CONFERENCES


La première de ces conférences me fut commandée par Les Normands qui bougent (association créée par le journaliste Dominique Krauskopf, et qui distribue des trophées annuels aux Normands – du cru ou d’adoption – qui se sont distingués dans divers domaines), pour animer un de leurs dîners (à Franqueville Saint Pierre ce soir-là). Aucun sujet ne m’était imposé, mais je décidais, pour être tout à fait en accord avec le nom de l’association, d’évoquer ces Normands qui, au moyen-âge, avaient bougé jusqu’ au sud de la péninsule italienne ! Jean-Marie Proslier, également de cette association et de ce dîner, fit plus simple : il parla de lui, de son métier, de ses rencontres.

Les royaumes normands
d’Italie du sud et de Sicile (XI°-XIII° siècles)

Guillaume a conquis l’Angleterre en 1066, c’est dans toutes les mémoires normandes.
Mais il est moins connu – ou plus oublié – qu’à dater de 1037 les fils d’un seigneur de la Manche partirent à la conquête du sud de l’Italie et de la Sicile, où ils créèrent un double royaume, qui dura à peu près un siècle et demi.
Royaume éphémère, éloigné de nous dans le temps et dans l’espace, mais dont les traces sont encore visibles dans l’art, et, plus subtilement, dans les mémoires populaires, en Italie et en Sicile.
C’est donc de ces Normands-ci, qui ont vraiment beaucoup bougé puisqu’ils ont même poussé jusqu’aux Baléares, en Tunisie, en Grèce et en Terre Sainte, que je vous entretiendrai ce soir.
La constitution de ces deux royaumes est à rattacher à un fait d’abord anodin, courant à cette époque : un pèlerinage.
Saint Michel, très vénéré en Normandie, avait un sanctuaire, en Italie, où il était apparu, sur les pentes du mont Gargano. Des reliques du saint (un morceau de son manteau et la trace de son empreinte sur du marbre !) avaient été rapportées au Mont Saint Michel, par les envoyés de saint Aubert.
A l’époque qui nous intéresse, en 1016 très exactement, des pèlerins normands rencontrent, sur ce mont Gargano (bientôt francisé en Gargan, nom que porte d’ailleurs un quartier de Rouen) un certain Mélès, aristocrate lombard en révolte contre les Byzantins qui se considéraient toujours comme les maîtres dans ce sud de l’Italie. Ce Mélés, et le prince Guaimar de Salerne, demandent de l’aide aux Normands (un émissaire du prince vint même en Normandie pour y lever des troupes). De premiers contingents normands débarquent donc, dans un pays où la situation est très confuse. Si en effet les byzantins se considèrent toujours comme les maîtres, dans les faits c’est plus compliqué. La Pouille et la Calabre sont bien aux Byzantins, mais la Sicile a été conquise par les Sarrasins, Gaëte, Naples et Amalfi forment trois républiques, Bénévant, Capoue et Salerne sont les capitales de trois principautés lombardes, bordées au nord par l’état pontifical et le duché de Spolète. Byzance n’a pas su imposer sa langue, ni son droit (c’est le droit lombard qui persiste) et, trop éloignée, ne protège pas suffisamment les populations des incursions sarrasines. Les villes se défendent elles-mêmes, d’où des milices, des alliances, et des retournements d’alliances, dont nos Normands vont profiter. Leurs premières victoires aux côtés des Lombards leur assurent quelques terres et quelques épouses locales.
En 1037 enfin arrivent les fils de Tancrède de Hauteville, seigneur de la Manche, qui avait peu de terres mais beaucoup d’enfants, de deux mariages successifs : 12 fils et un nombre de filles que l’Histoire n’a pas retenu. Trop de fils pour trop peu de terres. Les premiers à partir sont Guillaume Bras de fer et Dreux. Suivront : Onfroi, Robert Guiscard ( = le rusé) et Roger. Ce sont ces deux derniers qui créeront le double royaume.
Si, dans ces royaumes, ils s’illustreront par leur tolérance (à une époque où ce n’était guère de mise), le temps de la conquête (1037-1072) est un temps de pillage, où tous les coups semblent permis. Ils affament les populations en brûlant les récoltes, ils changent de camp, renient leurs alliances, parfois leurs épouses. On les craint bientôt plus que les Grecs et les Sarrasins. Ils ont pour eux la ruse et une faculté d’adaptation peu commune puisqu’ils sont capables de construire des machines de guerre pour les sièges, ou des forteresses aux points stratégiques, et, enfin, quand il s’agit de prendre la Sicile, une flotte.
L’Italie su sud est à peu près conquise en 1060, et, douze ans plus tard, la Sicile leur appartient.
Victorieux, ils peuvent devenir tolérants. C’est cette qualité qui les rendra illustres mais qui, également, les conduira à perdre leur royaume.
Cette tolérance, qui n’avait pas été de mise ni avec les populations autochtones, ni avec les Byzantins, ni même, parfois, entre eux (on vit parfois des frères se combattre), ils l’appliquent d’abord avec les Sarrasins, leur laissant la vie sauve après leurs défaites en Sicile, et le droit de pratiquer leur religion, de suivre leurs lois, d’avoir leurs tribunaux, leurs juges. En droit privé en effet, chaque sujet des rois normands est régi par le droit de son ethnie. Et en droit public, c’est un mélange qui est élaboré, à partir des droits lombard, byzantin, normand, sarrasin. La langue de cour est le français, mais les actes sont rédigés en latin et en grec, parfois en arabe. Tout est à l’avenant : le roi reste catholique romain, mais il s’habille à la mode byzantine et adopte la coutume des harems musulmans (où ils n’auront d’ailleurs que des femmes musulmanes, par souci, sans doute, de ne pas froisser le Pape !).
L’extrême liberté qui est de mise assure la pérennité des différentes communautés qui, sur le plan artistique vont donc s’enrichir pour donner naissance à un prodigieux mélange, l’architecture normande étant décoré de sculptures arabes, de mosaïques byzantines. Il faut imaginer Palerme à cette époque, résonnant de la musique des cloches autant que de l’appel des muezzins (la capitale de la Sicile comptait 300 mosquées en 1072, au moment où elle est conquise par les Normands), mélangeant les couleurs de peau autant que les différentes modes vestimentaires. Palerme par ailleurs emplie de jardins, alimentés en eau par un extraordinaire réseau de citernes. C’était, aux dires des visiteurs, la plus belle ville et la plus belle cour du moment. Il en reste aujourd’hui des églises, le palais des rois normands, et leurs tombeaux dans la cathédrale. A Piazza Armerina, un gros bourg de l’intérieur, on peut assister en Août, au Pallio du roi Roger. Sur les célèbres charrettes siciliennes, le décor représente souvent la légende de Roncevaux, apportée évidemment par les Normands. Et les non moins célèbres marionnettes (dont un spectacle eut lieu à Rouen il y a dix ou quinze ans) racontent les différents épisodes des batailles entre Normands et Sarrasins. Un vin célèbre a été nommé vino normano (vin normand).
La dernière princesse normande, Constance de Hauteville, épousa un fils de l’empereur Barberousse. Le royaume des Normands passa donc aux mains des Souabes, puis des Anjou que le pape appela en renfort pour lutter contre l’empire allemand.
Les rapports entre les Normands et les papes successifs avaient beaucoup varié tout au long de cette période puisque les Normands s’étaient même offert ce luxe d’en retenir un prisonnier plusieurs mois (Léon IX, de juin 1053 à mars 1054). Frédéric II lui-même, fils de Constance et empereur d’Allemagne fut excommunié deux fois. Ce qui ne l’empêcha pas de participer à une croisade et de devenir roi de Jérusalem en 1229. sa mort en 1250 marque la fin du royaume normand en Sicile.
Un autre de ces Normands illustres, petit-fils de Tancrède de Hauteville seigneur de la Manche fut Bohémond, chef de la 1° croisade, et qui créa la principauté d’Antioche ; sa dynastie s’éteignit peu après la disparition des royaumes normands : en 1287.
J’ai beaucoup, beaucoup résumé près de deux siècles d’histoire. Je ne souhaitais pas, évoquant ces Normands, faire œuvre d’historienne. Je voulais seulement vous donner envie de bouger jusqu’en Sicile. Est-ce qu’on ne pourrait pas imaginer un espèce de jumelage entre la capitale des anciens rois normands et nos actuelles capitales administratives ? Des échanges ? Des voyages ?
A quelques kilomètres d’ici, sur la côte des deux amants, l’histoire des Normands de Normandie, d’Angleterre et des royaumes italiens se trouve rassemblée dans une légende, qui fut d’abord transmise oralement, puis écrite par Marie de France, dont le nom ne recouvrait pas un titre princier mais une origine géographique : Marie vivait en Angleterre, mais venait de France. Et un passage de ce texte (Le Lai des amants, qui compte des amours évidemment contrariées) fait allusion à une tante de Salerne devant fournir un breuvage fortifiant. Or Salerne fut la première faculté de médecine de toute l’Europe, tout au début des conquêtes normandes…

Janvier 1994<

ci-contre le couronnement du roi Roger, église de la Martorana, Palerme

Quelques années plus tard, Rouen fut effectivement jumelée, avec … Salerne, et, devenue membre de l’association de jumelage, je me rendis dans cette ville en octobre 2004

La première cathédrale du royaume normand, à Salerne

à l’intérieur : tombeau d’un roi normand

Je regarde Salerne et la mer, depuis la forteresse lombarde qui les domine


Je connaissais déjà cette région pour y être allée en vacances avec ma mère, en août 1973. C’était une manière plaisante de fêter son soixantième anniversaire, en visitant Pompéï, Herculanum, Amalfi, les pentes du Vésuve, tout en logeant à Positano.
On peut aussi se rapporter, si on est curieux du Lai des deux amants de Marie de France, à mon texte éponyme dans la rubrique nouvelles

Le texte qui suit n’est pas une conférence, mais un récit de circonstance, écrit pour Rouen-lecture à l’occasion de la venue à Rouen des plus grands voiliers du monde (texte que je viens de réviser/compléter pour le faire figurer ci-dessous). C’est une fête qui a lieu tous les quatre ou cinq ans, drainant sur les quais des millions de visiteurs. La première de ces fêtes eut lieu en 1989, et fut nommée L’armada de la liberté.
C’était un titre en forme de salmigondis puisqu’il mélangeait un surnom passé à l’Histoire (l’Invincible Armada, flotte espagnole, de 130 bâtiments, lancée par Philippe II (1527-1598) à l’assaut de l’Angleterre d’Elizabeth 1ere (1533-1603), en 1588 et un nom commun, non moins lourd de sens (liberté, choisi comme allusion au 200° anniversaire de la Révolution française). L’ Invincible Armada de Philippe fut vaincue par une tempête, alliée des Anglais, mais le mot espagnol (qui signifie armée) passa dans la langue courante, ne signifiant plus qu’une grande flotte. Et à Rouen, depuis 1989, l’Armada a encore flotté quant au sens, et repris sa majuscule…
En 1999, je titrais donc ce texte sur les navigateurs du XVI° siècle
:

Armadas anciennes
« Ceux qui n’ont pas été sur la mer n’ont vu que la moitié du monde »
Jean de Léry (1536-1613)

On avait fini par admettre, en Europe, que la Terre était ronde. Et, s’appuyant sur cette certitude nouvelle, on partit vers l’ouest, pour retrouver l’est. L’ouest : ce grand vide aquatique, dont on ignorait l’exacte dimension. Il fallait être un peu fou. Et convaincant, aussi, pour obtenir de quoi entreprendre ce long et périlleux voyage

CHRISTOPHE COLOMB (1450-1506)

Christophe Colomb, le Génois, qu’un combat naval avec des Français faillit envoyer par le fond, en 1476, au large du Portugal, proposa ses services de cartographe, et de navigateur, à ce pays où son naufrage l’avait échoué. Il essuya le refus du roi Jean II (1455-1495) qui, en 1484, le trouva hâbleur. Veuf l’année suivante, le Génois incompris quitta Lisbonne pour aller offrir sa chimère aux souverains espagnols, qui hésitèrent assez pour que le rêveur, peu rancunier vis-à-vis de ses anciens naufrageurs, pensa à tenter sa chance en France. On le rattrapa de justesse, et il put enfin disposer de trois caravelles pour partir – croyait-il – explorer l’Orient merveilleux décrit par le Vénitien Marco Polo (1254-1324).


maison de Marco Polo à Venise

C’était à l’aube du 3 août 1492, après la dernière nuit accordée aux juifs pour renier leur foi ou quitter l’Espagne. Car ce très catholique royaume (dont les juifs convertis de force devinrent plus marranes que bons chrétiens, et les bannis émigrèrent, essentiellement, au Maroc et aux Pays-Bas) envoyait aussi son navigateur convertir les indigènes (avec, à son bord, ironie du sort, un juif fraîchement converti, Luis de Torres ( ?—1493), qui devait servir de traducteur – on peut se demander en quelles langues asiatiques puisqu’on était censé partir vers la Chine et l’île de Cipangu, actuel Japon).
Après 33 jours de mer, Colomb atteignit les îles de San Salvador et Cuba, qu’il s’entêta à prendre pour l’Orient de Marco Polo.


illustration L Pétillot

Deux autres voyages ne le tirèrent point de son erreur, et il mourut sans admettre qu’il avait, peut-être, découvert un continent inconnu – peut-être, car certains historiens prétendent aujourd’hui que les Vikings étaient allés en Amérique bien avant lui.

PEDRO ALVARES CABRAL (1460-1526)

Huit ans après la première expédition de Colomb, le 9 mars 1500 exactement, une flotte plus importante, de treize caravelles (Colomb n’en avait eu que trois), quittait les rives du Tage, sous le commandement de Pedro Alvares Cabral, qui, au nom du roi portugais Manuel 1er (1469-1521) , s’élançait vers l’Inde, derrière Vasco de Gama (1469-1524) lequel était parvenu là-bas, en contournant l’Afrique, l’année 1498.
La flotte de Cabral dépassa les îles Canaries, éphémère royaume du normand Jean de Béthencourt (1362-1425, né et mort à Grainville-la Teinturière, pour détails, voir : http://pagesperso-orange.fr/assobethencourt) où Christophe Colomb avait pris le temps (alors que ses marins refaisaient les provisions d’eau douce pour la grande traversée) d’honorer la comtesse Beatriz de Bobadilla(1440-1511), ex-maîtresse du roi d’Espagne, exilée pour avoir trompé son royal amant.


maison de Christophe Colomb aux Canaries

Pour Cabral, les mésaventures commencèrent autour des îles du Cap Vert : des vents contraires détournèrent les caravelles des côtes africaines, plusieurs d’entre elles sombrèrent. Mais, finalement, l’armada atteignit, le 22 avril, une terre inconnue, qu’on prit pour une île (la force de l’habitude ?) et baptisa Vera Cruz car on était proche de cette fête de l’Invention (sic ! Mais c’est le terme consacré pour la découverte de trésors) de la vraie croix (avec toutes les fausses, il y aurait de quoi reconstituer une forêt paraît-il ), et il fallait bien associer le dieu des catholiques à l’entreprise : ce n’était plus, depuis longtemps, Eole qui soufflait dans les voiles. Le pape lui-même Alexandre VI (1431-1503) avait tracé une ligne sur la carte du monde, en 1493, pour assurer le partage, entre l’Espagne et le Portugal, de ces terres lointaines, connues ou inconnues. A cette bulle papale, succéda, en 1494, le traité de Tordesillas, rectifiant la ligne, mais ne remettant pas en cause le droit de propriété réservé aux seuls royaumes ibériques signataires du document. François 1er (1494-1547) qui naquit l’année de ce fameux traité, ne manqua pas de s’insurger, plus tard, réclamant de voir, sur la question, le testament … d’Adam !
La terre inconnue sur laquelle débarqua Cabral, et que son scribe Pero Vaz de Caminha (1450-1500) décrivit superbement, était peuplée de sauvages pacifiques, vivant à peu près nus, partageant leurs femmes, et ne menaçant guère, de leurs arcs et flèches, que les singes et perroquets, dans une végétation luxuriante. Une sorte de Paradis (surtout pour des marins embarqués sans épouses ni fiancées) : on ne manqua pas de faire la comparaison. On n’y trouva pas plus d’or ou d’argent que de soie et d’épices, ces merveilles de l’Orient, mais une singulière richesse : le bois de braise – brazil – dont on pouvait tirer une excellente teinture. C’était en quête de teinture – l’orseille – que, déjà, Jean de Béthencourt avait navigué du pays de Caux aux Canaries. Le pays de Vera Cruz, un temps nommé Terre des perroquets tant ces oiseaux abondaient, fut bientôt rebaptisé Brazil, preuve que l’économie commerciale l’emportait sur la mystique.
Cabral rentra au pays – où il ne ramena à bon port que quatre des treize caravelles – et Amerigo Vespucci (1454-1512), florentin passé du service de l’Espagne à celui du Portugal lui succéda au Brésil. Lui n’eut pas la chance de rencontrer une tribu pacifique, mais une peuplade anthropophage, qui lui dévora un marin aventuré auprès de quatre sauvageonnes peu disposées à l’amour. Mais le Florentin laissa son nom au continent qu’avait découvert Colomb, grâce au cartographe Martin Waldseemüller (1470-1520) qui le porta sur les cartes du temps.

BINOT PAULMIER DE GONNEVILLE

J’irai sur la pointe des pieds pour évoquer ce personnage, dont l’existence fut contestée dès 1869 par Armand d’Avezac (1800-1875) et en 1993 par notre quotidien régional : Paris-Normandie
En effet, la « Relation du voyage de Paulmier de Gonneville aux Terres Australes » qui aurait été écrite en 1503-1505 n’apparaît que dans un autre texte, rédigé en 1659 par un abbé Paulmier de Courtonne ( ?-1669), chanoine de Lisieux, qui prétendait être l’arrière-petit-fils du prince Brésilien Essoméricq (ramené à Honfleur par Paulmier de Gonneville), ce prince étant fils du roi Arosca, lequel aurait accueilli le navigateur quand une tempête jeta ce dernier contre les côtes Brésiliennes, en 1504.
A la lecture de l’article de Paris-Normandie, Jacques Lévêque de Pontharouart, spécialiste du commerce maritime haut normand au XVI° siècle, se lança dans une longue enquête, qui, en 2000, aboutit à la publication d’un livre « Paulmier de Gonneville , son voyage imaginaire » (qu’on peut se procurer en contactant l’auteur : Pontharouart@aol.com ), livre dont les affirmations sont contestés par M. Chaline, universitaire rouennais et Michel Mollat du Jourdain.
Je ne m’immiscerai pas dans ce débat de spécialistes, n’y ayant aucune compétence. Et je m’en voudrais ce couper court aux rêves de quelques contemporains qui affichent ces deux Paulmier ou Esomericq dans leurs arbres généalogiques.

GIOVANNI(1485-1525) ET GIROLAMO DA VERRAZANO

Si Rouen n’avait pas encore son Brésilien, la capitale normande ne manquait pas d’immigrés espagnols et portugais car des échanges commerciaux existaient, depuis près de trois siècles, entre la France et la péninsule ibérique. De la laine passait les Pyrénées, avec des fruits exotiques, et, dans l’autre sens, la même laine devenue drap, retournait à Burgos, Séville, Cadix, Lisbonne, avec la bimbeloterie, et des poissons venus du nord. Outre ce commerce, qui avait suscité des échanges de population derrière les échanges de marchandises, Rouen comptait quelques uns des juifs chassés d’Espagne en 1492, et des Italiens, gravitant plutôt dans le secteur bancaire. Ces banquiers étaient liés à leurs confrères de Florence, de Rome, de Lyon (alors que Portugais et Espagnols avaient leurs banques à Anvers). En fait, l’Europe des marchandises et des finances existait déjà, et ce d’autant plus que les frontières, mal définies et extrêmement mouvantes empêchaient que les sentiments nationaux fussent exacerbés (voire : inexistants) comme cela serait le cas ultérieurement.
De Lyon donc, où la colonie italienne était importante, surgirent les frères Verrazano. On ne sait quasiment rien de leur jeunesse, si ce n’est que leur famille était florentine et qu’ils avaient navigué en Méditerranée. En 1522, ils sont à Rouen, où se traiteront toujours leurs affaires de banques et de notaires. Giovanni, l’aîné, propose à François 1er d’accomplir un voyage d’exploration. Ce voyage a lieu, mais les débuts, en 1523, en sont confus : Giovanni part vers Terre-Neuve - où Thomas Aubert s’était rendu dès 1508, sur La Pensée, appartenant à Jehan Ango, armateur dieppois – dont le palais en ville (où il reçut François 1er avec magnificence) disparut dans un incendie, mais dont le manoir campagnard existe toujours, (voir : http://www.manoirdango.fr ). Il est célèbre pour son architecture à l’italienne et son énorme colombier. Des Brésiliens ont dû connaître ses murs car l’armateur en avait quelques-uns dans son personnel. C’était en effet une coutume (sur laquelle s’appuya Paulmier de Courtonne pour rédiger son faux littéraire) que de ramener pour preuves de ces lointaines expéditions, quelques sauvages, consentants ou non. Thomas Aubert n’avait d’ailleurs pas manqué à cette tradition, ramenant, dès 1509, 7 Indiens de la tribu des Micmacs, qui, présentés à Rouen en 1512, dans leurs costumes traditionnels, avec leurs armes et canoë, remportèrent un franc succès. En échange de ces autochtones on abandonnait des marins européens, pas nécessairement plus consentants, sur ces rivages exotiques, avec mission d’apprendre la langue du pays, d’enseigner la leur – en même temps que la foi catholique - à ces étranges peuplades qui, scandale, vivaient nus et se montraient parfois cannibales. Nos marins qui n’étaient pas mangés s’ essayèrent assez peu aux conversions, plutôt gagnés par le mode de vie indolent de ces pays, qui leur semblaient assez conformes au Paradis
Lors de cette expédition de 1503 vers Terre-Neuve, une tempête fait perdre à Giovanni Verrazano deux de ses quatre navires, et il se replie sur la Bretagne avec les deux qui lui restent : La Normande et La Dauphine. C’est ce dernier qui fera seul, finalement, le grand voyage jusqu’en Amérique du nord, par les côtes espagnoles et Madère à l’aller, Terre-Neuve au retour (1524). Giovanni adressera une relation de ce périple à François 1er. Cette lettre ayant plus tard disparu des archives françaises, et les copies envoyées aux banquiers ayant été longtemps introuvables, l’importance de ce voyage ne fut que récemment connue. Giovanni explora le nord-est de ce qui serait un jour les Etats-Unis, où il ne baptisa pas ses découvertes avec les saints du calendrier, mais avec des noms français, empruntés à la famille royale ou a des villes. La région fut donc appelée La Francesca, avec Angoulême (à l’emplacement de la future New York), Dieppe, Honfleur, Longueville, Normanville, Alençon, Vendôme, Louise, Marguerite, Les Trois filles de Navarre (pour trois îles), etc.
Bien sûr, cette incursion française dans ce que le pape avait partagé entre Espagnols et Portugais scandalisa beaucoup les pays ibériques. Espions d’un côté, ambassadeurs de l’autre : les Verrazane (qui avaient francisé leurs noms, comme la majorité des immigrés de cette époque) eurent beaucoup d’ennemis pour retarder, voire empêcher leurs expéditions successives.
Girolamo, qui est un excellent cartographe, est du second voyage avec son frère. Ils disposent de trois bateaux (deux royaux, le 3° appartenant à Ango) lorsqu’ils quittent Honfleur le 15 juin 1526. ils vont jusqu’au cap et au Brésil, avec une incursion à Madagascar. Ce périple dure quinze mois, et ils croisent peut-être le navire rouennais Marie du Bon Secours, affrété à Honfleur, et qui fut sur mer les années 1527-1528 (il échappa à la chasse portugaise en Mozambique, mais l’équipage restera prisonnier en Inde durant sept ans). Les Verrazane rapportent du bois du Brésil, mais ils ont perdu l’un de leurs bateaux.
Pour le 3° voyage, ils ne disposent plus que d’un seul bâtiment La Flamengue, qui part de Dieppe le 17 mars 1528, avec des marins de Fécamp, d’Etretat. Ce voyage est tragique : sur la côte nord de la Jamaïque, alors qu’ils sont descendus à terre, Giovanni et six de ses compagnons sont attaqués par des cannibales. Du bateau, impuissants à les secourir, Girolamo et l’équipage assistent à la mort et au dépeçage des malheureux.
Girolamo, rentré avec une cargaison de bois brazil, repartira tout de même, pour un quatrième et dernier voyage sur La Bonne Aventure. En 1529 il quitte le Havre, dont la création ne remontait qu’à 1517, et où son frère avait levé l’ancre la première fois. Il gagne le Brésil et revient par… la Méditerranée (Ancône, Venise, Candie, Alexandrie). Ensuite, il se retire en Italie.
Ces quatre voyages, qui avaient commencé sous le signe de l’exploration pour le roi, se sont terminés sous celui du commerce, à cause de la pression exercée par les armateurs. Car l’Europe veut toujours plus de ce fameux bois brazil, pour teindre les tissus de ce beau rouge qu’affectionnent alors les Normands, et qu’ils obtenaient précédemment par la garance.
Ce commerce profita particulièrement à la ville de Rouen, où il se continuera longtemps, malgré les menaces portugaises, espagnoles, et les explorations de Jacques Cartier (1491-1557) au Canada (1534). C’est à cause de ce bois du sud que le peuplement français dans les terres du nord sera insuffisant et que les Anglais et Hollandais deviendront finalement les maîtres de ces régions dont les frères Verrazane et Cartier avaient pris possession au nom de François 1er.
Avec le bois brazil, on avait également rapporté des perroquets (la mode fut à la plume…) et quelques autochtones, qui figurèrent à l’Entrée d’ Henri II (1519-1559) et Catherine de Médicis (1519-1589) à Rouen, en 1550 (voir texte suivant).

Décembre 1999/avril 2008


La conférence suivante me fut demandée deux fois : lors d’une prestation à quatre voix (Les relations insoupçonnées entre la Normandie et le Brésil aux XVI° et XVII° siècles), le 15 octobre 2000, et en juillet 2003, pendant la grande fête de l’Armada, où les commerçants de Rouen, désireux d’être associés aux animations qui se déroulaient essentiellement sur les quais, adoptèrent, dans plusieurs quartiers, les pays des bateaux présents. C’est donc dans un bar – où se buvait évidemment de la Caïpirin (je ne suis absolument pas sûre de l’orthographe, seulement du goût !) que je lus ce texte :

La première fête brésilienne à Rouen
(1er et 2 octobre 1550)

C’est entre les années 1525 et 1550 que Rouen, peuplée de 50000 habitants, fut la plus florissante ; l’enrichissement de la cité profite aux arts : le Livre des fontaines de Jacques Le Lieur date de 1525, le palais de justice est achevé en 1526, le gros horloge en 1529, la cathédrale en 1530, l’hôtel de Bourgtheroulde en 1532, Jean Goujon – ou un de ses disciples – œuvre à Saint Maclou et à la fierte st Romain en 1541. Un armateur se fait construire, rue Malpalu, un hôtel particulier , dont il ne reste rien, hors deux panneaux de chêne, qu’on peut voir au Musée des antiquités, et qui représentent l’Isle du Brésil, où des hommes nus abattent des arbres, les écorcent, les chargent dans une barque à destination d’une nef ancrée en mer. Masseot Abaquesne, le faïencier, installe ses fours rive gauche, alors quasiment vierge d’habitations jusqu’à Sotteville. C’es dans ce quartier même que, bien plus tard, le père de Pascal eut une verrerie (dont le souvenir perdure sur une place dite de la verrerie). Et c’est sur cette rive gauche que débuta, en octobre 1550, la grande fête qui nous intéresse.
A toute fête, son justificatif. Ou, plutôt, ses justificatifs : officiels et officieux. Les premiers étaient de recevoir le couple royal, selon cette habitude des Entrées de ville, et de célébrer la paix juste signée avec les Anglais après qu’ils nous aient rendu Boulogne au printemps. Les justificatifs officieux, souterrains, étaient moins royaux, moins nationaux, moins reluisants : bassement économiques. Il fallait rivaliser en éclat, en originalité avec Lyon ayant précédemment fêté les souverains, et qui prétendait, comme Rouen, être la seconde ville du royaume. Il fallait également relancer le commerce atlantique, dont l’engouement passait un peu, malgré les incursions de Jacques Cartier vers le Canada. Cette cérémonie fut donc une opération de propagande, de communication dirait-on aujourd’hui.
Le souverain n’est plus François 1er, mais son fils Henri II, qui a épousé Catherine de Médicis en 1533, alors qu’ils étaient adolescents l’un et l’autre. Leur union, stérile pendant dix ans, avait été soudainement prolifique puisqu’en juin 1550 Catherine avait accouché pour la cinquième fois.
Les préparatifs de la fête commencent dès août, et, le 27 septembre, la cour fait halte au prieuré de Bonne Nouvelle (nommé ainsi, prétend l’histoire ou la légende, depuis que l’annonce de la conquête de l’Angleterre par Guillaume avait été faite à cet endroit. Le nom est resté, à présent accolé à … une prison, dont les occupants doivent bien s’interroger d’une pareille appellation !). Les derniers jours du mois se passent en messes diverses. Enfin, le 1er octobre, faubourg Saint Sever, le roi prend place, sur un trône couvert de drap d’or, dans une galerie à arcades montée pour la circonstance. Les villes n’étant plus toujours fortifiées, on n’hésitait d’ailleurs pas, si besoin était, à reconstruire, en trompe-l’œil, de fausses portes. Le défilé commence, avec les archers de l’amiral d’Annebaut, gouverneur de Normandie et qui, avec Ango, a eu un rôle non négligeable dans la défaite des Anglais. Suivent les ordres religieux, les corps de métiers (marchands de grain, de vin, auneurs de drap, vendeurs de poisson), la police de la ville (50 arbalétriers et 40 sergents de ville, conduits par le vicomte de Rouen, au son des fifres, tambours et cuivres), les magistrats du bailliage sur des mules, les gens de robe, 200 bourgeois et marchands à cheval avec leurs laquais, les corps constitués (cour des aides, amirauté, eaux et forêts, cour du parlement, huissiers et avocats sur des mules). Viennent ensuite 1500 soldats, suivis de 300 arquebusiers. Puis, première scène de genre, imitée de l’Antique : 18 gladiateurs combattant par 3. Cinquante capitaines encadrent finalement 6 enseignes des armes de Normandie, lesquels représentent les anciens hommes de guerre ayant servi le royaume lors des conquêtes d’Angleterre, d’Italie du sud et de Sicile.
Ce long défilé est suivi de chars allégoriques, sur le modèle de ceux décrits par Pétrarque dans ses Triomphes. J’insiste sur la mode à l’antique, qui prônait beaucoup ces chars (dont nous avons gardé de belles représentations sur les vitraux de l’ancienne église Saint Vincent, remontés dans la récente église Sainte Jeanne d’Arc). Le premiers est le char de la Renommée, tiré par quatre chevaux blancs, auxquels on a ajusté des ailes, et où figurent six hommes en armure. Derrière lui 57 figurants représentent les rois de France, précédant le char de la Religion, tiré par des chevaux travestis en licornes, et que montent des hommes habillés en Turcs. Sur le trône de ce char, la déesse Vesta, évidemment ailée, tient le modèle réduit d’une église. De jeunes femmes symbolisant Majesté, Vertu, Révérence et Crainte l’encadrent. Des groupes de fantassins représentent ensuite la Victoire de Boulogne, avec cet anachronisme d’être costumés en Romains, tels que Mantegna, le peintre padouan, les a représentés dans son triomphe de Jules César. Leur emboîtent le pas d’autres fantassins, costumés en Turcs, en Orientaux, et traînant derrière leurs chevaux déguisés en éléphants, quelques misérables captifs, toujours sur le modèle des œuvres de Mantegna.
On croit bon d’alors respirer grâce à un petit intermède musical joué sur 6 instruments à vent, annonçant la très gracieuse Flore entourée de 2 non moins charmantes nymphes jetant des fleurs à la foule, tableau vivant cette fois inspiré du Printemps de Botticelli. Sur le troisième et dernier char un sosie du roi trône sous la protection de la déesse Fortune, qui avait probablement beaucoup répété son rôle car elle se tient en équilibre sur une roue d’argent, ses ailes déployées, et ses mains posant une couronne sur le royal chef. Les 5 enfants royaux sont également représentés, dont le dauphin sur un cheval. On a négligé de représenter la reine, car, selon l’étiquette en vigueur, elle n’entrera pas en ville ce premier jour de fête, mais seulement le lendemain. Elle ne perd cependant pas une miette du défilé puisqu’elle en oublie de goûter aux fruits et sucreries qu’on lui propose, alors que sa gourmandise est proverbiale. Des hommes d’armes et une troupe de 300 enfants d’honneur ferment la marche. Ou, plutôt : l’ouvrent, puisque le roi, enfin, peut quitter son poste de spectateur pour, sur son cheval de parade, se diriger vers la ville, non sans être annoncé de trompettes et escorté d’un amiral, quelques ambassadeurs et 7 cardinaux.
A peine s’est-il mis en marche qu’il doit s’arrêter pour assister au spectacle des Brésiliens, près de monastère des Emmurées (dont le nom a perduré également bien que le couvent ait depuis longtemps disparu). Il y avait là une saulaie, dans une grande prairie, qu’on a, pour la circonstance, transformée en forêt tropicale, soit qu’on ait peint les troncs des arbres en rouge, soit qu’on en ai planté de faux, aux troncs également rougis et aux ramures faites de buis et de branches de frêne liées en formes de palmes pour faire exotique. On a renforcé l’illusion de buissons divers, et dans cette jungle approximative, on a installé singes et perroquets, dont le commerce était prospère, et qu’on a enchaînés aux branches par sûreté. Aux extrémités du terrain, on a construit des cases entourées de palissades. Parmi cette flore et faune pittoresques 300 Brésiliens vaquent à leurs occupations ordinaires. 250 d’entre eux n’étaient pas plus brésiliens que moi, mais assurément normands, marins embauchés pour de la figuration de circonstance, auprès de 50 vrais sauvages importés, identifiable à leurs oreilles et lèvres percées et entrelardées de pierres. On s’en donne à cœur joie pour cette pantomime, courant nu après les singes, tirant sur les oiseaux avec arcs et sarbacanes, simulant – ou ne simulant pas – sommeil et plaisir dans les hamacs, découverts en même temps que cet étrange continent. Quelques-uns coupent du bois, qu’ils portent vers un fort ou troquent contre des babioles auprès de figurants demeurés des marins. Du fort, des barques plates emportent le bois vers un bateau ancré en Seine. Clou du spectacle, une guerre éclate bientôt entre la tribu des Tupinambas et celle des Tabagères, conduits par leur roi Morbicha. On semble s’assommer et s’étriper abondamment jusqu’à ce que les vainqueurs mettent le feu au village des vaincus. Les archives n’on pas gardé mémoire du nombre de blessés réels, pas plus qu’elles n’ont dit ce qu’étaient devenus les Brésiliens.
Après ce spectacle haut en couleurs, Henri II en vit encore un autre, depuis le pont, intitulé le Triomphe de la Rivière, où les dieux, nymphes, muses et déesses le disputaient aux dauphins, tritons, char de Neptune et aguichantes sirènes, tout ce beau monde se jetant du pont ou surgissant des eaux. C’était encore le triomphe du trompe-l’œil, pour séduire le royal regard.
La Seine était d’ailleurs encombrée de bateaux et galères, car un combat naval entre Normands et Portugais avait lieu, dont les Normands – est-ce une surprise ? – sortaient victorieux. La porte, la porte enfin, présentait les Sibylles, avant que les Harpies ne soutiennent Hector devant la cathédrale, et qu’une énorme machine bourrée d’automates présentât un salmigondis d’antiquailles près de La Crosse. Les Champs Elysées eux- mêmes étaient représentés, montrant l’apothéose de François 1er. Enfin, comme il fallait peut-être en revenir à plus contemporain et moins exotique ou antique, tout se termina par un magistral Te Deum en la cathédrale, après un adieu à d’ultimes nymphes gambadant dans un jardin planté devant Saint Maclou.
La fête recommença le lendemain, pour l’Entrée de la Reine, et la propagande trouva son prolongement dans l’édition d’un ouvrage, très illustré, qui fut, pour l’époque un vrai best-seller puisqu’il connut deux éditions l’année suivant cette fête. Il fut réimprimé en fac-similé au XIX° siècle. J’ai le bonheur d’en avoir un exemplaire.
Catherine revint en Normandie, douze ans plus tard, dans des conditions moins heureuses : en suivant son armée catholique lors des sièges de Rouen et du Havre, villes complètement gagnées à la Réforme. Elle était accompagnée d’un nouveau roi, son fils Charles IX, entrée dans sa quinzaine année (et dont elle venait de faire prononcer la majorité par le Parlement de Rouen, moins pointilleux que celui de Paris). Celui-ci se montra curieux des Brésiliens, invitant trois d’entre eux à suivre son Entrée dans Rouen. Il les questionna sur ce qu’ils voyaient et pensaient. Leurs réponses, sûrement, auraient été jugées de lèse-majesté, s’ils n’avaient joui de leur immunité de sauvages, car ils s’étonnèrent que le roi fût un enfant chétif et non pas un de ces grands et beaux militaires de sa garde suisse. De même ils ne comprenaient pas que les pauvres qui mendiaient aux portes des églises (dans une cité ravagée par une guerre civile et un siège) n’allassent point mettre le feu aux maisons des riches. Ce royal entretient nous est rapporté par Montaigne, présent à Rouen avec la cour, et qui, journaliste avant l’heure, interrogea également l’un de ces Brésiliens, par l’intermédiaire d’un truchement dont il se dit fort mécontent. Il consigna ces entretiens dans ses Essais (chapitre : de l’esclavage), jugeant ces émigrés « bien misérables de s’estre laisser piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le notre ».
Que devinrent-ils, ces trois-ci ? Et les cinquante ayant figuré aux festivités de 1550 ? Fondus dans la population rouennaise comme les Espagnols, Portugais, Italiens ? Abandonnés à un sort funeste quand la curiosité qu’on avait d’eux fut passée (curiosité qui s’était déjà exercée, dès 1512, lorsqu’on avait exhibé, dans la capitale normande, sept Indiens ramenés du Canada) ? L’Histoire de ne dit pas. L’Histoire qui pourtant, selon le vieil adage, se répète : la France, bientôt , comme l’Espagne avait fait de ses juifs en 1492 , voudra convertir par force ou expulser ses huguenots. Qui, dans ce grand massacre des guerres de religion – et de la traite des noirs, qui déportait vers l’Amérique des millions d’Africains – qui se serait alors soucié de cette cinquantaine de sauvages ? Aucune rue n’évoque leur souvenir, ni celui des frères Verrazane, honorés à Dieppe, en Toscane, comme à New York, qui fut d’abord française, grâce à eux, sous le nom de Nouvelle Angoulême, et où le plus grand pont suspendu porte leur nom et où une journée leur est annuellement consacrée. N’aurait-on pu faire de même à Rouen, et baptiser le nouveau pont du nom de ces navigateurs intrépides, Italiens, naturalisés français, devenus rouennais, et qui s’étaient mis au service de François 1er, lui offrant cette Nouvelle Angoulême ?

SIMONE ARESE
1999/2008


le pont Verrazano à New York (copyright Wikipédia)

Sur la photo illustrant la première prestation on remarquera, outre Jean-Marc Montaigne à ma droite, un agrandissement, derrière nous, d’une l’illustration d’époque, concernant cette fête brésilienne :

Illustration tirée de la réédition du XIX° siècle

Jean-Marc Montaigne venait de publier Le Trafiq du Brésil, sous-titré Navigateurs normands, Bois-Rouge et Cannibales pendant la Renaissance, qui est une mine de renseignements sur le sujet, abondamment illustrée, dans sa propre maison d’édition (ASI éditions, 28 rue de la Roche, 76000 Rouen), et se préparait à publier ma Nuit d’Etelan (voir rubrique bibliographie).