ANIMAUX

Je les ai aimés très tôt. Et démesurément (mais aimer avec mesure serait-ce aimer ?) A quatre ans j’affirmais : quand je serai grande, j’aurai une ferme où on ne tuera jamais les animaux.
Je ne suis pas devenue fermière. Mais j’ai, bien plus tard, trouvé deux endroits qui, dans cette Normandie où je suis née, ressemblent à mon utopie d’enfance : la ferme de l’Archelle (www.archelle.com), où, effectivement, les animaux ne sont jamais tués. Cette ferme ne vit que d’animations diverses, et je l’ai découverte en y assurant les ateliers d’écriture des classes Maupassant. L’autre paradis animal est une… clinique, doublé d’un musée de la Nature, situés à Allouville-Bellefosse, connus sous le nom de C.H.E.N.E. (www.chene.asso.fr) . Ce centre fut fondé, en 1980, par Jean-Pierre Jacques, qui, un peu plus tard, devint l’inventeur d’une machine à nettoyer les oiseaux mazoutés, à présent connue dans le monde entier. J’ai rencontré cet homme charismatique pour la première fois (6 février 1992) dans une … bibliothèque, qui fêtait son passage à l’ère informatique et proposait une exposition sur le thème du loup. Jean-Pierre avait assuré le décor autour du dernier loup tué en Normandie (lequel avait alors été triomphalement empaillé par un muséum régional, qui l’avait prêté pour cette exposition). Quant à moi j’étais là pour avoir commis un texte qu’une comédienne lirait, après le plus traditionnel discours du maire. La commande qui m’avait été faite (par la directrice de cette bibliothèque) précisait que je devais relier les deux évènements fêtés. Je me glissais évidemment dans la peau du malheureux empaillé, avec un titre qui pouvait passer pour une version nouvelle d’une fable de La Fontaine :


Le loup et l’ordinateur

J’étais le dernier loup de la horde. Ils m’on tué. J’étais pourtant là , dans cette forêt, depuis aussi longtemps qu’eux et alors qu’ils vivaient en tribus, selon une organisation parallèle à la notre. Ils avaient un chef, des femelles, des petits. Ils tuaient pour manger, et pour voler les peaux des autres espèces car, sur leurs deux pattes, ils allaient nus. Moins résistants au froid, dépourvus de griffes, de dents longues, ne sachant pas se déplacer dans notre silence souple ni flairer de loin les ennemis possibles, ils auraient dû disparaître bien avant nous. Mais ils avaient quelque chose que nous n’avions pas. Ils étaient insatisfaits du monde. Repus, ils avaient encore faim, chauffés – quand ils inventèrent le feu, cette première calamité – ils avaient encore froid. Et quand, les nuits de pleine lune, nous hurlions sous l’astre blanc, pour dire notre amour, notre désir, notre bonheur, ils se taisaient, assis en cercles soupirant, et ils calculaient, déjà, le temps, et la distance qui les séparaient de mettre un pied sur la boule opalescente. Ils cessèrent bientôt de grogner, inventant un langage sophistiqué, qui leur permit de faire circuler entre eux des informations toujours plus précises, d’un être à un autre, d’une génération à la suivante. Ils avaient sur nous l’avantage de posséder deux mémoires : individuelle et collective. Nous ne possédions que l’instinct, immuable, répétitif.
Alors, ils devinrent dangereux. Car avec leur insatisfaction, et leurs mémoires, ils inventèrent l’épieu, qui creva si bien nos ventres, et la hache, qui déboisa notre forêt commune. Ils construisirent des maisons, des villes, et, protégés, s’inventèrent de nouvelles peurs. La peur du loup, par exemple, qui n’était plus justifiée, mais dont ils se servirent pour effrayer les enfants, les empêcher de retourner à la forêt, de nous connaître, de nous respecter, et, peut-être, de nous aimer. Ils ne furent vraiment tranquilles qu’à ma mort. Et pour célébrer cette victoire, comme ils ne mangeaient plus ma chair, ne s’habillaient plus de ma fourrure, ils m’empaillèrent : il fallait ce trophée au petit-fils du petit-fils du chasseur. Celui-là même, ou un autre de ses semblables, qui décida, pour faire toujours plus fort, d’empailler aussi leur chère mémoire. Ils l’ont mise dans des boîtes, dont les écrans clignotent, produisent des signes, compréhensibles d’eux seuls. Ce sont de très jolis jouets, qui plaisent beaucoup aux enfants mais effraient parfois les adultes – juste retour de choses. Et ce soir, ils font la fête, dans un de leurs temples. Les plus savants vont expliquer aux ignorants, aux timides, aux curieux. Ils seront, pour une heure, ou deux, très contents d’eux-mêmes et de l’univers. Demain, pourtant, il leur faudra une autre invention. Mais ce soir tout va bien dans la tribu, j’en témoigne. Oui, moi, le loup mort depuis si longtemps, le loup vidé de sa chair, réduit à sa seule enveloppe de fourrure et portant des yeux de verre, moi, la momie, je témoigne. Car la lune, notre déesse, m’a accordé d’être un fantôme. Le fantôme du dernier loup. Je vois, j’entends, j’écoute, je sens. J’aurais peut-être même encore le goût de croquer le premier marmot posant sa main sur mon poil hérissé. Bref : je suis de leur fête, immobile, silencieux, devenu mémoire à mon tour. Et quand ils iront dormir, quand la dernière de leurs jolies femelles éteindra les ordinateurs, et la lumière, quand elle fermera la porte, persuadée de rendre le temple au silence et à la nuit, moi, le défunt, le défait, je commettrai un sacrilège sur ce lieu de leur culte. J’effacerai tout leur travail des écrans. Demain, étonnés, furieux, ils croiront avoir oublié la sauvegarde, cette prière essentielle de leur messe. Mais l’écran muet, sans mémoire, ce ne sera rien d’autre que la vengeance du dernier loup.

Février 1992

Plus tard, je devins membre de l’association C.H.E.N.E, puis vice-présidente et présidente. Et je participais au site en me glissant dans la peau des animaux hébergés (les phoques, le pélican fétiche des pêcheurs d’Antifer) et en offrant à mon … chat Cyber d’en être le régulier chroniqueur. Un chat que j’étais allée chercher à la S.P.A. en novembre 2004, et qui raconta lui-même son :

Adoption

Quand je l’ai vue se pointer, la p’tite rouquine, je m’suis dit : bouge pas mon gars, c’est pas encore pour toi…Deux mois que j’étais dans ce pénitencier, bouclé dans un clapier exigu, comme mes quinze voisins, des jeunots le plus souvent, qui poussent des plaintes à fendre les cœurs les plus secs, ou qui font des mines, ronronnent à tout va pour séduire les visiteurs. Les visiteurs qui craquent pour ces microbes le plus souvent. Et les microbes disparaissent, remplacés par d’autres. Ah, on peut pas dire : c’est une entreprise qui tourne. J’étais le plus ancien de la boîte, alors, forcément : désabusé, indifférent, peut-être même que j’faisais un coup de déprime. Mais digne en tout cas, avec un rien de mauvaise foi : couché dans ma litière, comme un salopiau qu’aurait pas su à quoi servait ce truc. La rouquine semblait stupéfaite, pire : tétanisée. J’crois qu’elle s’était d’abord trompée de direction, se r’trouvant côté clebs, ces furibards qui s’jettent sur les grilles avec des clameurs à rendre sourd. Finalement, elle nous avait trouvés. Mais elle ne pipait pas, sidérée. D’habitude, les visiteurs, c’est causant. Elle a fait le tour, est ressortie, est revenue, repartie encore, sans moufter, sans saluer. Elle semblait prête à chialer.
J’ai appris plus tard qu’elle avait été très déçue, ce samedi, car elle s’était amenée avec son panier tout neuf, et ses papiers d’identité, son carnet de chèques, croyant embarquer l’un de nous illico. Mais l’entreprise est une maison sérieuse : on nous laisse pas partir sans garanties. Le mardi on m’a tiré de ma litière pour me tatouer l’oreille. Matricule FBU 783. c’était pas pire que le nom dont m’avait baptisé la versatile m’ayant craché là après m’avoir recueilli un mois : Pépère. Elle avait eu pitié de moi, abandonné en plein été sur la voie publique. Mais c’était un hébergement provisoire, comme pour les clodos en hiver.
Le mercredi, la rouquine est revenue, accompagnée de notre cantinière, qui m’a de nouveau tiré de ma litière. Pour me mettre dans ce fichu panier neuf, encore plus étroit que mon clapier. Et le panier a été mis dans une boîte roulante. Alors j’ai gueulé, parce que j’avais le mal de mer, et envie de pisser. D’ailleurs, j’ai pissé, sur la belle serviette propre du panier neuf. La rouquine était causante, ce jour-là, dans le genre câlineries rassurantes. Mais je me méfiais.
J’avais tort. La boîte s’est arrêtée de rouler, la rouquine a monté le panier (où je ne gueulais plus) en haut de ses quatre étages. Elle semblait pressée, est arrivée essoufflée chez elle (que c’est chez moi maintenant). Elle a ouvert le panier. J’ai bondi, examiné rapidement le plus proche périmètre, trouvant ça chouette. Du coup, j’ai enfin arrêté de faire la gueule, laissant ma nature affectueuse remonter dans mes moustaches. Je suis le roi du câlin. Mais, à l’entreprise, j’avais gardé mes distances. Vous savez c’que c’est : on s’lie avec les collègues, les clients, et puis après on regrette.
En tout cas j’regrette pas mes anciennes vies. Ni mes précédentes identités. Maintenant je m’appelle Cyber, et j’suis chat d’écrivaine. La preuve : j’viens d’commencer la rédaction de mes mémoires sur l’ordinateur. Sûr qu’elle s’ra surprise quand elle trouvera ça parmi ses textes. D’autant qu’elle est partie inquiète ce soir, car j’avais enfreint une interdiction : d’un bond sur le meuble qui supporte la télé (que j’aime bien regarder sur ses genoux. Des fois j’y vois des copains), d’un autre bond sur la télé, et d’un troisième sur le haut de l’armoire, avec passage délicat par la corniche qui branle. Elle m’a franchement engueulé. Mais je n’avais que le son, car de là-haut, je n’la voyais plus. Et elle, elle ne devait plus apercevoir que les deux triangles de mes oreilles irritées par ses reproches. J’étais tranquille pour la digestion de mon dîner, même si cette planque est franchement poussiéreuse. Quand elle rentrera et nous retrouvera entiers, l’armoire, la corniche, la télé, les lampes et moi, sûr qu’elle éternuera. Car, figurez-vous que cette pauv’ femme est mal récompensée de sa bonne action : elle fait de l’allergie au poil de chat. De quoi me recoller dans mon clapier, me dites-vous, tremblant pour moi ? mais non, mais non : elle a toujours assumé ses amours. Elle va seulement aller signer d’autres chèques chez l’allergologue dont elle a trouvé l’adresse dans le bottin. Pour le moment elle prend des p’tites pillules quand elle pleure trop, et se colle un masque sur le nez. Vous imaginerez comme elle est gironde quand en plus elle a des bigoudis sur la tête. Mais comme disait Léautaud au sujet des animaux : ils ne voient pas que nous sommes laids. Alors, pour moi, la p’tite rouquine, avec sa graisse confortable et sa taille à toujours emprunter des tabourets, c’est la plus belle femme du monde.

Décembre 2004

Si vous souhaitez lire les régulières chroniques que Cyber écrivit pour le CHENE entre janvier 2005 et juin 2006, reportez-vous aux Cyber's chroniques.

L’année précédant ma rencontre avec Jean-Pierre Jacques, frappée par des images vues à la télévision, je n’avais pas hésité à me glisser dans la peau (en a-t-Il une ?) de Dieu lui-même, pour fustiger les hommes qui, en dommages collatéraux de leurs guerres, détruisaient aussi la faune.

Dieu est aussi dans le héron

Moi, Allah, Jéhovah, dieu des chrétiens, même esprit unique que la parole a diversement nommé, je croyais avoir fait de cette engeance verbeuse la plus intelligente espèce de la création. Je l’avais dotée d’un cerveau plus vaste, d’un pouce opposable aux autres doigts, et, surtout, de mémoires individuelle, collective, qui lui permettraient, au fil du temps, d’améliorer mon ébauche première de ce septième jour. Comme la terre et le ciel seraient beaux quand les enfants d’Adam et Eve, me relayant, parachèveraient mon œuvre ! J’avais laissé quelque marécages glauques, volcans brûlants, forêts profondes. Et contre la parole, la mémoire et le pouce, ces présents royaux faits au bipède, j’avais donné à l’animal, parent moins bien loti, l’instinct, la griffe, la fourrure et la plume. A eux tous, pensais-je, ils feront merveille…
L’animal n’a point failli, respectueux du territoire imparti et de l’amour dû à l’espèce. Il était si beau à mes yeux, lion puissant, zèbre véloce, gracile antilope, flamand rose mettant son vol aurore dans le bleu de l’azur, simple cigale accrochée à l’écorce des pins odorants, il était si beau que le désir m’a pris, souvent, de me glisser sous la peau, la fourrure, la plume. Je m’ennuyais un peu, pour tout dire, dans mon paradis solitaire. Alors j’ai voyagé sur la terre, chat sacré d’Egypte, vache des bords du Gange, coccinelle des jardins d’Europe. Parfois même, poussant plus loin ma curiosité, j’ai été source, arbre, roseau. Et j’ai vu mon erreur, alors, quant à l’homme. Car la source, l’arbre et l’animal, toujours, furent menacés par lui.
Et aujourd’hui que, vieillissant, j’ai voulu chauffer mes rhumatismes au soleil, aujourd’hui que j’habite le corps d’un héron gris, je meurs, par la main de l’homme, qui m’invoque pourtant, sous mes divers noms, à chaque bombe dont il a décidé de tuer ses frères, ses femmes, ses enfants. Je meurs, toutes mes divines plumes engluées de la nappe huileuse, lourde et noire qui coule du désert blond à la mer céruléenne. Je meurs, et l’homme, demain, ce soir peut-être, l’homme sera seul et ne pourra plus emplir ma place vide que de sa bêtise, incommensurable. Car l’homme, cet imbécile, n’a pas compris que le créateur était aussi dans la créature, si modeste fût-elle.

Janvier 1991
Publié dans La Croix

 

Il m’est également arrivé de me soucier de quelques vaches, lors des vacances 2005 dans le Bordelais :

SOIF

La vigne avait soif, et, pour lutter, ses grappes restaient petites. Il faudrait qu’il pleuve un peu, disaient les viticulteurs, songeant aux vendanges à venir. Et aussi, disaient, ceux qui, reconvertis, avaient préféré planter du maïs, cet émigré, assoiffé perpétuel. Les rares prairies étaient rases, jaunes, n’ayant plus d’herbe que le souvenir . Le réchauffement de la planète n’était plus une vague menace, l’avenir était à la sécheresse. Le présent lui-même, déjà, avait soif.
Nous, ça allait. Avant même d’emménager dans notre gîte, nous nous étions détournés sur le Château Bertin, où Jacques, et son père avant lui, avaient toujours été clients. Ajouté aux flacons de pineau du premier arrêt, le cubi devrait nous permettre de tenir quelques jours ; nous avions même de l’eau, aux robinets, en bouteilles, et des glaçons dans le frigo. Quoique, côté glaçons, il en fallait pour rafraîchir mon genou droit, en caprice de fonctionnement depuis deux mois. Dans les escaliers de mon appartement j’avais souffert. Arpentant Bordeaux sous la canicule j’avais souffert. En virée de châteaux en bastides j’avais souffert. Un peu moins dans les chais. La fraîcheur des lieux, sans doute. Et il y avait combien de jours que j’avais quitté mon chat pour cette expédition ? Quatre ? Cinq ? Seulement ? Tiendrais-je deux semaines et demie ?
Et les génisses, nos plus proches voisines, tiendraient-elles aussi ? Elles meuglaient de soif dès qu’elles entendaient tinter nos verres. Je me sentais compatissante, mais n’osais trop intervenir, sachant les trois amis moins perméables que moi aux souffrances animales. J’essayais de me convaincre que je me trompais sur la nature des meuglements, n’ayant point appris à parler bovin . Cette jeunesse tachetée blanche et noire était peut-être seulement curieuse des quatre bipèdes récemment installés dans l’ancienne métairie ? Nous étions, en ce lieu de solitude, plus divertissants que les lézards des pierres et les lapereaux des fossés ? Je mangeais, je trinquais, je riais, j’oubliais mon genou ; je demeurais inquiète. Véro dit alors, entre le fromage et les prunes : « Les vaches vont mal ». Et Jacques trancha, vidant son dernier verre : « Leur baignoire est vide ». La baignoire qui leur tenait lieu d’abreuvoir, et dont j’étais bien trop petite pour apercevoir le niveau, même en me dressant sur la pointe des pieds et en tordant le cou. L’obscurité nous avait saisis, installés que nous étions sous notre arbre habituel, les insectes commençaient leur concert, la chauve-souris et la chouette partaient en chasse, cette nuit ressemblait beaucoup au bonheur. Mais la courte phrase de Véro m’avait tirée de ma léthargie mentale. J’étais à présent certaine que j’avais bien compris l’appel des bêtes. Je devais répondre. Mais comment ?
Je me couchais sur la question. Elle m’occupa jusqu’au matin, car j’eus beau me tourner et retourner sous mon drap, tenter des diversions entre les pages de mon polar, je ne dormis pas. Si je laissais mourir les vaches, j’étais indigne d’être la vice-présidente du CHENE. Parce que, bien sûr, j’envisageais le pire, c’est le propre des pensées nocturnes. L’homme qui inventa le feu, dans sa caverne préhistorique, ne pensait pas qu’à dissuader les fauves d’approcher, il chassait aussi les ombres de la nuit, les idées noires. Mais moi, qui n’avais pas inventé la poudre, comment j’allais m’y prendre pour sauver les vaches ? D’abord, me semblait-il, je ne devais pas déserter, adieu châteaux, bastides, abbayes, dégustations : je monterai la garde. Seule, et de jour, j’aurais peut-être l’illumination nécessaire, la solution miracle ? Sur le café, déjà, je réglais le premier problème : « Je ne vous accompagnerai pas à la dune du Pyla aujourd’hui, ce serait déraisonnable pour mon genou. Je fais un break, pour me reposer un peu. » J’étais très contente du mot break. Emailler mon cher français d’un mot anglais, c’était être dans le coup ; ce coup dont les amis ne sauraient rien. Quoique… Jacques, ses tartines avalées, joignait le propriétaire du gîte : « Je vous téléphone parce que les vaches meurent de soif. » C’était assez péremptoire pour que l’homme, également propriétaire des génisses, parût dans la demie-heure. J’étais à mon poste de guet, fesses sur une chaise du jardin, pieds sur une autre (tenir mon genou le plus confortablement possible, au moins jusqu’au départ des amis), tandis que mes compagnons de l’été vaquaient aux préparatifs de leur journée, à l’intérieur de la maison. L’homme ne parut pas en tracteur, ainsi que nous l’avions supposé, avec une tonne d’eau en remorque, mais en voiture, rien dans les mains, rien dans les poches. Il passa au large de ma lecture, le nez en berne, pour ouvrir la porte du bâtiment attenant à notre ancienne métairie. J’attendis quelques minutes, ouvrant la porte qu’il avait refermée sur lui. Je lui proposais aimablement d’assurer le service d’eau « s’il ne s’agit que d’ouvrir un robinet, nous pouvons le faire sans vous déranger ». Il n’y avait aucune plomberie apparente dans la pièce sombre, seulement des balles de foin et une autre porte, qu’il venait également de refermer derrière lui. Sans doute disculpé par mon aimable apparition, il devint disert, volubile. Une des génisses avait bousculé le tuyau du goutte-à-goutte aboutissant à la baignoire, et l’eau ne s’écoulait plus que dans la terre, d’où la soif des bêtes, le malheur était réparé. Il s’enquit si nous étions bien, et sur ma réponse positive, il se lança dans un monologue, que seule la cloche de l’église le conviant à un enterrement interrompit. Nous avions sympathisé. Jacques s’était finalement montré, puis il avait pris le volant du Kangoo, Véro à ses côtés carte en main, Dolorés à l’arrière avec le pique-nique. Je n’eus pas, les voyant partir, une seconde de regret : même si ce qui m’avait fait rester était réglé, un peu de repos et de solitude ne serait pas superflu. Je comptais passer la journée à lire dehors, en maillot au soleil, et sans maillot à l’ombre d’une haie de lauriers quand la température, comme les jours précédents, franchirait le seuil des 30°. Je lus, somnolais, déjeunais, somnolais, seulement attentive à ce qui se passait de l’autre côté de la clôture, hors de mon champ de vision, près de la baignoire. On piétinait autour de la baignoire, qui me semblait sonner le creux. Les meuglements reprirent. Je remis mon maillot, non tant par crainte que ma nudité effrayât le troupeau, mais parce que, franchi le paravent des lauriers, j’étais visible du chemin, cette voie sans issue s’achevant sur notre métairie et où ne paraissait, bien plus tard mais quotidiennement, que l’apiculteur ayant ses ruches dans les fourrés de sureaux, les buissons de mûres. Près de la clôture, j’avisais un rondin, mis là pour passer par-dessus le fil de fer et poser le pied, de l’autre côté, sur une grande pierre. Il n’était pas question que j’ai cette témérité de franchir la frontière me séparant du territoire bovin, mais, gagnant vingt centimètres grâce au rondin, je pourrais, espérais-je, mieux voir la baignoire, cet objet du litige. Je vis les génisses assemblées, tentant de boire l’eau qui disparaissait dans la terre. Irais-je, à mon tour, remettre le tuyau en place ? J’entrais dans le fenil, interrogative : sur quoi ouvrait la seconde porte ? Devant elle j’avisais de grandes bottes, couvertes de boue. Il me faudrait les mettre pour avancer dans la gadoue entourant la baignoire. Des bottes de sept lieues quand on chausse du 35, ça n’allait pas me faire le pas ferme et décidé. Et quelle serait la réaction des vaches en voyant paraître cet humain hybride : une naine en maillot, emmanchée sur les jambes du patron ? Si je glissais ? Si elles s’impatientaient de ma maladresse à rebrancher le tuyau ? Ma prudence l’emporta sur la nécessité du sauvetage et je quittais le fenil, désespérant de trouver une autre solution, que je cherchais pourtant. Entre la maison et ces bâtiments fermés, il y avait un bâtiment ouvert, où nous abritions la voiture. J’y avisais un robinet, prolongé d’un tuyau d’arrosage, voisins d’un ballon de foot dans un saladier ; je triomphais : j’avais de l’eau et un récipient. Je remplis le saladier et me précipitais sur mon rondin, espérant détourner les génisses de leur baignoire, en leur tendant le récipient par-dessus la clôture (qui, par bonheur, n’était pas de fil barbelé). Il fallait faire vite, car le saladier, qui ne devait guère contenir que deux litres, était fendu, et le précieux liquide s’enfuyait. Les vaches ignoraient complètement mes appels. Normal : je n’avais jamais su appeler que des chats. Ne tenant plus l’objet que d’une main, j’agitais son eau d’une autre. Ce frémissement obtint le résultat souhaité : la plus petite des génisses redressa l’oreille, tourna la tête dans ma direction. Elle fit un pas, s’arrêta, en fit deux, s’arrêta encore, vint plus près, et mit finalement le mufle dans mon saladier, qu’elle vida en deux coups de langue. J’étais terriblement émue. Une vache avait eu confiance en moi ! J’étais de nouveau digne d’être la vice-présidente du CHENE ! Ce sera le meilleur souvenir de ces vacances, me dis-je, la larme à l’œil, le saladier de nouveau sous le robinet. Ma nouvelle copine attendait en effet un nouveau litre. Mon genou ne me permettait pas de courir, on pouvait suivre ma trace au filet d’eau sur la terre sèche. Pour gagner du temps, j’imaginais, au troisième service, de dérouler le tuyau jusqu’à la clôture, d’où je pourrais remplir mon saladier sans perte de temps. Le tuyau était trop court. Et, au deuxième service, une deuxième vache s’était approchée, qui n’avait pu être servie. Il me fallait trouver un autre récipient, plus grand, non fendu. Je rentrais dans la maison, y découvris un des deux bacs rectangulaires que Jacques avait l’habitude d’utiliser pour des transports variés dans sa voiture. Ma joie fut sans égale. Je n’osais cependant emplir totalement ce nouveau récipient, certaine de n’avoir pas la force de le porter, et, surtout, de le maintenir à bout de bras – de bras trop courts – par-dessus la clôture, perchée sur mon rondin. Le rondin, instable, menaça de basculer sous mon effort. Mais deux vaches buvaient à présent grâce à mes soins. Je perfectionnais mon système en remplaçant le traître rondin par mon petit banc de plastique, si stable, qui me permet de n’avoir pas les jambes dans le vide quand je suis assise. C’était mieux. Mes deux génisses étaient complètement apprivoisées. Et les dix autres faisaient cercle autour d’elles, pour être servies à leur tour. Leur tour qui ne venait pas assez vite, elles commençaient à pousser les bienheureuses désaltérées ; qui poussaient du col pour atteindre le fond de mon bac, lequel tirait sur mes bras. Tous ces efforts dans plusieurs directions mais n’ayant qu’un seul but étaient en passe d’ obtenir un résultat qu’aurait prédit le plus nul des physiciens : la clôture droite devenait courbe, fléchissait. J’eus soudain la vision terrible de mes amis rentrant le soir, les pieds ensablés, les visages cuits au soleil, assoiffés eux aussi, chargés d’huîtres, joyeux, et découvrant le troupeau éparpillé autour de mon cadavre piétiné par leur passage. Mon si joli maillot blanc et turquoise ferait un linceul incongru, souillé de boue et de sang. Certes, pour une vice-présidente du CHENE, ce serait une mort honorable, j’entendais déjà le discours de Jean-Pierre, larmoyant sur mon cercueil (dans lequel on m’aurait évidemment rhabillée de manière décente) j’imaginais l’encart nécrologique du Courrier Cauchois. Mais j’allais gâcher les vacances de mes amis, ils ne seraient plus capables d’ouvrir leurs huîtres, j’aimais encore trop la vie pour la quitter, je ne souhaitais pas que Jacques découvrît quel usage j’avais fait de son bac car je ne tenais pas à le contrarier, même de manière posthume. Tout ce que je mets des lignes à exposer ici me vint à l’esprit de manière foudroyante. Mon triomphe récent se liquéfia en frayeur. Je relevais mon bac, vide, et reculais précipitamment, constatant que j’étais baignée de sueur et tremblante. Les génisses se montrèrent déconcertées. Quoi ? La distribution était déjà finie à peine commencée ? Il y eut des meuglements de protestation virulents, je craignis que le village, pourtant éloigné, ne fût alerté. Si je n’avais échappé à la mort pour être en proie au ridicule, le sort était contre moi. Je mesurais que, jamais, je ne serais une héroïne, comme dans les livres. Je retournais au mien, où Nostradamus enquêtait sur le trésor de Philippe II pour le bénéfice de Catherine de Médicis. Les vaches se calmèrent, tentèrent d’attaquer à nouveau la baignoire. Surtout : elles se désintéressèrent de moi, et je pus, subrepticement, à l’heure de l’angélus, aller récupérer mon petit banc, corps du délit demeuré près de la clôture. J’avais heureusement nettoyé et remis en place le bac de Jacques un peu plus tôt, car l’angélus faisait encore vibrer l’air du soir que mes amis rentrèrent. Je n’ai rien dit. Ils n’ont rien soupçonné (la forme de la clôture dénonçait pourtant quelque méfait…) et ouvert les huîtres. Pour moi, qui n’aime pas, ils avaient rapporté des crevettes et du chocolat. Dolorés, qui avait peiné sur la dune me félicita d’être restée au calme.
Le lendemain, sur l’heure du petit déjeuner, je vis paraître notre logeuse, renforcée de son fils, qui tenait une perceuse. Au bruit, je compris que le tuyau baladeur était définitivement vissé à la baignoire. Je pourrais dormir tranquille, même si Nostradamus échouait à trouver le trésor de Philippe II.

10 septembre 2005

Des volailles et toute la ménagerie d’un cirque apparurent aussi, dès 1984, dans un conte (voir à cette rubrique) intitulé Canards à la rouennaise.
Lors d’un atelier d’écriture au musée de Fécamp, devant la vitrine présentant une tuile d’une villa gallo-romaine disparue, je donnais la parole au chien qui avait laissé son empreinte sur cet objet :

Traces amoureuses *

J’ai humé l’air, comme chaque matin, pour savoir dans quelle direction j’irai.
Les humains ne pratiquent pas de cette manière, je constate. Toutes leurs journées se ressemblent ou presque. Certes, à la période qu’ils nomment l’hiver, où les jours sont si courts, leurs occupations sont réduites, car ils sont incapables de voir la nuit, au contraire de moi. Et ils craignent le froid, s’en protègent dans leurs maisons. Ils travaillent moins aussi, parce que les champs sont en sommeil. Bref : ils ont leur organisation soumise aux saisons, aux travaux nécessaires à les nourrir, les vêtir, construire leurs habitations. Et moi, j’ai la mienne, d’organisation, en fonction de ce que m’apprennent mes narines. Certes, je dois aussi fournir du travail : me faire craindre des rôdeurs nocturnes. Je suis chien de garde, pour être précis. Mais, ma veille achevée, je suis libre d’errer où je veux car Collus, mon maître, à qui appartient cette villa, ne se croit pas obligé d’exercer son autorité sur moi ; pour cette démonstration il a de nombreux esclaves. Il vient d’un autre pays que les Callètes. C’est un Romain. L’occupant, disent les Callètes. C’est encore une de leurs étranges organisation, et je ne comprends rien à leurs histoires de pays conquis, pays soumis. Eux non plus ne se comprennent pas toujours, d’ailleurs, car ils ne parlent pas la même langue. Comme j’en suis perplexe ! Moi, quand je croise un autre chien, d’où qu’il vienne, je comprends ses aboiements. D’autant que je découvre sa présence avant de le rencontrer, par l’odorat, qui semble beaucoup plus développé chez les animaux que chez les humains.
Ce matin, par exemple, ce matin d’été, je sentais déjà, sans avoir quitté la villa, que la chienne gardant les moutons d’Androvix, la chienne si nerveuse et souvent battue, cette chienne m’attendait. Androvix boit trop de cervoise, et il s’endort souvent, ce qui est propice à nos rendez-vous. Certes, s’il se réveille et que je suis à courtiser sa bête, je dois filer pour éviter la grêle de coups. Mais qui ne tente rien n’a rien… Donc, ce matin d’été, ce matin clair, déjà chaud, je cours vers ma fiancée tandis que je roule ces pensées dans ma tête. J’ai franchi les limites de la villa, quitté la voie empierrée, si droite, quitté aussi le petit chemin qui, au fond du vallon, descend vers la rivière. Je file, je file, car je sens l’impatience de celle qui m’attend. Androvix dormirait-il déjà ? Ou puut-être n’est-il pas réveillé, trop ivre quand il s’est couché ? Peu importe. Seule compte l’urgence de ce rendez-vous. Droite, droite doit demeurer ma ligne jusqu’à mon amie. Je ne ferai pas même le détour pour éviter la tuilerie, où je suis interdit de passage. Je vais si vite que les tuiliers n’auront pas le temps de me voir traverser cet espace où ils mettent l’argile à sécher. L’argile si soigneusement aplati, découpé en tranches régulières et qui, durcie au soleil, servira à protéger leurs toits. Hop, hop, trois bonds et je suis passé. Je les entends crier car l’argile n’est pas sèche, et j’ai laissé mes empreintes. Quel drame ils semblent en faire. Ce sera pourtant joli, ce dessin de mes pattes : ces tuiles ne ressembleront à aucune autre. Qui sait si un jour on ne dira pas, les contemplant : tiens, c’était le chien de Collus qui vagabondait, ce mois d’Auguste, entre le vallon et la colline. La villa de Collus, avec mes empreintes sur le toit deviendra la villa du chien ailé. Ce sera très amusant.

Mars 2003

Quelques années auparavant, j’avais rendu son âme à un chat égyptien, dont le petit sarcophage ornait la vitrine d’un autre musée, à Rouen :

La Protection du voyageur *

Bonsoir, inconnue qui m’appelez et dont je sens les ondes bienveillantes. Je suis le chat du musée, et j’ai 2500 ans.
Quand je naquis, à Saqqarah, on me nomma Ir Bastet oudja en nefou, ce qui signifie : que la déesse à tête de chat protége le voyageur. Mon maître, alors, naviguait. Et il périt, car la protection était sur moi, non pas sur lui. Moi je vécus heureux dans sa vaste demeure. Jusqu’au jour où je rencontrais ce serpent sur le seuil. Pourquoi m’a-t-il piqué plutôt que l’enfant qui jouait avec moi ? je l’ignore. Mais cela servit mon autre vie. On m’accorda une momification de première classe, celle qu’on réserve ordinairement aux épouses de Pharaon, aux intendants fidèles, aux prêtres vigilants. Et je devins ce corps immobile et mutant, moitié chairs moitié charpie ; ce corps éviscéré, noirci de bitume, séché au natron, et dont les yeux, les oreilles, les narines délicates furent bouchées à la cire d’abeille ; ce corps emmailloté de papyrus, enclos dans un sarcophage d’acacia.
C’est cette boîte, taillée à ma ressemblance, peinte à mes couleurs, qui séduisit le marin français au siècle dernier. Vous étiez alors sur notre pays, ô voyageurs d’occident, comme les sauterelles sur nos récoltes. J’avais quitté ma nécropole lumineuse pour la boutique obscure d’un trafiquant chez qui soupiraient d’autres momies. Le marin m’emporta pour quelques piastres. Le voyage fut long. Le bateau était lourd d’un obélisque enlevé à Louxor. Il fallut attendre l’hiver, avec ses hautes eaux, pour remonter la Seine jusqu’à Paris. Nous sommes restés trois semaines à Rouen, mon marin et moi. On venait nous voir le dimanche, en famille, quai d’Harcourt. Un enfant prénommé Gustave passa une main rêveuse sur mon museau de bois. Il voulait m’acheter, je crois, mais sa mère refusa. C’est au directeur du musée qu’on me vendit. Le vieil homme ouvrit ma boîte. Je fus délivré.
Depuis ce jour, ayant laissé ma momie et mon sarcophage dans la vitrine, j’erre à travers le musée. Je souffle sur les urnes des cendres funéraires, pour éparpiller vos ancêtres, j’aiguise mes griffes au cerf de la grande tapisserie, j’urine contre les reliquaires, et, quand je rentre du jardin où j’ai guetté les pigeons sous le buis, j’inscris mes empreintes sur la mosaïque romaine.
C’est ce jardin que je préfère. Non tant à cause de ces oiseaux (que je n’attrape jamais, n’ayant plus le souci de nourrir mon corps immatériel et transparent) , mais pour son parfum de pourriture. Il pleut beaucoup dans ce pays, et toutes les pierres sont verdies, moussues, fleuries de champignons. Le jardin sent la mort. Il me rappelle cette momie de petite fille, qui fut un temps ma compagne au musée. Nous comparions nos souvenirs, elle et moi. Mais la déesse à tête de chat n’avait pas protégé son voyage, et des taches humides, bientôt, mirent des auréoles aux bandelettes. Le corps putréfiait. On dut l’ensevelir à votre mode barbare, sans plus songer à sa conservation. La petite fille s’est dissoute dans le cimetière de la colline, non loin de ce Gustave auquel j’avais failli appartenir. Je pense à elle quand je respire le jardin. Et c’est là, alors qu’assis sur la ruine d’une gargouille tombée (car le jardin est aussi la resserre aux sculptures), je rêvais de nos nécropoles ensoleillées en regardant les étoiles, c’est là que mes moustaches ont saisi vos ondes.
Bonsoir. Je suis le chat du musée, j’ai 2500 ans, et je possède l’éternité.

Février 1988


Copyright Yolan-Deslandes/agence photographique des musées de Seine Maritime


Un autre chat, bien vivant celui-là, emprunta ma plume lors d’un atelier d’écriture à l’abbaye Saint Georges de Boscherville :

Bruits *

Journée infernale, foi de Caramel. J’avais cru trouver un gîte tranquille, ce jour où mes maîtres m’ont oublié sur le parking. Je n’étais alors qu’un chaton, et je me sentais un peu perdu. J’hésitais entre plusieurs directions : demanderais-je l’hospitalité à l’épicière, qui aurait de quoi me nourrir ? A l’antiquaire, possédant de confortables fauteuils, et dont le magasin sentait si bon la cire, par la porte ouverte ? Ou mes risquerais-je dans ce grand jardin, cerné de hauts murs ? C’était l’été, j’ai choisi le jardin. Quelques mulots , quelques oiseaux : je trouvais ma subsistance. Les jardiniers ne me prirent guère en affection car j’aimais à rivaliser avec eux, grattant moi aussi la terre ; mais les dames plaidèrent ma cause.
J’aime beaucoup ces dames, devenues mes maîtresses. En hiver je tiens compagnie à celle qui tient la caisse, dans la grande maison blanche, en été je me promène avec les conteuses. Je suis devenu un chat savant. Je connais toute l’histoire de cette abbaye. Et même les légendes de saint Georges et du corset rouge de Bardouville. Quand je suis seul, que les jardiniers ne travaillent pas, ou que le touriste est rare, je paresse sur un banc, ou dans le carré des simples, parfumant ma fourrure au thym, au romarin, à la menthe ; je me pose sur le muret devant le Pavillon des Vents, ou je veille à la porte de la chapelle. La belle vie…
Sauf aujourd’hui, où tout semble s’être ligué contre mon ordinaire bonheur. Le temps d’abord. Pourtant nous sommes en Mai, il devrait faire beau. Mais il est tombé des cordes toute la journée. Je déteste me mouiller les pattes. Et j’ai les oreilles sensibles. Or il y eut deux concerts en concurrence. Dans l’église, sur cette énorme caisse pleine de tuyaux que les humains nomment orgue (je connais l’église : j’y suis entré un jour, ayant prêté foi à des racontars prétendant qu’on y trouvait des grenouilles dans le bénitier. Il arrive que les hommes mentent…) L’autre concert, c’était celui du moteur de la pompe vidant les toilettes. Le tout orchestré par le vent soufflant en rafales, et les gargouilles crachant le déluge. Je m’étais réfugié dans l’ancienne grange, sur la paille d’une chaise, où j’avais décidé de dormir, de bouder cette infâme journée. Las ! On est venu chercher mon siège, pour l’emporter dans la boîte grise où des enfants vont parfois se livrer à de mystérieuses activités.
Les humains donnent des numéros à leurs mois, à leurs jours, moi je préfère les titres aux chiffres, et je nommerai donc ces heures épouvantables La Journée des Bruits. Il n’y manquait que les claquements d’os des fantômes. Ce sera pour cette nuit, peut-être…

Mai 2003


D’un fantôme, justement, il était question dans une de mes nouvelles (Chambre d’hôte) où je prêtais un rôle à mon chat Marino.
Ce chat, qui accompagna ma vie pendant dix-huit ans, et Meringue, autre chat adopté à peu près au même moment mais dont la vie n’excéda pas douze ans, furent les dédicataires d’une autre nouvelle, non moins inquiétante (Fêlure).
Enfin, concession au très cher Maupassant, je nommais le chat d’une fragile héroïne Bel Ami dans une autre nouvelle (Madame Toc-Toc).
On l’aura compris : la gent féline abonde particulièrement dans mes nouvelles, puisqu’il est même question d’un Couguar.
Quant aux nouvelles, c’est le genre où je me suis le plus exprimée. Je vous renvoie donc à cette rubrique si ce genre vous agrée.