BUTEN (HOWARD)

Nul besoin de présenter cet homme célèbre. Mais je me posais un jour la question : quand l’avais-je rencontré pour la première fois ?

C’était il y a une vingtaine d’années, peut-être. Sûrement moins. Il faut toujours arrondir, pour donner la notion du flou temporel. C’est ce qui m’agace, dans cette date : je ne la connais plus, comme si ce jour n’avait eu aucune importance, qu’il s’était fondu parmi tous les autres, dans ce long ennui de vivre. On croit devoir retenir les dates d’évènements majeurs – naissances, mariages, deuils – mais il est parfois des évènements mineurs, qui prennent du relief plus tard.
Sous mes fenêtres, entre crocus, jonquilles et jacinthes bleues, entre le thym et les promesses de tulipes, d’iris de mes divers pots (ces substituts du jardin que j’ai quitté), j’aperçois la vieille dame revenant de la boulangerie avec son chien. Ils boitent en cadence. Elle s’agrippe à la rampe, pour monter trois marches, reprend son souffle ; le chien attend, posé sur son arrière-train. Ils continuent, disparaissent dans le ventre de l’immeuble. Une journée comme une autre, que la boulangère effacera de sa mémoire. Sauf si la vieille dame mourait aujourd’hui. Alors, elle dirait aux habitants du quartier : elle était venue chercher son pain ce matin. Si j’avais su… Moi je demanderais : qui prendra soin du chien ?
L’événement infime dont je veux me souvenir n’est pas de cet ordre irrémédiable.
Ce devait être un dimanche ordinaire, pour lequel nous n’avions rien programmé. Nos livres et nos chats nous suffiraient. Ce dont je me rappelle, c’est que notre voisine commençait à s’agiter terriblement, après avoir emménagé tout à fait abattue. Divorcée, enfuie, en proie à des bouffées d’angoisse, elle était souvent venue chez nous, pour trouver l’apaisement. Elle apportait des jouets aux chats. Des jouets étranges : poumons et cœurs humains en matière synthétique, servant à ses démonstrations de représentante en matériel chirurgical. Nos fauves, civilisés, négligeaient ces cadeaux, mais l’un d’eux lécha les larmes de la visiteuse un après-midi qu’elle s’était assise près de lui, sur notre banquette verte, à l’heure du thé… Cautérisée par le temps, calmée, elle se remit à lire, notre bibliothèque lui était ouverte. Puis elle s’agita, s’étourdit, phase d’euphorie inquiétante. Elle voulut nous entraîner dans ses sorties, nous imposer de vivre dans son maelstrom. Nous sommes passés par les trois phases prévisibles : céder, résister, nous fâcher.
Nous étions encore bien disposés à cette date que je n’ai pas enregistrée. Nous avons accepté de la suivre, en banlieue, loin, de l’autre côté de la Seine, dans la salle décrépie d’un ancien cinéma, pour voir un spectacle et une troupe dont nous ignorions tout. Notre voisine avait de l’avance sur nous, ayant lu le livre dont était tirée la pièce. Une histoire d’enfants, dans un hôpital psychiatrique. Tous les rôles étaient tenus par des adultes, ce qui, au début, nous déconcerta. Juste derrière nous, deux hommes chuchotaient dans une langue étrangère. Ou, plus exactement : celui qui était noir chuchotait à l’oreille du blanc.
La vieille dame n’est pas morte. Elle vient de ressortir, toujours avec son chien. Elle est habillée plus chaudement qu’il y a une heure. Et elle tient un panier vide. Elle a pris son petit déjeuner, elle a fait sa toilette, maintenant elle va s’occuper du repas de midi, en passant chez le charcutier et l’épicière. Moi, je fais mes achats au supermarché, pour aller plus vite, n’avoir pas à parler. On ne comprend pas, puisque mes parents étaient commerçants. J’ignore comment me justifier.
La pièce fut très applaudie. Et notre voisine, se retournant vers les deux Américains, félicita le grand noir, qui avait l’assurance d’un auteur à succès. Il prit la main qu’elle tendait, mais précisa que l’auteur, c’était l’autre. Elle recommença le geste et le compliment. Le blanc était plus frêle, semblait gêné. Nous aussi, par ces démonstrations intempestives, dans une langue que nous ne pratiquions pas. Nous avons seulement souri, timidement.
Je ne sais pas ce qu’est devenue notre voisine. Mon mari et moi avons déménagé. Ensemble, puis séparément. J’ai vécu d’autres vies. Nos chats sont morts. Mes parents les avaient précédés. J’ai toujours nos livres. Et à présent j’écris des contes pour l’auteur américain.

Mars 2000.

C’est en janvier de cette même année 2000 que j’avais reçu une lettre d’Howard me demandant d’écrire pour les autistes dont il s’occupait :

Est-ce que tu serais en mesure d’écrire 5 contes …courts (5 minutes à la lecture à voix haute) basés sur ces 5 « profils ». Ce sont 5 jeunes de mon centre. Je souhaite que chacun ait un conte, mais… en changeant les prénoms (d’autres prénoms, pas loin, mais d’autres…) et en s’éloignant toujours de la stricte vérité de leurs histoires (on garde âge, sexe, fratrie et parents… tout ça… mais on invente d’autres détails… même une petite intrigue peut-être ici et là… les aventures qui ont à voir avec leur vie, leurs problématiques…).
Bref… comme si on tombait sur un conte déjà écrit et on se disait « c’est incroyable, on dirait F. (ou S., ou G…)
Tu es la seule personne que je connaisse qui serait apte à cette tâche.

Cinq profils étaient donc joints à cette lettre. Je les rapporte ici (avec l’aimable accord d’Howard), en italique comme la lettre d’introduction ci-dessus, les faisant suivre des contes que je m’empressais d’écrire, très émue de la confiance dont m’honorait mon correspondant :

S.
Une jeune femme de 18 ans, fille unique, toute mignonne et un peu ronde, mutique pour ainsi dire (elle bafouille «mamaman» et d’autres presque-mots de temps en temps, quand elle est contente). Elle est souvent radieuse, assise dans un grand fauteuil bien moelleux dans l’entrée de notre établissement. S. nous regarde, nous fait du charme quand elle va bien ; la gamme d’expressions qui passent sur son visage nous interpelle, nous séduit, nous fait rire parfois. On souhaiterait qu’elle participe plus dans les activités, agisse en plus de regarder, mais quand on insiste elle devient contrariée.
Contrariée… Là est donc le drame de S. Parfois quand on lui demande trop (très peu, en fait, est souvent trop pour elle), et même parfois quand on lui demande rien du tout, S. se lance dans des grandes crises : commençant par des cris aigus qui s’enchaînent en se multipliant et en fréquence et en puissance, elle finit par se basculer, se cognant la tête en arrière, attrapant toute personne en proximité pour le griffer et les mordre. Ses moues sont transformées en masques consécutifs d’angoisse, douleur, chagrin, terreur, inquiétude, tristesse, colère. Pour la contenir et pour la soulager on l’enveloppe dans les couvertures et des coussins, on la serre dans nos bras, on lui marmonne une petite chanson douce. Elle finit par se calmer, elle retrouve le sourire. Ceci peut prendre deux heures.
On ignore encore la véritable source de ces crises. On a fait des examens spécialisés et les analyses.
Notre but premier est de soulager la souffrance de tout un chacun pris en charge au centre. On cherche encore la clé de celle qui habite S.

Conte du pays vert

Il était une fois, dans un royaume tout vert, un roi et une reine un peu tristes car ils n’avaient pas d’enfant pour leur succéder.
Afin d’oublier son chagrin, le roi jouait au golf, ou se promenait à cheval, admirant sa campagne. La reine préférait rester enfermée, à rêver près d’une fenêtre, en écoutant des airs d’opéra, qui la faisaient pleurer, et en brodant des couettes pour les hivers froids, où le pays vert devenait bleu.
Ces hivers étaient si froids, et les couettes si confortables que le roi et la reine, oubliant le golf, le cheval et les chansons tristes, réussirent enfin ce miracle : fabriquer un petit enfant. Dès qu’il fut certain de la nouvelle, le roi ordonna qu’on sonnât les cloches dans tout le pays et qu’on proposât des prénoms pour le prince à venir. Car l’heureux père ne doutait pas qu’il aurait un fils régnant après lui. Sa joie fut assez bruyante pour fatiguer la reine, qui, bientôt, ne supporta plus le bruit des cloches ; ni l’arrivée du facteur apportant chaque jour de grands sacs emplis de prénoms masculins.
Elle ferma sa porte au roi et au facteur, attendant sous la couette le jour de la naissance. Elle n’écoutait plus les airs d’opéra, mais chantait les berceuses dont elle se souvenait. Elle aimait surtout :
- Une chanson douce, que me chantait ma maman ;une chanson douce, qu’elle chantait en m’endormant.
Le silence fut absolu, car la neige tomba, étouffant tous les bruits.
Même le feu de la vaste cheminée n’osait plus ronfler, ni faire claquer les pommes de pin, crépiter les bûches dont on le nourrissait pour la royale attente.
C’est alors qu’apparut le bébé.
Il glissa du ventre maternel à la couette si moelleuse, si chaude, si belle.
La couette qui étouffait les bruits encore mieux que la neige.
Et qui étouffa la surprise du roi. Car le bébé était une fille ! Le roi regarda le calendrier du facteur, pour y trouver un prénom féminin, mais la reine déclara :
- Bienvenue à la princesse Couettine !
Les fées vinrent au baptême, et firent leurs prédiction comme c’était l’usage.
La première dit :
- La princesse aura le sens du confort.
La seconde :
- La princesse posera un regard surpris sur le monde.
La troisième :
- La princesse aimera le silence.
La quatrième :
- La princesse aura le plus joli sourire du royaume.
La reine applaudissait à chaque annonce, mais le roi semblait contrarié. Il s’interposa entre la couette et les magiciennes pour demander :
- Mais que fera-t-elle ?
La dernière fée, fâchée de cette entorse au protocole, déclara : - Elle ne fera rien.
Il y eut un murmure réprobateur dans la foule des invités, et la magicienne, craignant qu’on ne la mît au chômage, rectifia :
- Elle ne fera rien les dix-huit premières années de sa vie. Mais ensuite, peut-être, si quelque prince, ou quelque clown, par un matin d’hiver, lui chante une berceuse, elle mettra le couvert. Le roi protesta encore : mettra le couvert ? Mais c’est bien peu ! La fée répondit : il faut un commencement, même aux plus grandes choses. Quand le singe est descendu de l’arbre pour devenir un homme, il lui a fallu des millénaires d’apprentissage avant de savoir mettre le couvert.
Puis elle disparut, suivie par ses collègues.
Les années ont passé depuis ce baptême. Mais on raconte que la princesse Couettine, qui vient d’avoir dix-huit ans, a, ce matin, posé son regard, et puis sa main, sur une cuillère, alors que quelqu’un fredonnait :
- Une chanson douce, que me chantait ma maman ;une chanson douce, qu’elle chantait en m’endormant.

Février 2000

A.
A. a 12 ans. Il est tunisien, il ne parle pas. Avant, A. était souvent replié sur lui, il tournait les objets seul, tournait sur lui-même. Après il est devenu « un petit diable », courant partout, renversant des verres, fauchant des gâteaux, les écrasant dans se mains, jetant des miettes partout. Maintenant il est surtout très attiré par nous, il est sur nous tout le temps. Il faut qu’on s’occupe de lui en permanence. Cette attirance est caractérisée par une grande ambivalence : il vient nous solliciter, puis s’en va de quelques pas, puis revient nous solliciter, puis s’en va… Avec un grand sourire et en riant il nous griffe les yeux, les mains. Parfois il nous crache à la figure. Quand certains le chargent d’une tâche précise (plier les serviettes, mettre la table), il l’effectue calmement et bien.
On suppose que sa violence incontournable (rien ne l’en dissuade, ni parole, ni punition) provient de sa sortie de l’autisme : il est attiré par nous, mais cette attirance le terrifie. Sa vie familiale est très mouvementée et contradictoire : sa mère subit ses agressions sans plainte (Dieu lui a donné un enfant comme ça, c’est son sort), et son père le contrôle parfois avec violence, mais est souvent absent ; il y a trois autres enfants y compris un nouveau-né. Ce manque de cohérence doit jouer sur son état.
On espère pouvoir faire en sorte qu’A. ait assez de confiance pour se comporter avec nous sans peur, ni ambivalence. On pense qu’il serait mieux dans un autre cadre de vie, dans un leu bienveillant, bien cadré, bien cadrant.

Anniversaire

J’ai douze ans ce matin. Il ne faut pas le dire. C’est un secret. Un secret jusqu’à midi, où on mettra un gâteau sur la table, avec douze petites flammes. Je n’aime pas le feu ; ça me rappelle d’anciennes histoires, d’un autre pays. Je viens de loin, et de longtemps. C’est aussi un secret. Qui tiendra bien au-delà de midi. Il a des siècles derrière lui. Je vais me le raconter, une nouvelle fois, tout bas, dans ma tête, avant que les autres viennent me réveiller. Comme si je dormais ! Je n’ai jamais sommeil. Je fais semblant, pour que ma mère remercie Dieu de lui avoir donné un enfant sage, et que mon père ne me batte pas. Sous mes paupières baissées, je pars en voyage, j’abandonne mon corps lourd et encombrant, je redeviens léger, léger, transparent, immatériel, comme lorsque j’étais un djin, cet esprit aérien des origines.
Dieu avait créé le monde en sept jours. Et pour les sept nuits où il avait dû se reposer, rêver de ce qu’il inventerait le lendemain, il avait dessiné le désert, avec ses draps de sable, ses oreillers de dunes et son parfait silence. Nous, les djins, nous étions les gardiens du sommeil de Dieu. Lui aussi, Il faisait semblant, car Dieu voit tout et entend tout, même quand Il dort. Il savait donc que j’étais un djin dissipé. J’abandonnais parfois mon poste de garde, pour souffler des tourbillons et lorgner sous les pierres. J’espérais toujours des surprises, et j’aimais me faire peur. Je voulais deviner l’avenir, dans les tourbillons, et découvrir des monstres sous les cailloux.
Dieu finit par entrer dans une de ses célèbres colères, et dessina mon avenir autrement que je l’espérais : celui-ci, tonna-t-il, sera marchand de sable. Et Il inventa le scorpion, pour que je ne mette plus son royaume en désordre.
Après, les sept jours et les sept nuits achevés, Il remonta au Ciel, nous laissant nous débrouiller avec ses créatures. Moi j’étais chargé d’endormir les petits enfants. C’est parfois très difficile. Surtout les nouveaux-nés, qui aiment tant pleurer la nuit. Peut-être qu’ils ont peur du silence, les nouveaux-nés ? Ou qu’ils se méfient de Lilith, la première femme d’Adam.
Lilith, c’est un secret. Les chrétiens n’en parlent pas. Mais les juifs et les musulmans la connaissent bien. Juifs, chrétiens ou musulmans, ils croient tous en Dieu, mais de manière différente. Normal : Dieu est remonté si vite sur son nuage, parce qu’il avait peur des scorpions, qu’il a négligé de laisser un mode d’emploi.
La vie est compliquée, sans mode d’emploi. Il y a des jours où ça m’agace beaucoup de ne pas comprendre. Alors je me mets en colère, moi aussi. Je renverse les verres, comme je retournais les pierres, et je vole les gâteaux, pour les écraser, en miettes, en poussière, que je fais tourbillonner autour de moi.
J’aurais bien aimé être derviche tourneur.
Mais je suis marchand de sable, condamné à une éternelle enfance si personne ne lève la malédiction divine. J’appelle au secours, parfois, avec mes yeux, mes dents, mes ongles. On ne m’entend pas. Il faudrait des mots. Mais les mots sont la trahison des secrets. Et si je parle, peut-être que Dieu, qui est un Père Fouettard, me punira ?
Peut-être ?
Ou peut-être qu’il m’oubliera… C’est une si vieille histoire.
J’entends la porte s’ouvrir. On vient me réveiller. J’ai douze ans.
Je m’appelle Akim. Je le leur dirai, ce midi, en soufflant les bougies de mon anniversaire.

Février 2000

V.
V. a 18 ans. Elle est grande. Elle comprend ce qu’on lui dit, elle parle un peu (quelques mots simples, adaptés…oui, non, d’accord…)et bien. Elle vient de quitter sa maison familiale où elle vivait avec sa mère et ses frères, pour vivre dans un foyer avec d’autres jeunes gens comme elle.
La relation avec sa maman a toujours été quelque chose de problématique on imagine, les allocations familiales pour V. représentaient la principale source de revenus pour sa mère. Maintenant que V. habite ailleurs, la famille n’en aura plus. V. passe les week-end dans sa famille. L’ambiance doit être assez particulière.
Vanessa vole des choses, des objets, de la nourriture. Elle les planque dans ses vêtements, ou dans son casier au centre. Elle nous semble incapable de se laisser valoriser – elle arrive à détourner chaque tentative de valorisation en raison de fuite. Elle est très serviable, même trop ; elle ne supporte pas que les autres fassent pour elle. Ce qui nous touche terriblement c’est son bonjour – elle nous tend la main en grand bonheur de nous voir, même parfois depuis l’autre côté de la pièce. Parfois, dans la foule, on ne la voit pas faire, et donc on ne répond pas à sa sollicitation. Observer cela est une des choses la plus triste du monde.
Au centre elle participe depuis 2 ans à l’atelier « beauté »… on se maquille, se coiffe, se pomponne. Elle aime ça.
On cherche comment valoriser Vanessa de façon telle qu’elle l’accepte. Il faut qu’elle apprenne à s’aimer, bien que depuis tout sa vie elle a sans doute reçu le message qu’elle n’était pas aimable. Les émotions qu’elle révèle chez nous prouvent le contraire. Mais comment lui faire comprendre ?

Le cirque

Ils étaient sur les routes depuis plusieurs siècles, les frères Bruleschi, avec leur petit cirque. Petit parce que limité à la famille, de génération en génération, mais grand par la beauté des numéros. Ils étaient venus du fond de l’Italie, des Pouilles exactement, et ils étaient remontés progressivement vers le nord, qu’on disait plus riche. Eux, ils s’étaient plutôt appauvris. Car, au fil du temps, la curiosité du public s’était émoussée, tirée vers d’autres sources de plaisir. Et puis la télévision avait apporté ses images jusque dans les campagnes reculées. Pourquoi aurait-il fallu sortir dans le froid, s’asseoir sur des gradins inconfortables pour regarder ces acrobates, ce clown solitaire, ce vieil éléphant et son cornac, alors que le canapé de la maison était si douillet pour somnoler devant le poste ?
Le poste qui montrait tant de spectacles étonnants : les Pygmées d’Afrique et les derniers sauvages d’Amazonie, les poissons du commandant Cousteau et les baleines de Greenpeace, les jolies danseuses de Thaïlande et les voitures dans le désert ; les naufrages, les typhons et les tremblements de terre ; les fausses batailles des films et les vraies guerres des informations, les acteurs brandissant leurs Oscar et les mercenaires leurs machettes. Etc.
Les frères Bruleschi de la dernière génération – ils étaient 3 – comptaient la recette ce soir-là, et la trouvaient maigre. Il faudrait bientôt rationner la nourriture des animaux et celle des humains : les 3 épouses, la vieille mère et leur sœur Larissa. On commencerait par Larissa.
Une fille, dans un cirque, ce n’est pas utile : pas assez fort pour monter le chapiteau ni faire peur au tigre. C’est juste bon, parfois, pour le décor, dans un costume à paillettes. Avec Larissa, il avait même fallu renoncer à cette idée car elle semblait aussi sauvage que les habitants de l’Amazone ou le tigre de la cage.
Pendant les représentations, au lieu de venir applaudir ses frères, comme faisaient la vieille mère et les épouses, elle restait dans la roulotte, où elle préparait le dîner. Elle était bonne cuisinière, et elle disposait les couverts avec amour, mais ces talents-ci ne semblaient pas prisés de la famille. Et le sourire de Larissa se figeaient en même temps que la sauce dans les assiettes. Alors, quand toutes les lumières étaient éteintes, et que les trois frères ronflaient fort, affirmant leur assurance jusque dans leur sommeil, Larissa pleurait, en mordant la pomme qu’elle avait volée, en comptant, sous son oreiller, les modestes trésors qu’elle tenait cachés : une pièce brillante, d’une monnaie qui n’avait plus cours, la barrette dorée, dérobée à une épouse, la pelle à tarte de la vieille mère et le bâton de rouge dont se maquillait Pipo, celui des frères qui était clown.
Elle aimait particulièrement la barrette et le bâton de rouge, car grâce à eux, elle changeait sa tête devant la glace quand elle était seule. Elle remontait ses cheveux, dont elle dissimulait ordinairement son front lisse, ses sourcils gracieux et ses beaux yeux ; elle colorait ses lèvres et ses joues.
La nuit qui suivit la si maigre recette, Larissa ne dormit pas car elle se demandait comment paraître aimable à cette famille qui la regardait si peu. Elle décida d’un plan audacieux, dont elle s’étonna elle-même.
Il faudrait d’abord voler la dernière tablette de chocolat, pour se donner du courage, et la suite se passerait bien, conclut-elle.
Elle fit comme elle avait décidé. Elle se glissa dans le public, sur les gradins, ayant gardé son aspect habituel. Les spectateurs, tout aux exploits de la piste, ne la remarquèrent pas. Mais Pipo se demanda pourquoi elle était là, et Mario s’interrogea : pourquoi changeait-elle de place si souvent, en se déplaçant furtivement ? A l’entre acte, elle disparut, ne revenant qu’à la fin de la représentation, alors que les trois frères saluaient devant l’éléphant agenouillé. Ils ne la virent pas car ils avaient le visage baissé, mais ils entendirent les applaudissements redoubler. Il y eut même quelques sifflets admirateurs, qui leur firent relever la tête. Ils découvrirent une superbe jeune fille, dans laquelle ils hésitèrent à identifier Larissa. Elle était vêtue – ou, plus exactement : dévêtue – dans les rideaux de la roulotte, elle arborait un maquillage comme on n’en voyait qu’au cinéma, et, dans ses cheveux relevés en chignon, elle avait crânement planté la pelle à tarte que leur mère cherchait depuis des semaines. Comme l’outil était en argent ciselé, il semblait un de ces peignes espagnols prêts à recevoir une mantille. Larissa commença à danser, en s’accompagnant d’un tambourin – celui-là aussi, on l’avait beaucoup cherché se souvint Pipo – et elle faisait surgir, d’entre les plis des rideaux qui la drapaient, un portefeuille, un stylo, des lunettes. Le spectateur médusé tâtait ses poches, constatant qu’il y manquait l’objet montré par Larissa. Elle le lui rendait, avec ce grand sourire que sa famille n’avait jamais remarqué et qui remportait un vif succès auprès du public.
Le lendemain, il y eut plus de monde à la représentation. Et le jour suivant encore plus. Le petit cirque dut prolonger son séjour dans cette ville, comme dans toutes les autres par la suite. Il devint si célèbre qu’un jour, alors qu’il repeignait la roulotte, Pipo écrivit, d’un pinceau appliqué, par-dessus l’ancienne inscription Cirque des frères Bruleschi, qui avait disparu : Cirque Larissa Bruleschi

Février 2000

F.
Jeune homme de quinze ans et demi, grand pour son âge, tête de mignon petit garçon. F. n’arrive pas à prononcer clairement les quelques mots qu’il nous disait de temps en temps (on a mis des semaines à comprendre « vingt mars », l’anniversaire du petit ami de sa mère), on n’aurait jamais soupçonné le don surnaturel que possède F. : il suffit de lui donner une date – mois, jour, année – pour qu’il nous nomme le jour de la semaine sur laquelle elle tombe. Ainsi on avait longuement sous-estimé ses capacités de lecture. F. sait lire les mots, il les mémorise comme « dessin », les mots et leur sens.
Le père de F. est mort. Sa sœur aussi. Depuis, sa maman a du mal à ne pas voir son fils (unique) en petit garçon. F. porte une couche même s’il est parfaitement propre (il l’utilise comme slip) depuis des années. Par moment F. devient agressif, il pince et il nous crache à la figure (surtout les femmes). On suppose que ceci est une frustration à ne pas avoir été reconnu comme jeune homme, ni muni de la confiance et connaissances qui correspondent à son âge et à ses capacités. Ainsi il joue le petit garçon débile par moment.
Notre souhait pour lui est qu’il puisse désormais assumer pleinement son existence de jeune homme, exploiter ses talents, s’épanouir dans ses désirs, et se préparer un avenir intéressant, utile, et gratifiant pour lui.

Et pourtant, elle tourne…

Zéro.
Ils ont dit que j’étais un zéro, et ils m’ont renvoyé de l’école.
Je m’en souviens très bien, même si j’étais tout petit. C’était en 1985. Je pourrais préciser le mois, et le jour de la semaine où c’est arrivé, à l’école Copernic, de la rue Galilée, dans le XI° arrondissement. Mais je ne préciserai rien.
Copernic, né en 1473, mort en 1543. Deux chiffres qui se terminent par 3 ; comme notre famille à ce moment-là : le père, la mère, le fils.
Galilée, né en 1564, mort en 1642. Un 4, un 2, on croirait le jeu de dominos ; 4 c’était l’arrivée de ma petite sœur, quand nous avons déménagé dans le IX° ; 2, c’est maintenant qu’elle est morte et mon père aussi : il ne reste plus que ma mère et moi. En banlieue, où il n’y a plus d’arrondissements.
Ma mère a beaucoup maigri. Et je ne dessine plus de zéros ; ça ne sert à rien : tout le monde croyait que je faisais des ronds, sur le tableau noir de ma chambre. Ils veulent pas comprendre, ni ma mère, ni son nouveau copain, ni la concierge. Surtout la concierge. Galilée il avait contre lui le pape et tous ses sbires, moi j’ai madame Daumas, qui me garde dans sa loge quand ma mère m’emmène pas faire les courses avec elle.
Sbire, c’est un mot que j’aime bien, il se dresse et il siffle comme un serpent. Il vient de l’italien, qui l’avait emprunté au latin. Les dictionnaires sont pleins d’histoires.
Personne s’intéresse à la mienne.
La concierge répète souvent : ah, t’en tiens une couche, mon pauv’ garçon.
Elle m’énerve. Je suis pas son, ni pauvre, à peine garçon. Et si je continue à porter des couches, c’est pour me protéger. De leur monde, où je ne sais pas entrer. De leur bêtise puisqu’ils ne m’aident pas.
Ils trouvaient mes ronds déformés. Parce du zéro, j’essayais de passer à l’œuf, c’était la même idée. L’œuf, c’est pas encore le poussin, ni le bébé, c’est fragile, ça peut casser ; c’est presque rien, seulement le début de quelque chose, comme le zéro avant le 1 quand on commence à compter.
C’était très difficile de compter, avant que les Arabes inventent le zéro.
En latin, on se servait de lettres majuscules : le X, le V, qui était aussi un U, et le I, qui devenait J quand il allait par deux. Mais en chiffre, le I c’était toujours 1, le V c’était 5, et le X dix. J’oubliais le L, qui voulait dire cinquante, le C qui signifiait cent, et le M mille. Et si le I était avant le X, c’était pour retrancher, s’il venait après, c’était pour ajouter. Neuf pouvait donc s’écrire avec un V suivi de quatre I, ou un I suivi d’un X, mais jamais un L précédé de quatre X suivis d’un I.
On passait tellement de temps à établir la date que la date était passée.
Comme sur les boîtes à œufs du supermarché. Sauf qu’elles sont marquées en chiffres arabes, les dates ; sûrement pour que les Maghrébins du quartier s’empoisonnent pas.
Moi je suis un jaune périmé. Et pourtant ma mère est pas asiatique. Cette idée me fait rire. Rire en dedans. Parce que dans leur monde, le rire se partage, s’explique, avec des mots. Mais chez moi, les mots, ils passent pas la membrane, la coquille, ma voix est inaudible. Francis, fais pas ton débile, on me dit, quand j’essais de gutturer.
Gutturer, c’est dans aucun dictionnaire, mais qu’est-ce que ça peut faire ?
Ils ne savent pas que je sais lire et compter, même en latin. Ils croient mon esprit vierge, mon intelligence immobile. Mais un jour, je leur dirai, comme Galilée, et dans sa langue : e pur, si muove

Février 2000

G.
G. a 17 ans mais, à part sa poitrine qui commence tout juste à se développer on dirait une petite fille de neuf ans. Elle est d’une beauté étonnante. Certain de l’équipe du centre la connaît depuis dix ans. De sa gorge elle pousse des bruits stridents quand elle est contente – on dirait un canard – et elle geint fort quand elle est contrariée. G. ne parle pas.
G. est souvent contrariée. On dirait de plus en plus. On dirait qu’elle souhaite rester éternellement une toute petite fille : une petite fille qui porte une couche, qui ne demande même pas d’aller aux toilettes, qu’on prend par la main pour le moindre petit déplacement, qu’on laisse manger n’importe comment, qu’on permet de s’asseoir par terre et de se masturber là où elle veut, dès qu’elle en a envie ; une toute petite fille qui ne s’habille pas toute seule, qui ne se lave pas toute seule, qui ne se tient même pas assise sur une chaise toute seule sauf à table.
Mais ce qu’on souhaite surtout pour G., c’est justement qu’elle prenne envie de devenir une jeune femme autonome et capable, afin de pouvoir quitter la maison familiale pour faire sa vie ailleurs, parmi d’autres jeunes gens comme elle.

L’étang

Il était une fois, dans un royaume tout vert, un roi et une reine un peu tristes car ils n’avaient pas d’enfant pour leur succéder.
Afin d’oublier son chagrin, le roi allait à la chasse, se promenant à cheval dans sa belle campagne.
Un jour qu’il mît pied à terre, près d’un étang, pour chercher avec ses chiens le canard qu’il venait de tirer, il trouva un nid. Un nid posé à même le sol, bien caché entre les roseaux. C’était si joli ce petit ouvrage d’herbes et de joncs tressés, avec son matelas de duvet et son œuf unique, c’était si joli auprès de quelques iris jaunes, que le roi se sentit ému, troublé. Et coupable car, voyant un de ses chiens revenir avec une cane morte entre les crocs, il comprit que son coup de fusil avait fait un orphelin. Il se baissa, ramassa précautionneusement le nid avec son occupant, et s’en retourna chez lui au petit trot, pour ne pas casser l’œuf.
Il se faisait tard, la reine était inquiète. Elle était montée dans l’échauguette pour voir au loin. Elle avait froid et quand elle aperçut enfin la royale monture, qui allait si lentement, elle crut le roi blessé. Elle quitta son poste d’observation, descendit prestement l’escalier en colimaçon, se précipita à la porte, fit lever la herse, baisser le pont-levis, et, toujours courant, parvint à la barbacane d’où elle cria, aussi fort qu’elle put :
- Mon Seigneur, où donc avez-vous mal ?
Le seigneur répondit :
- A l’âme, Madame, car j’ai mal agi. Et je vous porte un orphelin, qu’il faudra réchauffer en votre sein.
D’une main il tendit le nid, et de l’autre le bouquet d’iris. La reine mit l’œuf dans son corsage et les fleurs dans un vase bleu, au centre de la table. On ne mangea pas la cane, et le roi fit vœu de ne plus chasser.
Quand ils s’allèrent coucher, la reine ne put dormir. Les émotions, le pot de vin qu’elle avait bu, et la crainte de casser l’œuf la tenaient éveillée. Le roi ronflait. Il avait bu deux pots de vin. Elle soupira, les yeux grands ouverts :
- Ah, si seulement en place de couver un œuf, je pouvais réchauffer une petite fille…
A peine eût-elle murmuré ces mots qu’une fée apparut, entre le coffre et la cheminée où se consumait la dernière bûche. Une fée en robe de mousseline verte et bleue, avec des longues tresses tombant d’un hennin de soie jaune. Elle se présenta, car elle était polie, comme toutes les magiciennes :
- On me nomme Iridacée Pseudacorus. Je suis la fée de l’étang. J’ai entendu le vœu du roi, et ton regret. S’il tient parole, j’exaucerai ton souhait.
La reine cherchait les mots pour remercier, mais sans attendre la fée ajouta :
- Je dois te prévenir cependant que ce sera une entreprise hasardeuse, difficile, que d’élever une petite fille née d’un œuf de cane.
Puis, agitant ses ailes de libellule, la fée disparut.
La reine s’endormit. Au réveil, elle crut avoir rêvé. Mais quand le bouquet d’iris fut fané, dans son vase bleu au centre de la table, l’œuf se brisa. Et dans les débris de la coquille, une petite fille parut. Vraiment très petite, et dont le cri discordant semblait plutôt l’appel d’un canard courroucé. La reine l’appela Mandoline, espérant, par ce nom musical, contrarier cette voix nasillarde, et elle envoya quérir un biberon de lait à l’étable. Mandoline ne voulut pas boire, et son éducation fut effectivement très difficile.
Il fallut la nourrir d’asticots, de têtards et autres pâtés de poissons à la sauce Marécage assez peu ragoûtants. Elle mangeait assise par terre, car on n’osait la convier à la table royale où on recevait des hôtes de marque : rois voisins, ambassadeurs, envoyés du pape. Elle ne quittait d’ailleurs pas le sol, où elle cancanait à loisir, n’ayant appris ni à parler ni à chanter, et elle agitait ses bras comme elle aurait battu des ailes.
Quand elle fut en âge d’être fiancée, il ne se présenta évidemment aucun parti qui voulût d’elle.
Désespérée, la reine consentit à l’exiler dans une maison modeste, sur des terres qu’elle possédait à la campagne, et où de dévoués fermiers élevaient, outre des canards, quelques enfants aussi difficiles que Mandoline.
La jeune fille y rencontra une autre princesse, nommée Couettine, un jeune garçon turbulent, qu’on appelait Akim, une demoiselle Larissa, née dans un cirque, et un jeune homme très savant baptisé Francis. Avec eux, enfin, et pour la première fois, elle consentit à s’asseoir à table, pour goûter de friables macarons parfumés à la vanille des Iles, disposés sur un plateau d’argent, et boire du thé de Chine, dans une tasse en porcelaine du Japon, où elle regarda fondre un morceau de sucre candi, tombé dans le liquide blond comme la pierre d’une couronne au fond d’un étang.

Février 2000

Howard fut assez content de mes contes pour m’en demander quatre autres, toujours selon le même principe : calqués sur un profil fourni, détournés de ce profil…

J.
Il a 16 ans. Sa mère n’a pas le même nom de famille que lui. Il parle, parfois beaucoup, mais ne peut pas tenir une discussion – il répète ce qu’on lui dit, tout simplement, mot pour mot.
Il écrit partout. Il a deux écritures différentes. Il écrit les noms de toutes les stations de métro de Paris. Il est capable de « taguer » les murs entiers avec. Il écrit même sans rien à la main, dans le vide.
Il fugue. Il prend le métro et va retrouver des lieux de son enfance à Paris (l’hôpital de jour de son enfance par exemple).
Il est très gros.
A l’institution précédente, il y avait un éducateur très proche de J. qui est mort d’une maladie.
Il vient d’avoir un nouveau petit frère.

Le scribe

On m’appelle le scribe, ce qui n’est pas mon nom. On m’appelle le scribe alors que, sous mon apparence de statue, condamné tout le jour à l’immobilité, je ne peux pas écrire. Qu’est-ce que je fais ici ? Ce n’est pas mon pays, ce n’est pas ma maison. Pharaon est mort, pour qui j’écrivais, dans ma vie d’avant. Ma vie d’il y a très longtemps, dans un autre palais. Celui où je demeure à présent s’appelle le Louvre. Avec le temps j’ai appris l’écriture de ce pays, si différente de nos beaux hiéroglyphes. J’ai appris en vagabondant la nuit, et les jours où le Louvre est fermé. Car ce qui fut mon corps de vivant quitte alors sa gangue de pierre, franchit les portes, et marche inlassablement par les rues.
Malgré le costume de gardien que j’ai la ruse d’emprunter au vestiaire avant de quitter ce plais, je ne passe pas toujours inaperçu. Des gens parfois se poussent du coude et disent en me désignant : t’as vu le gros ? Le gros non plus n’est pas mon nom. Maman aussi était grosse, parfois. Et puis elle ne l’était plus et il y avait un nouvel enfant dans la maison. Un nouvel enfant avec un nouveau nom, que je dessinais à l’intérieur d’un cartouche, et que je lui offrais. Mais ma mère ne savait pas lire, pas écrire, elle m’avait seulement appris à parler. Je ne pouvais que répéter ses mots. Elle semblait alors ne plus les comprendre, agacée, croyant que je me moquais. Je voulais seulement ne pas la contrarier, lui signifier que je l’aimais, malgré nos différences.
Elle n’habite pas le Louvre. Et je la cherche parfois dans cette ville qui s’appelle Paris et où ne coule pas le Nil. La Seine est près du Louvre et je me promène sur les quais s’il fait beau. Quand j’ai froid, je prends le métro pour la traverser par en-dessous. C’est comme descendre dans la chambre secrète où dort Pharaon. Il y a d’ailleurs une station nommé Pyramides. Mais je n’y ai pas retrouvé Pharaon. Je connais tous les noms des stations, et je sais les écrire, des deux manières : celle des habitants d’ici et celle de ma vie antérieure. Je les écris sur les murs, pour dérouiller ma main de statue. Mais c’est interdit d’écrire sur les murs, je dois faire attention. Alors, pour ne pas me faire gronder, j’écris sur l’air parce que c’est autorisé : Palais Royal, Pyramides, Porte Dorée, Notre Dame des Champs, Notre Dame de Lorette, Château Rouge, Chemin Vert, Richard Lenoir, Saint Lazare, Saint Augustin, Saint Denis…

Septembre 2003

B.
Parents zaïrois. Ils parlent l’ingala et le français.
B. a 12 ans.
Père est sans papiers (pas père biologique).
Au début B. criait tout le temps. Maintenant pas du tout (après un an de prise en charge).
Pendant longtemps il ne voulait pas se séparer d’une aubergine en plastique. Maintenant oui, facilement.
Sa sœur de 17 ans aurait été brûlée et violée au Zaïre.
B. n’aime pas boire de l’eau. Il boit du jus ;
Il fugue.
Il chante et danse.
On lui souhaite la parole.

Le jardin des femmes chantantes

Il était une fois, dans un pays lointain, à l’écart d’un petit village, un magnifique jardin potager. On l’appelait le jardin des femmes, car on ne voyait jamais d’hommes y travailler. On disait même parfois le jardin des femmes chantantes. La terre de ce pays-là était dure, et le soleil bien cruel de vouloir tout griller. Aussi les femmes avaient-elles besoin de s’encourager pour travailler, bêcher ce sol hostile, semer, planter, arroser avec l’eau du puits. L’eau du puits qu’elles devaient transporter dans de grands récipients posés sur leur tête. C’était bien joli ce défilé de femmes en boubous aussi multicolores que leurs bassines. Parfois, lorsqu’elles traversaient le village, pour se rendre du puits au jardin, les hommes arrêtaient même leurs si sérieuses conversations, sous l’arbre aux palabres, pour les regarder passer et les écouter chanter. Elles portaient aussi des bébés dans leur dos, noués dans de larges tissus assortis à leurs robes. Des bébés qui deviendraient de courageuses jardinières ou d’intarissables bavards.
Les enfants plus grands allaient à l’école, pour apprendre à lire, écrire, compter, tout ce qui ne leur servirait pas vraiment mais permettait aux mères de travailler tranquillement, aux pères de discuter sans être interrompus. Un seul de ces enfants ne fréquentait pas l’école car il ne répondait jamais aux questions, semblait même ne pas les entendre. Pourtant il n’était ni sourd ni muet puisqu’il savait chanter et imiter le grincement de la chaîne du puits. Simplement, il était différent. Il n’était donc pas attaché au dos d’une femme ni à un banc d’école. Il était libre. Libre de chanter, danser, se promener jusqu’à la nuit. Quand on le cherchait, pour le faire manger, ou le coucher avant l’heure où les hyènes viennent rôder, on se savait où le trouver, car ses pas le portaient toujours au jardin, dont il aimait la couleur verte et les parfums.
C’est dans ce jardin qu’il était, le jour où des inconnus, plus cruels que les hyènes, vinrent au village, portant des machettes et des torches. Le petit garçon entendit des cris terribles, aperçut des flammes montant dans le ciel. Il eut très peur et se cacha sous une feuille de potiron, espérant que le chant des femmes reviendrait après les cris, et que l’eau du puits éteindrait le feu. Il attendit longtemps. Et il n’entendait que le silence. Il sut qu’il devit quitter l’abri feuillu, et partir loin du village, sans se retourner. Il aurait voulu emporter le jardin avec lui. Il cueillit le plus beau potiron, le posa sur sa tête, et s’enfonça dans la brousse.
Il marcha des jours et des jours, jusqu’à la mer. Quand il la vit, il cria. La mer l’arrêtait, et le cri ne s’arrêtait pas. Un pélican, dérangé dans sa sieste, s’approcha, demandant à l’enfant pourquoi il faisait un bruit si discordant. L’enfant s’entendit répondre, dans le même langage : je crie de ne pouvoir voler comme toi, pour quitter ce pays. Et il ajouta, car ce lui sembla une meilleure explication à son désir contrarié : le jardin m’a sauvé, mais le puits m’a trahi. Le pélican n’hésita plus. Il proposa : partons ensemble, moi aussi j’ai envie de découvrir un autre continent. Et il ouvrit largement son bec, pour que le petit garçon puisse s’y installer, avec son potiron lui servant d’oreiller. C’était aussi confortable que le dos d’une mère noué d’un vaste chiffon. Et l’oiseau n’avait pas encore franchi trois vagues, que l’enfant dormait déjà, n’ayant plus peur.

Septembre 2003

S.
Il a 13 ans, d’une famille algérienne.
S. ne parle pas.
Il est gros (pas obèse)
Il aime feuilleter des magazines, ce qu’il fait avec une dextérité étonnante.
Il avait toujours ses objets – ficelle, cubes, bagues, n’importe quoi toujours attachés ensemble dans de la ficelle/corde/lacet.
Maintenant il peut s’en passer facilement ;
Il est souvent heureux – a une tête de « bien heureux » ;
Capable de « faire l’andouille », se rouler par terre, etc.
Parfois il pleure – une larme qui descend sa joue – sans qu’on puisse comprendre pourquoi.
On lui souhaite la parole.

Elles

Dans la maison carrée et sombre, il y a le rond de soleil, sur le bassin. Et sous le trépied de la marmite, le feu allumé par ma mère. Elle passe de l’ombre à la lumière et sa robe paraît s’éteindre. Je voudrais retenir les couleurs. Et retenir son regard. J’ai attaché ensemble le bouchon de la jarre, le caillou du seuil et le papillon mort. Mais le papillon s’est cassé et ma larme est tombée dans le bassin. J’ai vu l’eau trembler de l’enfant pleurant ; ça m’a fait rire. Ma mère est passée près de moi. J’ai ri plus fort, et me suis roulé par terre, comme la balle qui descend l’escalier. Je suis rond comme la balle, et rond comme la marmite. C’est la forme du bonheur. Mais Elles ne le savent pas, celles qui parlent. Elles croient le bonheur enfermé entre les pages des magazines, qu’elles tournent doucement, s’arrêtant à chaque image. Leurs yeux brillent, je vois bien, alors, leur absence. Elles se trompent. Quand Elles sortent, je pose ma ficelle, je prends les magazines abandonnés et je cherche ce qui les a tenues entre les pages. Je fais très vite, car on ne prend les choses que par surprise. Je ne trouve rien. Et je suis heureux d’avoir raison. J’attends le soir, et leur retour, pour leur dire.
Mais quand Elles reviennent, avec leurs parfums du dehors, les mots cachés dans mon ventre ne montent pas jusqu’à ma bouche. Et dans nos bouches nous mettons le ventre de la marmite. Ma mère sourit. Le bassin s’éteint. La nuit prend la maison. Je regarde la lune, que je voudrais attacher à ma ficelle. Mais la lune est loin, sur l’oasis où dort le dromadaire.
Je vais là-bas, parfois, avec Elles, cueillir les oranges. Et j’écoute parler le dromadaire. Il sait autant de choses que moi et tient son arbre par une ficelle. Un jour nous délivrerons nos mots prisonniers et nous abandonnerons nos ficelles. Nous partirons sous la lune, emportant tous les magazines et les dessins du tapis.

Septembre 2003

J.S.
Famille venant de Côte d’Ivoire ;
J.S. a 15 ans.
Il tourne sur lui-même comme une toupie, mais on dirait un grand danseur de chez Martha Graham.
Il est très « exhibitionniste » - il veut qu’on le regarde.
Il fait des bêtises par provocation – il veut qu’on s’occupe de lui, veut tirer l’attention sur lui.
Il est souvent joyeux, même trop.
Il se déshabille en public – pour attirer l’attention sur lui.
Avant son arrivée au centre, il restait seul à la maison toute la journée, pendant quelques années.
Il est souvent hilare.
On l’emballe dans les matelas pour lui donner la sensation d’être contenu
.

L’ange dissipé

Il était une fois, il y a très longtemps, un ange dissipé. Les troupes célestes étaient alors si importantes qu’il réussit d’abord à passer inaperçu, tout au fond de la classe divine. Dieu était d’ailleurs trop occupé à créer le monde pour avoir l’œil partout…
Certains profitèrent de sa distraction momentanée, et il arriva ce qui devait arriver : les plus mauvais sujets se révoltèrent, furent chassés du Ciel, et devinrent des démons.
Le temps de faire le ménage, Dieu tourna le dos au Paradis, où il avait placé Adam et Lilith, le premier couple d’humains. Et Lilith aussi se révolta. Dieu la chassa du Jardin d’Eden, la remplaça par Eve, avec laquelle il eut d’autres déboires.
Découragé, il s’endormit à tout jamais, laissant les anges, les démons et les humains se débrouiller entre eux.
C’est grâce à cette grande pagaille originelle que l’ange qui nous intéresse put demeurer encore un temps dans la classe céleste, section des moyens, catégorie danseurs colorés. Dieu avait en effet eut assez d’imagination pour que les anges juvéniles, qui devaient célébrer sa gloire de toute éternité sachent faire de la musique, jouer la comédie, danser, peindre, bref : être des artistes.
Quand cette histoire commence, notre ange noir a quinze ans. Ses fautes étant vénielles, il n’est pas condamné à descendre aux Enfers, mais à séjourner sur la terre, qui s’était beaucoup peuplée depuis le premier couple. Et comme Dieu ne dirige plus rien, les humains font n’importe quoi, ayant érigé des règles contradictoires, pouvant varier d’un pays à l’autre.
Or l’ange dissipé a dû quitter si vite sa classe où il ne cessait d’être puni (demeurant seul, des journées entières, derrière le tableau des leçons) qu’il n’a pas emporté le Mode d’Emploi de Créatures Inférieures dont est normalement lesté tout exilé du Paradis. Il ignore qu’il soit s’adapter aux étranges manières de ses nouveaux compagnons : il continue à danser pour la gloire de son Créateur. Et à danser nu évidemment car les anges n’ont jamais porté de vêtements, les saisons froides étant inconnues en Paradis. Et il est heureux, car il constate qu’il danse beaucoup mieux que les humains. Et il rit, tout à la joie d’être le meilleur, dans cette petite maison qui lui a été attribuée, où d’autres anges déchus se souviennent de leur vie antérieure, car ils se taisent sur leurs secrets, mais parfois des gestes leur échappent, trahissant leurs origines. Il en est même qui fuguent, espérant retrouver la voie du Paradis. Notre ange, lui, danse seulement jusqu’à épuisement, et rit à s’en étouffer. Et quand il n’en peut vraiment plus de fatigue , les humains qui ont la charge de la maison l’enveloppent dans de grands matelas, pour lui donner l’illusion de se reposer entre deux nuages, comme au Ciel…

Septembre 2003

Howard apprécia ces contes, et m’en demanda encore :

F.
Famille kabyle. F. a 16 ans, mais il porte toujours des couches. Ses parents et frères et sœurs n’osent pas les enlever… mais nous pensons qu’il faut. Il serait temps que F. (qui pousse déjà une moustache) devienne un « vrai » jeune homme. Il parle tout seul, d’une petite voix, et à nous. Il répète ce qu’il entend à la télé parfois.
F. tape. Il tape les autres. Il fait le papillon avec des mains et bourdonne avec ses lèvres.
Depuis son admission il a beaucoup évolué.
On l’encourage d’oser devenir un « vrai » jeune homme, capable d’aider les autres, d’être autonome, et bienveillant.

L’envol

Ils venaient du pays des montagnes, là où le vent tord les branches de figuiers, d’oliviers et froisse les champs, loin, plus loin que la mer bleue.
Ils venaient du pays des montagnes, où les chenilles dévorent les feuilles et les épis.
Maudites soient les chenilles, contraignant à l’exil.
Sur le pays déserté, ne régnaient plus que les papillons.
Bénis soient les papillons, beauté du monde.
Mais le chemin est long, de la chenille au papillon, le chemin est long, de ramper à voler.
Ils venaient du pays des montagnes, et des enfants leur étaient nés, pour conjurer le sort des chenilles. A celui qui parut au crépuscule, on donna, tant était forte l’espérance, le nom de Phalène, assurance d’un papillon accompli, léger, aérien, fastueux, sur lequel le monde ne pèserait pas.
Phalène, hélas, s’attarda dans la chrysalide, les langes de l’enfance. Il sentait bien en lui l’attrait du ciel, mais il n’osait quitter le rassurant cocon. Il tentait parfois de battre des bras, de s’encourager d’un bourdonnement, mais sans résultat : il restait au sol, lesté du lourd paquet. Et si quelqu’un, dans la maison, voulait lui ôter le placenta périmé, Phalène cognait, de toute sa force de chenille malveillante. Mais dans le même temps, sa voix flûtée de papillon mutant disait sa peur et son envie du monde ; ce monde qui lui parvenait par le carreau de la fenêtre ou le carré du poste.
Les mois s’ajoutaient aux années, les patiences s’épuisaient, et une moustache venait à Phalène, car, toute chenille obstinée ou papillon hésitant qu’il se savait, au plus secret, au plus silencieux de lui, il n’en grandissait pas moins homme.
Un soir d’été, long, flamboyant, où chacun s’alla coucher sans attendre la nuit qui tardait, Phalène resta seul, comme oublié dans la pièce sombre, œil et moustache collés au carreau que le ciel empourprait. Une petite chanson lui vint aux lèvres. Une chanson qu’il ne connaissait pas, ou dont il ne croyait pas se souvenir, c’est si long seize années d’une vie de chenille. Une chanson des montagnes anciennes, peut-être, du temps des cueillettes abondantes, des moissons heureuses. Et les mots et les notes, palpitant, s’envolaient vers le plafond, poudrés, colorés, tandis que le carreau noircissait enfin. Alors Phalène, très doucement, dans la solitude et l’obscurité, Phalène défit le gros paquet devenu inutile. Puis il s’endormit, certain que demain, demain oui, la main qu’il poserait sur ses compagnons serait aussi légère que ses ailes neuves, enfin dépliées.

Avril 2006

S.
S. vient de l’Afrique noire.
Petit et mince il est le roi de la sensoralité : les odeurs, les liquides, le froid et le chaud, la salive, la morve. Il se contorsionne très gracieusement – les postures « bretzel », son bras autour de sa tête… une sorte de dresseur de serpent, avec ses bras comme serpent. Il ne parle pas du tout. Parfois il saute joyeusement comme un fou heureux, parfois, surtout au début, il s’emballait dans ses propres bras pour ne rien entendre, rien voir. Aujourd’hui il est comme une fée… mystérieux et gracieux et étrange. Il est aussi étrangement adepte à l’escrime (une activité à l’extérieur) !

Le nom

Il s’appellera Sambbô, déclara la mère quand la famille , autour d’elle assemblée, se pencha sur le nouveau-né. Et pourquoi Sambbô, demanda le père, jamais il n’y en eût dans notre lignée. Je ne sais pas répondit la mère, fatiguée, et qui savait parfaitement. L’enfant n’avait pas crié, mais le nommer Sans Bruit eût été trop clair, trop évident, elle voulait un secret entre elle et lui, comme un nouveau lien à l’instant du cordon tranché.
Sans Bruit en eût d’ailleurs suscité beaucoup, sous l’arbre aux palabres, là où les hommes commentaient, décidaient, ordonnaient. Sambbô, elle en était certaine, ne soulèverait aucune opposition puisque ce n’était pas un nom connu mais un mot inventé pour le tout petit. Un mot ouvrant la porte de tous les possibles, les Anciens ne pourraient qu’approuver. Le père, offensé que le nom ne fit pas référence aux ancêtres, se retira sans un mot. Les femmes n’ont pas de tête, c’est bien connu, mais leur ventre généreux autorise la clémence. C’est ainsi qu’il plaida le nom sous l’arbre aux palabres et obtint le consentement des Anciens. Il ne restait plus qu’à consigner dans le Grand Livre de l’Etat Civil. Mais le fonctionnaire , dérangé dans sa digestion de poulet à la sauce cacahouète, ou assourdi par le ronronnement du ventilateur, peut-être même engourdi par le vin de palme, le fonctionnaire écrivit, sur le Registre : Sans mot.
Sambbô-Sans Bruit-Sans mot fut très discret, restant petit, menu et silencieux, pour ne pas déranger tous ces adultes emplis de certitudes et de vocabulaire. De sa discrétion et son silence lui vint une connaissance aiguë : il identifiait parfaitement les sons, les odeurs, les goûts, percevait très fortement le chaud, le froid, le sec, le mouillé. Il savait même dessiner l’initiale de son nom avec son corps, comme un copiste aurait enluminé la première lettre d’un manuscrit. Et, en se contorsionnant un peu plus, il parvenait à représenter le symbole de l’Infini, tous ces possibles de son nom inventé. Certains le trouvaient bizarre, et il se refermait sur lui-même, de son corps dessinant une boîte où s’enclore à l’abri du monde. Quelques autres (beaucoup moins nombreux) appréciaient sa grâce, et , satisfait d’être entendu sans avoir parlé, Sambbô sautait de joie.
On lui donna des jouets, parmi lesquels une fine épée eût sa préférence. Un spectacle eût lieu dans la Maison, où on pria chacun de montrer ses talents. Sambbô refusa d’embrocher les peluches alignées ; il lâchait déjà l’épée, menaçant de se mettre en forme de boîte fermée, ce qui ne serait pas du goût du public. Un clown lui tendit alors un cercle de papier, de ceux qu’on présente ordinairement aux fauves pour qu’ils le traversent. Sambbô releva son épée, et creva le rond blanc, juste au centre. On l’applaudit si fort que personne n’entendit les premiers mots sortant enfin de sa bouche. Personne, sauf le clown, si près de lui.

avril 2006

En novembre 2001, Howard eut la gentillesse d’accepter mon invitation pour un salon du livre dont je fus responsable durant ma brève carrière de conseillère municipale. Voici deux photos prises ce dimanche d’automne où nous attendions nos lecteurs derrière nos piles :

L’année suivante, alors que j’étais à Paris pour un stage professionnel, il m’invita à déjeuner au Train bleu, et j’écrivis une nouvelle, où, comme dans les contes pour ses autistes, je partais d’une réalité tangible, d’un détail concret, pour bientôt glisser dans la fiction :

Train bleu

Nous avions rendez-vous au Train Bleu, ce restaurant mythique. Je n’y avais jamais mis les pieds, ni même le bout du nez, pour apercevoir le décor célèbre, humer les fumets, envier les chanceux qui s’y attablaient. Je fis donc un vœu en franchissant la porte. Je n’eus pas le temps d’un regard circulaire pour chercher l’homme avec lequel j’avais rendez-vous : il était assis près de ce seuil, dans un profond fauteuil. Et sa voix, prononçant mon nom, me parvint avant que je ne le visse. Nous nous embrassâmes, heureux de nous retrouver. Nous ne nous étions pas souvent rencontré toutes ces années, car notre amitié était essentiellement épistolaire, mais nous avions toujours pris beaucoup de plaisir à bavarder les rares fois où nous étions ensemble. La plupart du temps c’était après son spectacle, lorsqu’il venait le présenter dans ma région. Fatigué, il était alors peu disert, et c’était moi qui me racontais. Mais, ce jour-là, au Train Bleu, ce fut lui qui parla. Il évoqua son enfance, d’une manière intime. Nous étions nés la même année, séparés par un océan, et, logiquement, nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. Mais nous avions en commun d’être écrivains et nos routes s’étaient un jour croisées. Il était célèbre, moi pas, et pour importante que fût cette différence, elle ne semblait pas essentielle : il ne m’avait pas tenue à distance de lui, ainsi qu’il devait faire, souvent, avec les admiratrices l’attendant, comme moi, devant sa loge, après ses spectacles. Il les renvoyait, gentiment, après leur avoir accordé un autographe, quelques mots, et j’étais alors son involontaire complice : «Excusez-moi, je dîne avec une amie.» Je sentais la stupeur et l’envie se poser sur moi : que pouvait-il trouver à cette petite femme insignifiante ? Je me posais également la question, tandis qu’il me parlait, ce jour-là, au Train Bleu. Je l’écoutais, avec une attention extrême, certaine que je retiendrai chaque mot, avec l’intonation particulière que leur donnait son accent américain. Et, en même temps, je ne perdais rien de ce qui se passait autour de nous : conversations des voisins, va-et-vient des serveurs, parfums des plats passant à côté de nous, variation de la lumière près de la fenêtre. Et j’avais remarqué l’aquarelle illustrant le menu, l’étiquette du vin, j’étais tout à fait sensible à ce que je mangeais, buvais. J’ai toujours été ainsi, riche d’une perception dilatée, qui étonne parfois, alors qu’elle m’est parfaitement naturelle. J’étais attentive à tout, et donc au geste initial qu’il avait eu, en début de repas : la table étant légèrement bancale, il avait plié une lettre à peine lue pour la mettre sous le pied en défaut. J’avais plaisanté : «Quelle manière de traiter les déclarations d’amour.» Il avait souri, protestant que ce n’était pas ce type de courrier. Je m’en doutais, ayant remarqué, par transparence, que la missive était fort courte, et tapée à la machine ou sur ordinateur. Mais n’était-ce pas un préjugé de croire les amours prolixes et manuscrites ? C’était mesurer à mon aune une manière de s’exprimer peut-être différente. J’ajoutais encore : «Ne te fais pas de souci : quand tu me quitteras pour prendre ton train, je ramasserai la lettre et j’y répondrai à ta place.» Tout en l’écoutant, tout en regardant, respirant, mangeant, buvant, je tissais donc, dans un repli de mon cerveau cannibale, une fiction délirante, sur une correspondance avec un(e) inconnu(e), dont je deviendrai ce destinataire négligent que j’avais en face de moi, qui cherchait la pendule des yeux, réclamait l’addition, m’embrassait, disparaissait. Je restais un moment à la table désertée, pour prolonger ce bonheur, cette parenthèse, m’imprégner encore. Je regardais le verre qu’il n’avait pas entièrement bu, la serviette ayant gardé son geste d’abandon. J’imaginais sa course vers le quai, son installation dans le wagon, l’ouverture de son ordinateur portable (à ma question «Quand trouves-tu le temps d’écrire?», il avait répondu «Dans le train.»), l’arrivée dans une ville qu’il ne connaissait peut-être pas, la scène, le trou noir de la salle, les applaudissements, et le visage fardé de blanc redevenant nu, sous le coton démaquillant et la lumière dure de la loge solitaire.
Je me suis levée. Je n’ai pas pris la lettre sous le pied de la table. J’ai donné mon ticket de vêtement au vestiaire. Et j’ai également pris un train, dans une autre gare. Je n’y ai pas ouvert d’ordinateur portable. Je n’en possède pas. J’ai fermé les yeux. Notre serveur du Train Bleu débarrassait la table et, se penchant pour ramasser la serviette que j’avais, volontairement, laissé choir, il apercevait le papier plié sous le pied. Il le ramassait, le glissait dans sa poche sans l’ouvrir, l’oubliait. Il rentrait chez lui. Demain, sa femme porterait le pantalon au pressing. L’employée découvrirait la lettre, avec un mouchoir en papier, une pièce de monnaie, un ticket de cinéma. Elle jetterait le mouchoir, garderait la pièce, le ticket et la lettre, pour sa collection d’objets trouvés. C’est une jolie fille, plutôt rêveuse. La monnaie est italienne, le titre du film, porté sur le ticket, annonce : « Se souvenir des belles choses ». Dans le métro qu’elle prend pour rentrer dans son appartement d’Issy-les-Moulineaux, elle déplie la lettre. Elle lit : « Cher Monsieur. Ainsi que je vous l’ai annoncé, je maintiens notre rendez-vous du mardi 12, à 18 heures, au Café Beaubourg. Je ne vous donne pas mon signalement car moi je vous reconnaîtrai. » La signature est illisible, l’adresse absente.
Le mardi 12, alors qu’Howard Buten est rentré de son voyage, et que moi je suis en réunion à la mairie de Maromme, la jeune fille du pressing prend un thé au Café Beaubourg. Elle ne boit jamais de thé. Mais elle n’était jamais venue dans cet endroit non plus. D’ailleurs, elle ne boit pas de thé. Elle a commandé un thé, mais avant qu’il ne lui soit apporté, elle se ravise, demande qu’on le remplace par un Gin-Fizz. Elle compte y puiser quelque audace pour aborder l’inconnu qui n’a pas rendez-vous avec elle. Elle compte même y trouver l’intuition lui permettant de l’identifier, et l’imagination du mensonge qu’elle devra inventer. Il est dix-sept heures cinquante deux. La jeune fille est assise face à la porte ouvrant sur l’esplanade. Un homme entre, s’arrête sur le seuil, regardant chacun des consommateurs. Il n’en salue aucun, va s’asseoir. La jeune fille se lève, son verre à la main. Elle le pose sur la table du nouvel arrivant, annonce : « Mon directeur a eu un contretemps. Il est désolé de ne pouvoir être à votre rendez-vous et m’a priée de le remplacer. Je m’appelle Lucia Garibaldi, je suis sa secrétaire. » L’homme sourit, invite la jeune fille à s’asseoir. Elle s’exécute. Leur conversation est inaudible. Mais ils mentent l’un et l’autre, en gardant un flou extraordinaire sur le mobile de leur rencontre, ce rendez-vous d’affaires qu’ils n’ont ni l’un ni l’autre. Il conclut assez rapidement le sujet par une phrase que le garçon, renouvelant leurs consommations, entend parfaitement : « Ne vous faites pas de souci, je téléphonerai à votre directeur pour régler ça. » Ils parlent encore, mais semblent à présent plus détendus. J’ignore ce que fait Howard à ce moment précis, mais moi je note la date de la prochaine commission culturelle sur mon agenda. Le couple de menteurs prolonge l’entretien d’un dîner. C’est l’homme qui règle l’addition. Mais au cinéma elle proteste qu’elle paiera leurs places. Il a choisi un film italien, en v.o., car elle a confirmé ses origines romaines, précisant toutefois n’avoir aucun lien de parenté avec son célèbre homonyme. Lui s’est inventé un cousin américain. Ils se quittent sur un baiser, ayant convenu d’un prochain rendez-vous. Elle s’endort heureuse, confiante, rêve d’un voyage en train. Le contrôleur annonce : « Rouen, une minute d’arrêt. Correspondance pour Yvetot à 17h52, quai 3. » Je m’éveille, prend mon bagage, descend sur le quai.

Décembre 2002

En 2004, ayant rassemblé une trentaine de mes nouvelles en recueil thématique, je demandais à Howard de m’écrire une préface, ce qu’il fit volontiers :

La nouvelle est un genre difficile. D’abord il faut faire court, ce qui n’est pas une mince affaire pour les écrivains qui ont beaucoup à dire. Les écrivains, en général, pensent qu’ils ont beaucoup à dire, sinon ils auraient fait un autre métier. Mime par exemple. Ce qui est commode pour le romancier, c’est qu’il n’y a pas de limite maximum de longueur. On peut y aller. En revanche ce qui est embêtant pour le romancier, c’est qu’il y a, en effet, une limite de longueur minimum. Il suffit d’écrire une vingtaine de pages de moins, et hop ! son grand chef d’œuvre se transforme en nouvelle, autrement dit un petit chef d’œuvre, espérons.
Comme chez les gens ce n’est pas la taille qui compte, c’est la possibilité. Il y a des gens petits impossibles et des gens grands possibles et vice versa. L’important c’est l’envergure de leurs possibilités. Les écrivains, petits et grands, à mon avis, se doivent d’aller au bout de leurs possibilités. Il y a des choses faciles à raconter et des choses difficiles – voire impossibles – à raconter.
Nonobstant Simone Arèse nous raconte le silence.
La qualité première d’une nouvelle, c’est son ambiance on pourrait dire. En lisant on s’imagine là où l’auteur nous a mis – parmi les odeurs, les couleurs, les états météorologiques ; on sent, on écoute… et puis, sans qu’on se rende compte (la clé est là) il se passe quelque chose : empirique – un chat passe ; éphémère – tiens, on dirait qu’un chat passe – et puis, soudain, c’est fini. On se lève, on se verse un verre de vin rouge, on tourne la page et on recommence ailleurs, dans un autre lieu, avec d’autres odeurs et, surtout, avec d’autres silences. Simone Arèse a bien compris qu’il y a autant de silences que de parfums ; autant de riens que de quelques choses.
Point à la ligne. Ne bougez pas. Finissez tranquillement votre verre de vin rouge (j’insiste – il s’agit de nouvelles-vin rouge). Changez de fauteuil. Bien. Vous l’entendez ? Ce silence, vous l’entendez ? D’accord. Tournez la page. Et recommencez … sans faire de bruit.

Howard Buten

Hélas, les éditeurs (6) auxquels je proposais ce recueil refusèrent de le publier …
Je constatais alors que j’avais bien perdu de l’énergie depuis mes débuts d’écrivain, car antérieurement, pour deux manuscrits auxquels je tenais beaucoup, j’avais insisté auprès de … 20 éditeurs (= 40 réponses négatives, rarement rapides, pas toujours motivées – on use beaucoup de la lettre-type dans l’édition : malgré la qualité de votre manuscrit, nous n’envisageons pas de le publier car il ne correspond pas à ce que nous recherchons, il n’entre pas dans le cadre de nos collections, etc. On oublie parfois aussi des fiches de commentaires entre les pages, émanant des lecteurs extérieurs, ces sortes de pigistes, qui peuvent condamner un manuscrit avant qu’il ne soit lu à l’intérieur de la maison d’édition choisie par l’auteur. Les lectures, en général, à l’extérieur comme à l’intérieur des maisons d’édition, sont d’ailleurs, la plupart du temps, parcellaires : on grappille quelques pages de ci de là – quand on ne se contente pas de la première !). L’un de ces manuscrits refusés 20 fois (La Nuit d’Etelan) eut cependant plus de chance : un 21° éditeur (quand je prétends avoir été jadis plus obstinée…) le publia finalement en 2001 (soient 11 ans après que je l’aie écrit). On peut toujours le commander auprès des libraires. Et ne les écoutez pas s’ils prétendent que ce livre est épuisé comme les quatre précédents (voir rubrique bibliographie)…