CONTES


Ce furent les lectures préférées de mon enfance. Et j’en écrivis sans tarder, calqués sur ceux que j’aimais tant. Je possède toujours le premier d’entre eux, rédigé vers ma 8° ou 9° année. Découpant des images dans un Mode et travaux de ma mère (en particulier une version de Peau d’âne, dont les personnages étaient vêtus comme à la cour de Louis XV) j’avais pratiqué, bien avant l’heure, à la fois un détournement de texte (puisque l’histoire contée n’était plus celle des images jointes) et un copier-coller ! Il y avait évidemment des amours contrariées entre une princesse, et un valet qui, se révélant finalement un prince exilé, pouvait épouser la belle (je n’avais pourtant pas encore lu Marivaux !)
Mon second conte fut imité des Mille et une nuits. Il ne m’en reste que le titre – Aïcha – et le souvenir d’un commentaire dont une relecture ultérieure me fit l’orner : il n’y a rien de plus cucul ! Confirmant cet avis, je le détruisis finalement.
Je ne revins à ce genre que dans mon âge adulte, avec :

Histoire de la prairie qui s’ennuyait

Il était une fois, car il n’est jamais qu’une fois dans les histoires, une prairie qui s’ennuyait. Couchée depuis toujours sur une pente à l’écart du village, presque invisible de l’unique chemin qui folâtrait vers les collines, elle ne recevait jamais de visites. Cette solitude lui avait aigri le caractère et attristé la mine : depuis bien longtemps elle n’affichait plus un beau teint vert, une douce peau d’herbe ; des chardons et des orties lui étaient venus, comme des boutons sur la figure d’un malade. Elle maigrissait même, car sa terre, que ne retenait aucun arbre, glissait vers la rivière, en grosses mottes qui dérangeaient les poissons. Toute une famille carpe déménagea, bientôt suivie par trois truites célibataires et un vieux brochet, pourtant perclus de rhumatismes. Il ne resta plus que les vairons, trop paresseux pour voyager. Et la prairie, fâchée avec sa seule voisine la rivière, devint encore plus mélancolique.

Quand un beau jour, car il fait toujours beau dans les histoires, la prairie reçut une visite. D’étonnement elle commença par douter : entendait-elle vraiment la sonnette d’un vélo, le rire d’une jeune fille ? Elle écouta mieux et surprit le bruit d’un baiser, d’un soupir, quelques brefs chuchotements ; elle rougit de se sentir indiscrète, car elle n’avait jamais auparavant rencontré d’amoureux ; et ces deux-là lui semblèrent vraiment très amoureux pour s’asseoir dans ses orties, au voisinage d’une fourmilière. Ils sortirent même un pique-nique, d’un grand panier qu’ils avaient apporté avec eux, et commencèrent à déjeuner.
- Pour qui j’épluche ce bel œuf dur, demandait la jeune fille, avec l’air de connaître la réponse.
- Pour son grand chéri, répondait le jeune homme, mordant l’épaule de la jeune fille comme s’il avait assez faim pour la manger toute.
- Pour qui je beurre une grosse tartine, continuait la jeune fille, qui semblait aimer les devinettes.
- Pour son grand chéri, affirma le jeune homme, mordant toujours.
- Pour qui je pèle une jolie poire, interrogea encore la jeune fille.
- Pour son grand chéri, dit une troisième fois le jeune homme.
La prairie jugea qu’ils étaient bien aussi stupides que les vairons. Elle ne leur prêta plus attention, espéra un nuage qui, pleuvant sur leur déjeuner, les ferait fuir. Mais le ciel resta bleu jusqu’au soir. Quand ils eurent mangé toutes leurs provisions et dépensé tous leurs baisers, les amoureux partirent, sans penser à faire le ménage de la prairie, car les amoureux, c’est bien connu, ne pensent à rien.
Des coquilles d’œufs et des miettes de pain, du gras de jambon et des os de poulet, des peaux de fromage jonchaient les orties, près d’une bouteille vide. Les fourmis, qui avaient guetté avec impatience le départ des visiteurs, firent un banquet de ces reliefs ; quelques unes, plus audacieuses, explorèrent même la goulot de la bouteille, et rentrèrent tout à fait ivres à la fourmilière, chantant des refrains obscènes, oubliant en chemin le trognon de la poire.

L’automne passa, et puis l’hiver, car le temps passe vite dans les histoires, et le printemps vint. La prairie frissonnait encore de la dernière neige quand elle eut la surprise de voir sur son ventre une nouvelle tige, qui ne ressemblait pas plus à une ortie qu’à un chardon, poussée là où avait été abandonné le trognon. La chose était si étonnante que la reine des fourmis, prévenue par ses bavardes ouvrières, décida de se rendre sur les lieux. Comme elle ne quittait jamais sa chambre, le chef du protocole et celui de la police furent très inquiets, exigèrent une grosse escorte pour accompagner la souveraine. Il y eut un défilé, avec fanfare et dépôt de gerbe au pied de la tige, discours des princes consorts.
A dater de ce jour, la prairie s’ennuya moins, occupée à veiller la croissance de ce qui allait devenir un poirier. L’été fut très chaud, et un grillon remontant vers le nord pour trouver un peu de fraîcheur élut domicile sous l’arbuste, où il fit de la musique toute la saison. Il prit ensuite l’habitude de revenir chaque année car ses concerts avaient beaucoup de succès ; même les vairons étaient tout ouïe.

Par un sombre jour, car il fait toujours sombre un moment dans les histoires (et sombre ne signifie pas que la lumière manquait, mais que le lecteur doit craindre une mauvaise nouvelle), une chèvre vint brouter dans la prairie ; et le petit poirier se crut en grand danger, car les chèvres sont animaux très voraces, dont l’appétit ne distingue pas quelque bonne salade d’un bouquet d’orties, une brassée de tendres coquelicots d’un plan de coriaces chardons : elles mangent tout, ratissant les prés plus sûrement que ne feraient des tondeuses emballées. Cette chèvre-là, méthodiquement, broutait, broutait, broutait, rappelant à la prairie l’amoureux qui jadis avait si bien brouté l’épaule de la jeune fille ; déjà elle approchait du poirier, dont elle comptait faire son dessert, quand elle buta sur la fourmilière, y enfonçant ses sabots. Ce fut un beau tapage chez les fourmis lorsqu’elles virent leur toiture fracassée, leurs murs effondrés et leur reine en danger d’être piétinée ; rouges de colère, elles formèrent des bataillons et montèrent à l’assaut de la chèvre, qui, pour échapper à leurs piqûres, dut courir à la rivière. Quelques fourmis furent noyées, mais la reine et le poirier étaient sauvés. On ne revit jamais la chèvre.

L’arbre grandit, car les enfants grandissent dans toutes les histoires, même les enfants de trognon. Et pour plaire à la prairie qui s’était montrée hospitalière, il devint bientôt coquet, toute sa ramure piquée de bouquets blancs. C’était en avril, mois des farces, et le soleil jouait à cache-cache avec les nuages, la pluie faisait des ricochets sur la rivière ; alors le tonnerre grondait pour rétablir l’ordre, et des arcs-en-ciel lui tiraient la langue derrière le poirier, qui en voyait de toutes les couleurs. La prairie riait enfin, chatouillée par les averses, toute son herbe repoussée. Des papillons revenant d’Afrique trouvèrent le poirier si beau qu’ils s’y reposèrent un moment, secouant la poussière de leurs ailes lasses sur les branches, buvant la rosée dans les corolles des fleurs.
Puis ce fut un merle qui conduisit dans l’arbre sa fiancée. Ils firent un nid, eurent des œufs, vite éclos en oisillons ; et quand l’été vint, le grillon musicien eut bien du mal à faire entendre son concert car les oiseaux avaient constitué un orchestre de siffleurs.

C’est alors qu’arriva le chat, car le chat est de toutes les histoires : il les signe des quatre étoiles de ses pattes, de sa moustache en fil à pêche, son nez en pâte d’amandes, et des billes jaunes de son regard. Les merles ne virent d’abord de lui que la queue, comme un point d’interrogation fendant mollement les hautes herbes ; ils ne se méfièrent pas, se permirent même de siffler ce terrien qu’ils jugeaient incapable de voler. Ils se trompaient, car le chat fut dans l’arbre, juste sous le nid, sans avoir eu besoin d’ailes ; de stupéfaction, les merles eurent le sifflet coupé. Et le chat s’installa, prit la forme de la branche, son immobilité, et parut dormir. Dans le nid, nul n’osait plus remuer une plume. Une heure passa, puis deux. Le chat ne bougeait pas, les merles non plus, et toute la prairie était attentive. La musique du grillon éclata, comme une revanche, dans l’heure chaude de midi, et dura jusqu’à l’arrivée d’un nouvel intrus. Ce dernier n’avait point de queue, et avançait sur ses pattes arrières en criant :
- Caramel, Caramel ! Où t’es-tu encore sauvé, chat fugueur ?
L’interpellé secoua ses oreilles, comme pour en chasser le cri, et bailla.
- Caramel, Caramel, continuait l’homme parvenu sous l’arbre, je te vois, veux-tu bien descendre ?
Caramel ne semblait pas entendre, ou ne voulait pas obéir. Il continua sa sieste. Et son maître, qui trouvait la prairie très agréable, s’allongea sous le poirier pour dormir aussi. Comme il était pâtissier, il rêva d’une nouvelle recette, qu’il baptisa au réveil Poires Belle Hélène, en l’honneur d’une dame qu’il aimait beaucoup. Quand le chat roux consentit enfin à descendre du poirier, ils s’en allèrent ensemble, l’un contant son rêve pour ne pas l’oublier, et l’autre ronronnant. Il faisait presque nuit sur la prairie, l’air était empli du parfum du poirier, et la rivière chuchotait doucement.

L’automne vint, car l’automne suit l’été dans toutes les histoires, et pour la première fois, le poirier porta des fruits. Jamais, de mémoire de fourmis, on ne vit plus belles poires, aussi jaunes que les yeux du chat, et ventrues à l’égal de son maître.
Ils réapparurent d’ailleurs, l’un suivant l’autre, derrière quatre petits enfants et une jolie dame qu’ils semblaient bien connaître. Ce fut, pour la prairie, une très joyeuse journée : le pâtissier grimpa dans l’arbre (en soufflant un peu car il était beaucoup moins souple que Caramel), et il cueillit les poires, que la dame rangea avec précaution dans un cageot ; les fillettes ramassèrent des fleurs, dont elles firent de gros bouquets ronds, et leurs frères construisirent un barrage sur la rivière, d’où Caramel, trempant sa patte dans l’eau, chatouilla les vairons. La prairie apprit même une chanson, que les enfants inventèrent pour la circonstance, et qui fut très applaudie par leurs parents sur le chemin du retour.
Le lendemain le pâtissier présentait enfin à ses clients ses fameuses Poires Belle Hélène, qu’il avait pochées à petit feu pendant la nuit et nappé de chocolat chaud juste avant d’ouvrir son magasin. Il y eut foule devant sa porte, car l’odeur du chocolat avait attiré là tout le village ; on se battit presque pour entrer. Le succès fut grand, la réputation du pâtissier s’enfla jusqu’aux départements voisins, il fit fortune et acheta la prairie pour y planter d’autres poiriers comme le premier. Car jamais ailleurs il ne poussa d’aussi beaux arbres, porteurs d’aussi bons fruits.
Et depuis ce jour, la prairie ne s’ennuie plus…

Avril 1983

J’avais dédié ce conte à mes parents, qui firent de mon enfance un gâteau. L’éditeur auquel je l’adressais (Bayard) n’en voulut pas, en avançant pour justifier son refus qu’un enfant ne peut s’identifier à une prairie, et que cette histoire est trop éloignée de son univers télévisuel. Je m’insurgeais beaucoup contre la première assertion (si déjà les enfants manquaient d’imagination, quels adultes feraient-ils ?), et pris la seconde pour un compliment. Je m’obstinais cependant à vouloir complaire à cet éditeur, en formatant deux contes selon ses directives, pour une de ses collections. Mais ils furent également refusés. Ils dorment dans mon Armoire de la mémoire, avec, outre mes nombreux manuscrits, mes imposantes archives.
Peu après avoir commis cette Prairie qui s’ennuyait, tombant en arrêt sur une photo de Paris-Normandie (ci-dessous) , j’écrivis :

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Canards à la rouennaise *

Jeanne d’Arc avait toujours aimé les animaux, du premier jour où, petite fille, elle était allée garder ses blancs moutons. Et les moutons avaient bêlé la nouvelle à leurs agneaux, et les agneaux aux chèvres, vaches et veaux des prés voisins, aux chiens des autres bergers, aux bœufs du laboureur, aux coqs et poules du fermier, au chat de la meunière. Depuis Domrémy, la nouvelle, hennie par le cheval de Jeanne, s’était répandue jusqu’à Vaucouleurs, Chinon, Orléans, Reims, Paris, Compiègne et Rouen. Toutes les bêtes de France et d’Angleterre avaient bien pleuré la mort de la jeune fille, et rapporté sa légende, transmise de génération en génération.
Des oiseaux la chantent encore, pour endormir leurs petits, le soir, dans les nids du Donjon. Car du château de Rouen où Jeanne fut emprisonnée, il ne reste que la plus haute tour, dans son fossé fleuri. Sous le toit en poivrière nichent une famille d’hirondelles, et un très vieux corbeau célibataire, qui se souvient de la guerre. Le lierre grimpant abrite une troupe de moineaux, un couple de bouvreuils, et deux rouges-gorges. Dans les lilas et le noisetier, les merles sifflent les chats qui musent dans l’herbe haute, et les chiens des visiteurs. On vient de très loin admirer le monument, écouter les récits du gardien.
Lui aussi aime les animaux. Il jette miettes et graines aux oiseaux, porte du lait aux chats, des salades bien humides aux escargots. Il observe les araignées dans leurs toiles, les fourmis sur le gravier, les coccinelles endormies dans les roses. Au printemps, il guette le retour des hirondelles, et à l’automne leur départ ; en hiver il nourrit les mésanges qui, de leur becs obstinés, tapent au carreau de sa cabane. Des papillons viennent parfois se poser sur sa casquette et ses épaules, les revers de sa veste. On dirait alors un général dans son uniforme de parade, exhibant tous ses galons, toutes ses médailles. Même la chauve-souris qui habite dans la tour est familière. Elle s’appelle Joséphine, et sort la nuit, avec les chouettes du jardin public.
Ensemble, ce soir, elles hululent de Jeanne, et du gardien, réveillant les canards du bassin. Ceux-ci protestent, et décident, après délibération de leur Grand Conseil sous la cascade, d’un déménagement : ils iront dans ce fossé du Donjon, dont la pipistrelle vantait les charmes paisibles. Sans attendre au lendemain qui ramènera les enfants bruyants, ils se rangent en file indienne, chacun alignant son bec sur la queue du précédent. Ils sortent du bassin, marquant le pas comme de bons petits soldats, et traversent l’allée de sable rouge où sont les jeux. Le plus espiègle essaie le toboggan, les balançoires, tandis que son régiment, toujours respectueux de la ligne droite, laboure un parterre de pensées, traverse la dernière pelouse. Ils sont sur le trottoir, dans la rue, se chamaillant quant à la direction. Les partisans du plus court chemin osent s’aventurer dans l’escalier qui longe le musée de céramiques. Mais les Mandarins, qui ont toujours l’habitude de chinoiser, vont s’égarer par la rue du beffroi, jusqu’à une place où dort la ménagerie d’un cirque. Perdus pour perdus, cancane le premier, autant profiter des agréments du voyage. Et il entraîne ses deux compagnons sous le chapiteau. D’étonnement, nos trois bavards ont bientôt le bec cloué, car jamais auparavant ils n’ont vu de girafes, de lions, d’éléphants. Une jeune panthère, qu’ils ont prise pour un gros chat, s’informe :
- Seriez-vous donc libres, ô volailles ?
Un peu vexés par le terme, mais indulgents à la bête étrangère qui ignore les usages, nos canards renseignent la compagnie :
- Libres en effet, répond le premier.
- Et sur le chemin, hasardeux, d’un pèlerinage, complète le second.
- Connaissez-vous Jeanne d’Arc, interroge le troisième ? Et le gardien du donjon ?
Nul, sous la tente, ne connaît l’héroïne. Mais un vieil éléphant, qui a bonne mémoire, se souvient de la tour, devant laquelle il est passé, avec ses compagnons. Il serait même capable de la retrouver, s’il n’était en cage, soupire-t-il. Et tous les prisonniers de soupirer avec lui. Les trois canards sont très émus. Espérant distraire le chagrin de leurs nouveaux amis, ils content l’Histoire de France, l’un tenant le rôle de la bergère lorraine, le second celui du dauphin, et le dernier, un peu gras, jouant Cauchon. Ils sont très applaudis ; mais comme ils se retirent, le vieil éléphant supplie :
- Emmenez-moi. J’aimerais tant finir ma vie sous le ciel libre, dans le fossé du donjon. Sans pitié pour mes rhumatismes, chaque jour ici mon cornac me fait monter sur des tabourets et danser la gavotte.
Les canards hésitent, semblent réfléchir.
- Emmenez- nous, emmenez-nous, crient tous les animaux !
Alors le plus jeune des mandarins, avec son bec, pousse le loquet d’une cage, libérant un singe. Et le singe, retrouvant la vivacité de son enfance dans la forêt, délivre tous les habitants du chapiteau, et aussi les chiens attachés sous les roulottes. Ensemble, guidés par l’éléphant, ils se pressent vers le donjon. Leur course réveille un clochard aviné, endormi sur le boulevard, et qui, les voyant, n’en croit pas ses yeux, fait vœu de sobriété pour l’avenir.
Ils arrivent avant l’aube. Le toit de la tour est déjà dans la lumière du matin qui déshabille la ville. Le singe ouvre la grille d’entrée. Les Mandarins retrouvent les Colverts, et Joséphine, qui rentre de sa bamboche nocturne. On s’installe dans le fossé, sur un lit de boulets anglais ; ou près de l’allée, derrière les massifs d’hortensias, les bouquets de lupins. On fait connaissance des indigènes. Et on attend le gardien.
Il arrive, mâchant le dernier croissant de son déjeuner, porteur d’un sac de graines, d’une bouteille de lait. Sa surprise est telle qu’il en lâche ses provisions, s’étouffe avec le croissant. Que fait donc une panthère sur le toit de sa cabane ? Et un lion couché dans ses rosiers ? Il n’ose s’avancer plus, malgré l’aimable singe qui lui saute dans les bras et crie joyeusement à ses oreilles. Le tigre feule, les éléphants barrissent, les chameaux blatèrent, et tout ce vacarme ameute le voisinage. On prévient les pompiers, la police, le directeur du cirque, le maire et son premier adjoint, la société protectrice des animaux, un photographe, deux journalistes, Monseigneur l’Archevêque et tous ses enfants de chœur. On demande une ambulance, pour un gendarme qui a avalé son sifflet. Les pompiers déroulent leurs tuyaux, dressent leur plus grande échelle. Le cornac et le dompteur de fauves progressent dans l’allée, faisant claquer leurs fouets. Le photographe brandit son appareil, l’archevêque son goupillon. Monsieur le maire s’égosille dans un discours improvisé que personne n’écoute, pas même son premier adjoint. Une fleuriste livre une gerbe, à tout hasard. La pagaille est extrême.
C’est alors qu’apparaît Jeanne d’Arc. En toute simplicité : sans qu’aucun ange ni aucune trompette céleste ne l’ait annoncée. Elle porte son armure et son étendard, pour être reconnue, et nul dans l’assistance ne s’y trompe. Le silence est immédiat. La jeune fille, à laquelle l’archevêque trouve de bien jolis yeux, commence à parler, avec un fort accent lorrain :
- Au Paradis, dont personne ici ne doute que je vienne, les bêtes vivent en paix avec les hommes. Et les hommes avec les hommes. Or donc, bonnes gens, rentrez en vos maisons, car sur le donjon je veille, et ne saurais vous rendre les animaux qui s’y mirent sous ma protection.
Un journaliste, croyant faire l’intéressant, interrompt l’oratrice :
- Et comment nourrirez-vous cette troupe ?
- Dieu pourvoira, répond l’héroïne.
A cette phrase, l’archevêque enfin, consent à croire sainte l’apparition. Il rengaine son goupillon, fait agenouiller la foule, chanter les enfants de chœur. Mais déjà la bergère est remontée au ciel moutonneux. Le public se disperse. Le gardien est seul avec les animaux. Il s’assoit sur un banc, déplie son journal du matin. Le lion baille, s’endort enfin , son ventre sur les pieds de l’homme en bleu.

Juin-juillet 1984

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Ces Canards à la rouennaise étaient dédiés à mon mari, qui, à ce moment gardien de la tour Jeanne d’Arc (dont on aperçoit le toit en poivrière sur la photo) avait eu la surprise, un matin, de découvrir, dans le fossé ceignant l’ ancien donjon, une cane couvant tranquillement ses œufs. Il avait veillé à ce qu’aucun visiteur ne la dérangeât. Quand cette cane jugea ses petits en âge d’une modeste aventure, elle quitta l’asile qu’elle s’était choisie, pour retourner, plus bas dans la ville (traversant trois rues coupées d’un escalier, avec sa progéniture en file indienne), au Square Verdrel, où elle pouvait jouir du plan d’eau, en compagnie de ses congénères un temps délaissés. C’est un des jolis souvenirs que mon mari garde de cet endroit, où il passa neuf années (1979-1987).

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Comme les contes sont plutôt – en théorie - destinés aux enfants, j’écrivis le troisième pour Elisabeth et Frédérique, les jumelles de l’amie dédicataire de mon premier roman (voir rubrique bibliographie) :

Le chat qui cherchait la Source d’Inspiration

Il était une fois un écrivain qui n’avait plus d’idées. Et pourtant, chaque matin, après avoir bu son bol de café au lait et mangé ses huit tartines dégoulinantes de confiture à l’abricot, il s’asseyait à son bureau. Mais les pages de ses cahiers demeuraient blanches (si l’on ne tient pas comptes des traces de confiture quand il oubliait de se laver les mains), car toutes les histoires auxquelles il songeait existaient déjà. A peine commençait-il à en raconter une, à voix haute, qu’il s’arrêtait, découragé :
- Il était une fois une petite princesse dont les parents étaient si heureux qu’ils convièrent toutes les fées à leur baptême… Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, dont le dernier n’était pas plus grand que le pouce… Il était une fois un roi qui possédait, dans ses écuries, un âne extraordinaire… Il était une fois une chèvre blanche ne craignant pas le loup… Il était une fois un chaperon rouge… une barbe bleue… trois petits cochons… une sirène… un chat botté…
A ces derniers mots, le chat de la maison baillait, tiré de son sommeil. Et il regrettait les temps heureux où son maître écrivait en silence. Il soupirait, couché entre le plumier et l’encrier. C’est alors qu’entrait le petit garçon de l’écrivain, voulant embrasser son papa avant de partir pour l’école. Et comme il avait écouté derrière la porte, il disait :
- On ne commence plus les histoires par il était une fois.
- Pourquoi donc, interrogeait l’écrivain vexé ?
- Parce que c’est démodé, répondait le petit garçon.
- Et qu’est-ce qui est à la mode, s’intéressait le papa ?
Alors l’enfant commençait à raconter :
- La guerre était déclarée entre toutes les planètes de la galaxie. Et dans son vaisseau spatial, l’ignoble Katastrofix mitraillait la Terre au rayon laser. Piiisch, crash, BROUM faisait l’explosion …
Le chat soupirait encore plus fort, satisfait de voir apparaître la maman à la recherche de son fils :
- Nicolas, tu seras en retard à l’école ! Veux-tu bien filer…
Le petit garçon obéissait, mais écoutait encore derrière la porte avant de quitter la maison. Il entendait ses parents se disputer :
- J’en ai assez de faire bouillir la marmite, criait la maman !
- Et moi assez d’être dérangé dans mon travail ! Comment trouver une source d’inspiration dans ce vacarme ?
- Une source bien tarie, se moquait la maman, car je ne vois sur ce bureau que des pages blanches, où la confiture remplace parfois l’encre, et des poils de chat qui s’y collent. C’est dégoûtant.
Le petit garçon partait enfin, tandis que la maman s’en prenait à l’animal :
- Ce fainéant de Carabas est pire que son maître. Il ne sait que dormir toute la journée, donnant un très mauvais exemple près de l’encrier.
Et faute d’oser pousser l’écrivain dehors, elle y poussait le chat.
C’était matin d’hiver, jour à peine levé. Carabas eut froid aux pattes, et, s’effrayant à l’idée d’avoir les moustaches bientôt givrées, il courut pour se réchauffer. C’est ainsi qu’il rattrapa Nicolas sur le chemin de l’école. Le chat, se frottant aux jambes de l’enfant, miaula plaintivement :
- Ah, si seulement j’avais des bottes comme les tiennes.
Ce que le petit garçon comprit parfaitement puisque tous les enfants connaissent le langage des animaux. Il demanda à Carabas :
- Qu’en ferais-tu ?
- Je pourrais aller chercher la source d’inspiration sans m’user les pattes, répondit l’animal.
- Tu la crois donc si lointaine, questionna le petit garçon ?
- Sans doute, car si elle était proche, ou facile à trouver, tout le monde serait écrivain.
- Tu as raison, approuva Nicolas, songeant avec fierté que son papa était le seul écrivain de toute la rue. Mais, ajouta-t-il, mes bottes ne sont pas à ta pointure. Et je n’en ai que deux, alors qu’il t’en faudrait quatre.
Carabas soupira, pour la troisième fois de la matinée, et il conclut :
- Alors, tant pis ! Nous serons condamnés à entendre tes parents se disputer.
- Je n’aime pas beaucoup ça, dit Nicolas.
- Et nous devrons manger de la marmite bouillie, se lamenta Carabas.
- Ce doit être très mauvais, grimaça le petit garçon.
- Le goût est celui du fer.
- Comme celui des épinards, essaya de comparer Nicolas ?
- Bien pire, assura le chat : des épinards qui auraient carbonisés et seraient assez durs pour casser les dents ; surtout les tiennes, qui sont moins pointues que les miennes.
- Beurk, clama Nicolas.
Le chat se taisait. L’enfant réfléchissait, arrêté sur le trottoir.
Il ôta le cartable de son dos, le vida, et proposa au chat de prendre la place des cahiers :
- Ainsi nous ferions le voyage ensemble. Toi, tu indiquerais la direction à suivre, et moi je marcherai en te portant.
Carabas avait depuis très longtemps envie de dormir dans ce cartable, mais il ne l’avoua pas car les chats ne disent jamais tout ce qu’ils pensent. Il fit semblant d’hésiter :
- Tes parents seront inquiets. Ils penseront qu’un ogre est venu t’enlever sur le chemin de l’école.
Nicolas se mit à rire :
- Les ogres n’existent pas !
- Sauf dans les histoires de ton papa, contesta le chat, vexé d’entendre l’enfant se moquer de lui.
- Les histoires de mon papa sont démodées, affirma Nicolas.
- Moi je les aime beaucoup, dit le chat.
- Moi je préfère la guerre des planètes. Je te raconterai en chemin.
- Ah, non, protesta le chat ! Ce que j’ai entendu ce matin me suffit bien.
- Comme tu voudras. C’est toi le chef de l’expédition.
- Evidemment, confirma le chat.
Et il sauta dans le cartable, que Nicolas remit sur ses épaules.
- Où allons-nous, demanda l’enfant ?
- Tout droit.
- Tu es sûr ?
- Absolument, car la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, tu ne l’as pas appris à l’école ?
- Je n’apprends pas toujours mes leçons ;
- C’est très vilain ;
- Tu es mal placé pour me faire la morale, toi qui n’es jamais allé à l’école.
- Les chats n’ont pas besoin d’apprendre. Ils savent tout dès leur naissance.
- Ils ont bien de la chance.
Ils se mirent en route. Le chat ne sut pas combien de temps marcha Nicolas, car il s’endormit dans le cartable. Quand il se réveilla, il faisait nuit. Ils étaient dans une forêt. Nicolas dit à son compagnon :
- Nous devons nous arrêter, car je ne vois plus rien, et j’ai sommeil.
- Moi j’ai faim, dit le chat.
- Allons jusqu’à cette cabane où j’aperçois de la lumière, proposa Nicolas. Il y aura peut-être un lit pour moi, une tasse de lait pour toi.
Et le petit garçon avança dans la direction de la jolie maison en rondins, sans attendre l’approbation du chat. Il frappa à la porte. Personne ne répondit. Le chat souffla à l’oreille de Nicolas :
- Tire la chevillette et la bobinette cherra.
- Comment, demanda Nicolas, qui n’avait pas compris (car il n’y eut jamais ni bobinette ni chevillette dans les vaisseaux spatiaux).
Mais avant que le chat n’ait le temps de répéter, la porte s’ouvrit. Un homme était derrière. Carabas, persuadé qu’il s’agissait d’un ogre, s’était tapi au fond du cartable. L’homme demanda en souriant ;
- Mais que fais-tu dans la forêt à cette heure, petit garçon,
- Moi je suis l’ignoble Katastrofix, et lui, c’est ce fainéant de Carabas, répondit Nicolas en ouvrant le cartable qu’il avait détaché de son dos. Nous cherchons la source d’inspiration.
- Je ne me souviens d’aucune source portant ce nom, dit l’homme, et pourtant je connais très bien la forêt puisque j’y travaille.
- Seriez-vous bûcheron, questionna Nicolas ?
- Non. Je suis agent de l’O.N.F. Et je m’appelle Thierry.
- Enchanté, dit Nicolas en tendant la main.
Carabas, un peu rassuré (bien qu’ignorant ce que pouvait être ce Haut Hainef), surgit du cartable.
- Nous avons faim et soif, et sommeil, reprit Nicolas.
- Ets-ce tout, demanda Thierry en riant ?
Et il leur offrit du jus de myrtilles, des noisettes et des nèfles. Le petit garçon trouva ces produits de la forêt meilleurs que les épinards et déclara que s’il ne découvrait la source d’inspiration, il deviendrait cueilleur de myrtilles, de noisettes et de nèfles. Carabas accueillit l’idée en soupirant, car il n’aimait pas vraiment le dîner offert par l’homme des bois. Et il se plaignit ensuite que le lit de fougères sèches fût moins confortable que son coussin de laine. Des brindilles lui chatouillaient les narines et le faisaient éternuer sans cesse. Il dormit très mal, et, impatient de continuer le voyage, il éveilla Nicolas alors que Thierry dormait encore :
- Allons-nous en vite.
- Il serait très mal élevé de partir sans remercier, protesta Nicolas.
- Nous remercierons au retour, car même si ce Thierry a été hier soir très gentil, c’est une grande personne. Et les grandes personnes ne comprennent jamais que les enfants voyagent sans leurs parents. Si nous attendons son réveil il nous conduira à l’école, peut-être même chez les gendarmes. Et nous aurons tous deux la fessée.
Cette perspective décida Nicolas. Il se leva doucement, fourra son chat dans le cartable, et ils filèrent.
La forêt était fort grande, et le petit garçon marcha toute la matinée, et encore l’après-midi, sans en voir la fin. Il commençait à craindre de n’en pas sortir quand il entendit chanter :
- A la clair-eu fontaine-eu, m’en allant promener…
- Quelqu’un aura trouvé la source d’inspiration avant nous, s’exclama Carabas, jailli du cartable.
Et il courut vers le sentier d’où venait la chanson. Il vit deux petites filles, qui lui semblèrent identiques, occupées à cueillir du houx. D’une patte arrière, il se gratta l’oreille avec perplexité, réfléchissant à voix haute :
- Je vois double. C’est ce jus de myrtilles qui m’aura tourné la tête…
Les petites filles entendirent, se retournèrent, et dirent ensemble :
- Oh, le joli chat ! Bonjour.
- Bonjour, répondit Carabas, flatté.
Et, méfiant malgré tout, il ajouta :
- Etes-vous vraiment deux ?
- Oui, oui, répondirent en chœur les fillettes.
- Comment avez-vous fait pour être tellement semblables ?
Les fillettes protestèrent :
- Nous sommes très différentes. Regarde mieux.
Carabas écarquilla les yeux, sans résultat : il ne voyait que deux petites filles d’un seul modèle, portant le même capuchon rouge, le même panier, ayant cueilli les mêmes branches de houx. Il pensa que les fées (auxquelles il croyait autant qu’aux ogres) lui jouaient un tour. Il semblait si malheureux que les petites filles eurent pitié de lui. L’une dit :
- Je m’appelle Frédérique. Et je mesure un centimètre de plus que ma sœur parce je suis née une minute plus tôt.
Et l’autre ajouta :
- Moi je suis Elisabeth, et je n’ai pas de cicatrice au front car je sais marcher sans butter sur les cailloux. Frédérique tombe toujours.
- Pas aujourd’hui, protesta la première.
Elles semblaient près de se disputer quand apparut Nicolas.
- Salut les filles, dit-il, gardant ses deux mains dans les poches, comme il avait vu faire les grands de sa classe ;
- Es-tu le maître de ce chat qui ne s’est pas présenté, demanda Frédérique ?
- Lui, c’est ce fainéant de Carabas, répondit Nicolas. Et moi je suis l’ignoble Katastrofix. Nous cherchons la source d’inspiration. La connaîtriez-vous ?
- Evidemment, répondirent en chœur les fillettes. Notre maman y travaille.
D’étonnement, Nicolas et le chat restaient muets. Les jumelles reprirent leur chanson, continuèrent leur cueillette. Elles s’éloignaient. Alors Nicolas cria :
- Aidez-nous à sortir de cette forêt ! Nous sommes perdus.
- Et nous avons peur du loup, ajouta Carabas.
- Vous n’avez donc pas semé de petits cailloux blancs derrière vous pour retrouver votre maison, demanda Elisabeth ?
Et Frédérique ajouta :
- Mon papa a tué le dernier loup de la forêt il y a trois cent cinquante ans.
- C’est impossible que vous ayez un papa si vieux, dit Carabas. Celui de Katastrofix n’a que trente-cinq ans.
- C’est qu’il manque d’imagination, répondit Frédérique.
- Et que faut-il faire pour en avoir, questionna Nicolas, intéressé ?
- Etre une petite fille, assura Frédérique.
- Ou boire un grand verre à la source d’inspiration, ajouta Elisabeth.
- Conduisez-nous à cette source, supplia Nicolas.
Les petites filles se parlèrent à l’oreille, et, s’étant mises d’accord, demandèrent :
- Que nous donnerez-vous si nous vous emmenons ?
- Mon stylo à quatre couleurs, répondit Nicolas.
- Ma souris mécanique, ajouta Carabas.
Et le petit garçon fouilla dans son cartable pour montrer les cadeaux. Frédérique prit le stylo, Elisabeth la souris. Puis elles conduisirent l’enfant et le chat à la source d’inspiration. L’eau y coulait tiède, dans de grands bassins en marbre, par de jolis robinets en cuivre. La maman des jumelles, coiffée d’un petit bonnet blanc, assurait la distribution à tous les buveurs, qui étaient nombreux et ne semblaient pas en très bonne santé.
- Tous ces malades ont huit cent ans, dit Frédérique.
- Il faut donc être malade pour avoir le droit de boire à cette source, s’inquiéta Nicolas ?
- Evidemment, répondit Elisabeth. Le robinet de droite soigne les rhumatismes, celui de gauche toutes les autres maladies.
- C’est donc celui de gauche qu’il faut à ton papa, conclut Carabas.
Mais Nicolas hésitait à s’approcher des bassins. Il se tourna vers son chat, s’inquiétant :
- Tu es vraiment certain que le manque d’imagination est une maladie ?
- La plus grave, répondit Carabas. Et la plus répandue : tous les enfants l’attrapent en grandissant.
Cette affirmation décida Nicolas. Il se dirigea vers la dame en bonnet blanc et lui demanda :
- S’il vous plaît, je voudrais un verre, pour mon papa. Rempli jusqu’au bord. Ou, si vous avez : une bouteille, bien bouchée.
- Un tonneau, souffla Carabas.
Mais la maman des jumelles ne semblait pas décidée à servir Nicolas. Elle souhaita connaître son nom, et d’où il venait. L’enfant répondit :
- Je suis l’ignoble Katastrofix, arrivé de la galaxie dans son vaisseau spatial.
Carabas soupira, car il sentait bien que ce n’était pas le genre de réponse à satisfaire la curiosité d’une grande personne. La maman en effet secouait la tête, incrédule. Elle demanda encore, l’œil sévère :
- Tu ne serais pas plutôt Nicolas, disparu hier du village derrière la forêt, et dont on a retrouvé les cahiers sur le trottoir ?
Nicolas devint aussi rouge que les capuches des jumelles, et baissa la tête. Carabas pensait que la dame était probablement une sorcière pour deviner aussi bien la vérité. Il n’était pas très rassuré. Mais la dame se mit à sourire, servant enfin Nicolas. Et elle dit :
- Voici une bouteille pour ton papa, qui est très inquiet.
- Comment le savez-vous, demanda Nicolas ?
- Il l’a dit à la télévision hier soir.
- Mon papa est passé à la télévision, se rengorgea Nicolas !
- Oui, et ta maman aussi, qui pleurait derrière lui. Ses larmes ont terriblement ému nos malades : les grands nerveux n’on pas dormi de la nuit, et les cacochymes ont beaucoup toussé.
Disant cela, elle annonça que la distribution d’eau était terminée. Puis elle ôta sa blouse, son petit bonnet, et poussa Nicolas vers une voiture rouge. Carabas n’eut que le temps d’y sauter, qu’elle démarrait en faisant rugir le moteur.
Elle conduisit très vite, et Carabas faillit vomir. Il avait très peur d’être grondé pour avoir entraîné Nicolas dans la forêt. Mais les parents furent si contents de retrouver leur enfant qu’ils n’enquêtèrent pas pour savoir qui avait fait quoi. D’ailleurs, ils n’avaient même pas pris conscience de la disparition de Carabas, ce qui était pour le moins vexant. Mais les chats sont philosophes, et celui-ci retourna donc, très dignement, prendre sa place sur le bureau, près de l’encrier, où il fit semblant de dormir.
A moins qu’il ne dormît vraiment. Avec ces animaux-là, on ne sait jamais.
Sur la prière de Nicolas, l’écrivain avait bu toute la bouteille emplie à la source d’inspiration, sans respirer. Et le lendemain, quand son petit garçon vint pour l’embrasser avant de partir à l’école, il commençait à écrire, sur un nouveau cahier :
Il était une fois un écrivain qui n’avait plus d’idées
Nicolas s’en alla sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger cette fée versatile qu’est l’Inspiration, ni réveiller son cher ami à quatre pattes, qui lui avait permis une si belle aventure.

Janvier 1985

La même année (qui vit paraître mon second roman, toujours chez Balland, et la ré-édition du premier chez France-Loisirs) Roger Parment, directeur de Liberté-Dimanche me commanda le conte de Noël de son hebdomadaire, et renouvela cette commande chaque année jusqu’à … sa mort (voir In memoriam)
Aïe ! Moi qui détestais Noêl (au point de continuer, en ma soixantième année, à faire semblant que cette fête – dont on ne me contestera pas qu’elle ait tournée à la gabegie – n’existe pas ; chaque soir du 24 décembre, et toute la journée du 25, je demeure volontairement seule avec mon chat, sans que nous fassions d’agapes particulières !)
Ce fut un double défi car je devais aussi me limiter à trois pages (oui : on mesurait alors en pages et non pas en caractères, ce qui était tout de même plus vite compté !). On verra que si Noël est bien présent dans ces contes, avec tous ses poncifs, je n’ai pu m’empêcher, cependant de certains glissements. Est-ce que je n’avais pas commencé de cette manière, dès ma huitième année ? On constatera aussi que mes convictions écologistes (qui n’ont, depuis, cessé de se fortifier) s’y affirmaient déjà :

L’œil du bœuf

Rollon, le grand bœuf normand, s’ennuyait dans sa prairie. Ruminant son passé avec la pulpe de betteraves dont il était nourri l’hiver, il avait des aigreurs d’estomac . Et le nuage sombre, que le vent poussait de la raffinerie vers son étable, lui donnait la migraine. Et la pluie enfin, si froide, si fine, qui semblait ne jamais devoir finir, comme tissant une mousseline sur tout le paysage, agaçait son rhumatisme. Je suis vieux, soupira-t-il, éveillant Guillaume, le petit âne gris. Trop vieux pour l’abattoir et l’étal du boucher, marmonna son compagnon, furieux du sommeil interrompu. Et il ajouta, un brin moralisateur :
- De quoi te plains-tu ? On te mit à la retraite bien avant l’âge, avec un minimum fourrage garanti, alors que moi, ton aîné, je travaille encore.
- Je m’ennuie des vaches qu’on m’a ôtées, répondit le bœuf.
- C’est à cause des quotas laitiers de la Communauté Européenne qu’elles ont dû partir, répondit le bœuf.
Il espérait impressionner Rollon par sa science, et ainsi l’obliger à se taire. Mais celui-ci continuait de meugler haut :
- Vendeur de lavande, c’est un joli métier.
- J’ai surtout un bon emplacement et nulle concurrence, pérora Guillaume. La rue du Gros-Horloge est passagère, Monoprix m’y souffle de l’air chaud ; les enfants me caressent le poil chaque mercredi, une fanfare d’étudiants me donne l’aubade en fin de semaine ; et mon voisin de pavé, le vendeur de billets de loterie, arrête les badauds par sa petite chanson.
- Pour la tombola des déportés, ce soir tirage, tenta de fredonner le bœuf.
L’âne ne fit aucun commentaire sur le ténor improvisé ; lequel s’intéressa :
- La recette a été bonne ?
- Evidemment, s’impatienta Guillaume : nous sommes le 24 décembre ; à minuit, c’est fête chez les hommes.
- Mais alors, s’inquiéta Rollon, c’est deuil chez nous ?
- Oui, soupira l’âne, à son tour mélancolique. La Terre est emplie de bêtes mortes, qui seront mangées après la messe.
- Drôles de mœurs, commenta le bœuf… Je ne comprendrai jamais rien aux hommes… Explique-moi, toi qui les fréquentes.
Mais Guillaume n’écoutait plus Rollon. Il avait tourné la tête vers le fond de la prairie ; là où le sanglier solitaire, le couple de faisans amoureux et la joyeuse tribu des lièvres, maintenus pendus aux crocs des bouchers, ne viendraient plus les saluer. Trois silhouettes inconnues sortaient du bois et franchissaient les barbelés clôturant la prairie. Trois silhouettes humaines, qui avançaient sans bruit vers l’étable. Les animaux se serrèrent l’un contre l’autre, vaguement inquiets. L’âne tendit mieux sa longue oreille, le bœuf ouvrit grand son œil. Ils virent les hommes entrer chez eux, ils les entendirent parler. Le premier avait le teint couleur de lait, ses cheveux semblaient pris à la paille de l’étable, ses yeux dérobés à la mer dieppoise, un jour de soleil. Le second, plus petit, présentait une peau sombre et des boucles frisées. Le troisième était aussi noir que la nuit. Le blond dit :
- Fait rien froué, ç’souar ! C’est gentil c’te crêche…
- L’étoile nous a menés, poursuivit l’homme noir.
- Toué, Melchior, reprit l’autre, t’es rien qu’un halluciné. Y’a pas d’étouale qui navigue dans l’ciel. C’est l’hélico de la gendarm’rie qu’t’as aperçu.
- Vous croyez qu’ils nous cherchent, interrogea le petit frisé ? Ma carte de séjour est périmée.
Rollon n’entendit pas la réponse. Ni la suite de la conversation. Il était trop troublé par ce qu’il voyait à travers le toit, là où manquaient les ardoises. Il y avait vraiment une étoile, qu’il était certain de n’avoir jamais remarquée durant ses longues nuits de bovin insomniaque. Il eut beau réciter toutes ses constellations, il ne trouva aucun nom à l’astre si brillant. Il meugla vers Guillaume :
- Serait-ce la comète de Halley qui voyagerait en avance sur l’horaire pour contrarier les astronomes ?
Mais l’âne était distrait. Il écoutait les hommes et regardait comme eux une nouvelle silhouette approcher. Elle était toute ronde, grosse d’un ventre qui ralentissait sa marche. Une femelle d’homme, pensa Rollon, et qui vêlera bientôt.
La silhouette parvint sur le seuil qu’elle hésita à franchir. Elle avait vu les trois vagabonds. Ils se levèrent. Elle avança. Et quand elle fut juste sous la lumière de l’étoile, elle parla :
- Je suis seule. J’ai froid, j’ai faim, peur pour mon petit qui vient. Je m’appelle Marie.

1985


Copyright Liberté Dimanche Francis Saclier

Le dernier Noël

Cette nuit-là, j’étais de garde à l’hôpital. Il pleuvait. Ou plutôt, il tombait quelque chose – bruine, neige fondue, pollution industrielle – qui était difficilement identifiable au travers des vitres embuées. Les rumeurs de la ville me parvenaient assourdies, comme également brouillées, devenues un peu irréelles. Je regardais souvent l’heure, pensant à ma femme, à mes fils qui devaient attendre impatiemment la fin de mon service, autour de la table brillante et du sapin clignotant. On m’amena un vieux, visiblement malade, peut-être ivre, assurément sale, que la police avait ramassé devant la cathédrale car il y faisait du scandale. Il était vêtu d’une invraisemblable défroque rouge, en haillons, dans laquelle je ne trouvais aucun papier. Agacé par le retard que me causerait son installation, je l’interrogeai sèchement :
- Sous quel nom dois-je vous inscrire ?
Il répondit sans rire, avec une lueur inquiète dans le regard, comme s’il était certain de ne pas être cru:
- Je suis le Père Noël.
Sachant qu’il ne faut jamais contrarier un ivrogne sous peine de le voir s’entêter dans ses histoires absurdes, je remis à plus tard les formalités d’admission du bonhomme et je l’aidai à se dévêtir, à se laver. Il puait vraiment beaucoup. Il n’avait plus un cheveu, plus un poil de barbe, plus un sourcil. Sa peau était très pâle, comme celle d’un nordique, et présentait des taches qui m’intriguèrent. Tout en préparant son lit, je le questionnai :
- Depuis quand avez-vous ces marques ?
Il répondit de bonne grâce, après un soupir de soulagement, comme s’il venait d’identifier en moi quelqu’un de raisonnable, dont, enfin, il pourrait être entendu :
- Elles ont surgi au printemps.
Il parlait lentement, avec un accent indéfinissable. J’insistai :
- Pouvez-vous être plus précis sur les circonstances de leur apparition ? Vous rappelez-vous d’autres détails ?
Il réfléchit un moment, pendant que je le bordais. Maintenant que, lavé, il sentait le savon à la citronnelle, et que, dans la chemise blanche de l’administration, il ressemblait à un pénitent, je le regardais d’un œil plus indulgent. Je m’assis au bord du lit, comme si j’avais toute la nuit pour écouter son histoire. Il raconta :
Un nuage est venu de l’est, sur ma Laponie. Il est demeuré un moment avant de repartir vers l’Europe. C’est après son passage que j ‘ai eu ces taches sur ma peau, que j’ai perdu ma barbe, mes cheveux, mes sourcils. Et que mes rennes sont morts.
Je frissonnais, songeant que le nuage printanier pouvait être monté de Tchernobyl. Même si ce vieillard n’était pas le Père Noël, je me devais de l’écouter. Il continua son récit :
- Hormis ce nuage passager, plus rien ne nous séparait du soleil, d’ailleurs. La couche d’ozone, qui garantit toute vie sur la Terre, avait été absorbée par le gaz que vous nommez fréon et dont vous emplissez tous vos aérosols. La Terre commençait à mourir, par le pôle. Alors je suis parti. Bien avant décembre, à pied, les mains vides, car sans mes rennes mon traîneau de jouets se révélait intransportable.
Je frissonnais un peu plus. Mais le vieillard continuait, ébauchant un sourire (le premier que je lui voyais) :
- A vrai dire, la perte de ces jouets n’est pas grande. D’année en année ils étaient devenus plus laids. Les petites filles ne veulent à présent que ces horribles poupées Barbie, couleurs de sirops, et les petits garçons ne souhaitent que des guerriers de l’espace, aussi monstrueux. Noël n’est plus ce qu’il était. Même les cheminées sont rares, et je n’ai souvent que le choix de descendre par les vide-ordures ou de sonner à des portes dont j’ignore le code d’ouverture. Sans mes attributs on ne me reconnaît plus, et on ne me reçoit pas. On me crie par les fenêtres qu’on a déjà donné au facteur, aux pompiers, aux employés des poubelles et que cela suffit. Je dois mendier ma nourriture, ou me contenter, comme le mois passé, d’anguilles qu’avait rejeté le Rhin. Elles m’ont paru très indigestes, avec un goût prononcé de médicament. Que font donc les hommes, de la Terre, qui était si belle dans ma jeunesse ? le savez-vous, monsieur ?
Je voulus répondre, apaiser le vieil homme, lui expliquer l’enchaînement inéluctable des choses. Mais il était mort, la bouche encore ouverte sur sa dernière question.
Je rentrai chez moi, où m’attendait ce déguisement de Père Noël que je ne voulais plus porter. Je dis à mes fils que le vieux bonhomme n’existait plus. Ils répondirent qu’ils le savaient depuis longtemps, et qu’ils n’avaient paru y croire que pour m’être agréable.

1986

Le Noël du petit cirque

C’était juste une semaine avant Noël qu’un petit cirque avait planté sa tente au cœur du village. Une tente ronde, à l’ancienne, avec des reprises là où ses coutures tenaient mal, et même quelques pièces sur sa toile décolorée. Une tente qui ressemblait à un vieux jean, mais qui n’était pas si confortable : l’intérieur n’était pas chauffé, et les bancs paraissaient très durs aux fesses devenues exigeantes. Quant aux numéros des artistes, il faut bien le dire, ils n’étaient pas moins usés et ne pouvaient soutenir la comparaison avec les spectacles du cirque de Moscou, qu’on pouvait voir à la télévision. Cette semaine-là, d’ailleurs, tous les villageois restèrent devant leur poste car il leur parut qu’il faisait trop froid pour assister aux représentations du petit cirque. Il neigeait chaque nuit, et chaque matin la vieille tente semblait un gros dessert glacé. C’était bien joli, et les écoliers en firent des poèmes et des dessins pour le Père Noël, mais c’était également désastreux : sans spectateurs, il n’y avait plus d’argent, et sans argent, il n’y avait plus de nourriture, ni pour les artistes, ni pour les animaux.
Alors, le 24 décembre, l’acrobate, désespéré, grimpa au sommet de la tente, par l’extérieur, et accroché à la hampe du drapeau, il cria dans le haut-parleur qu’il avait faim, qu’il avait froid, qu’il allait mourir. Sa voix était éraillée, ses plaintes elles-mêmes étaient mourantes, et il faisait pitié, tout tremblant dans son maillot couleur d’azur, ayant laissé dans la neige l’empreinte de ses pieds nus. Les enfants, pour l’écouter, cessèrent leurs jeux, et les femmes interrompirent les préparatifs de la fête. Elle avaient un peu honte, leurs mains sur les étoiles de papier ou les couvercles des casseroles. Il y en eut même pour pleurer dans les sauces. Alors les hommes, raclant leur gorge pour ne pas paraître émus, se réunirent spontanément à la mairie, oubliant toutes leurs querelles, leurs désaccords, leurs divisions. On vit mêle là le curé, qui apprit à tout le monde le nom de l’acrobate : Jésus (qu’il prononça Résous) Esteban. Ce nom frappa les imaginations, réveilla les mémoires. On ne pouvait laisser mourir un tel homme, le soir de Noël. On décida d’héberger tous les artistes, et de les nourrir, ainsi que leur ménagerie. Jésus l’acrobate logea au presbytère, Hermann le montreur d’ours noirs fut invité par le boucher ; le clown Pipo alla chez le boulanger, qui avait beaucoup d’enfants, et Julietta la trapéziste prit place chez l’instituteur car c’était le seul à savoir parler italien, comme la demoiselle, qui était de Vérone ; le jongleur s’en fut chez le pharmacien, et Ahmed, le montreur de dromadaires savants et de gazelles gracieuses prit la route de la grosse ferme, avec tous les animaux.
Jamais le village ne passa si joyeux Noël car les artistes avaient beaucoup de souvenirs à raconter, et la nourriture, le vin en abondance leur déliaient la langue un peu plus encore. Ils se rappelèrent de rire, pour remercier leurs hôtes, et de mentir un peu. Les récits de leurs voyages misérables devinrent des contes fabuleux. On en oublia la messe de minuit, le Père Noël et même la télévision où des messieurs en jaquette et des dames à paillettes disaient beaucoup de bêtises. On inventa de nouveaux rites. Ce fut une vraie fête, toute neuve, toute vierge, que personne n’avait usée ni salie. Jusqu’aux vaches qui surent que cette nuit-là était différente de toutes les autres car les dromadaires savants montrèrent leurs tours dans l’étable, et les gazelles sautèrent par-dessus les veaux, si haut que leurs cornes touchèrent parfois les poutres du toit et que les vaches crurent voir des ailes.
A l’aube seulement le village s’endormit, en oubliant d’éteindre ses guirlandes électriques. Et alors, alors, j’en suis certaine, un ange est passé pour souffler les dernières bougies.

1987


Copyright Liberté Dimanche Francis Saclier

L’idée de ce conte m’était venue en voyant une photo inhabituelle (dans Liberté-Dimanche) : un dromadaire dans un champ de neige. L’article qui l’accompagnait rapportait qu’un petit cirque, bloqué par la neige et le froid à Bourg-Achard, et ne pouvant plus subvenir aux besoins de la ménagerie, avait été accueilli chez des habitants de la région.

J’ai souvent, par la suite, utilisé des photos insolites et des faits divers pour écrire des nouvelles (voir cette rubrique), ou faire travailler des élèves en ateliers d’écriture (voir cette rubrique). Détourner, détourner, il en restera toujours quelque chose…

Les chocolats de Noël

Le pâtissier était mort en plein été, derrière son store baissé, pour ne pas déranger les vacanciers. Il était parti sur la pointe des pieds, d’un arrêt du cœur, pendant que tout le village bronzait ailleurs, plus au sud, et que les enfants, sur les plages, faisaient des gâteaux de sable. Il n’y eut, pour l’enterrer que sa femme et trois croque-morts (le quatrième, celui des belotes de l’hiver, était dans les Pyrénées, et le cercueil, sur trois dos, sembla boiter, comme celui qu’il enfermait). Puis ce fut le grand retour, avec la fatigue des autoroutes, le souci de la rentrée. On s’étonna du store baissé. On présenta, tardivement, ses condoléances à la veuve. Et puis on oublia, car la mode n’était plus, ni dans ce village ni nulle part ailleurs, la mode n’était plus d’aimer les morts. On fleurissait la mairie, l’église, l’école, et la rue unique qui menait de l’une à l’autre, de l’autre à la troisième. Et on tartinait de bon goudron bien lisse cette rue dodue. Elle était belle comme un gâteau nappé de chocolat. Et le terrain de tennis, tout aussi astiqué, semblait une mousse à la framboise. Tout rappelait le pâtissier qu’on oubliait là-haut, sur la colline. Car le cimetière, au contraire du village, était fort négligé. Les ronces couraient sur les ruines des tombes anciennes, qui avaient été brisées, et dont les croque-morts, tout au souci de leur horaire syndical, de leur contrôle fiscal et de leur belote hivernale, avaient parfois éparpillé les os dans les allées défoncées. Les mères interdisaient à leurs enfants d’aller jouer dans ce champ carré où ils auraient pu se blesser. Et les chiens eux-mêmes dédaignaient de lever la patte contre les vieilles pierres. Seuls, les chats, plus aventureux, ou peut-être moins oublieux, seuls les chats osaient mettre leur nez délicat, leur nez de confiserie, leur nez en pâte d’amande rose sur les croix abattues, les bois vermoulus, les couronnes desséchées.
C’est alors que Noël approcha. Et qu’on se soucia vraiment du store baissé. Maintenant que le pâtissier était mort, qui fabriquerait l’indispensable bûche du réveillon, si jolie avec sa neige en sucre-glace, son lierre de crème au beurre et ses champignons en meringue, coquettement poudrés de cacao ? Qui fabriquerait les chocolats à crocher dans les branches du sapin, à déposer dans les souliers des enfants sages ou sur les assiettes des grands-mères (on avait pitié d’elles, qui ne pouvaient plus se baisser jusqu’à leurs souliers) ? Le maire, qui avait soin de ses administrés, réunit ses adjoints et conseillers. Ensemble, ils votèrent un budget spécial, pour commander dans une lointaine usine quarante kilos de croquettes au praliné et trente-trois bûches surgelées, dont vingt-neuf étaient au chocolat.
La fête se passerait aussi bien que d’habitude, ils en étaient certains, car les élus sont toujours certains du bien-fondé de leurs entreprises. Seul le curé avait un doute, qu’il n’osa montrer : un curé ne peut douter à l’approche de la Nativité, c’est une règle élémentaire. On fêta donc Noël, chrétiennement autour de la crèche, et de manière païenne autour de la table. Et on s’endormit, satisfait, repu, le soir du 24 décembre, ou pour les plus joyeux, les plus gourmands, à l’aube du 25 décembre. Il n’y eut que les enfants à demeurer troublés dans leur sommeil : ils pensaient trop au Père Noël dont, au réveil, ils découvriraient les cadeaux ;
Le Père Noël ne passa pas. Ou, pour être plus exact, il ne passa pas dans les maisons. Nul ne le vit sur les toits, nul ne l’entendit à l’intérieur des cheminées. Seuls les chats le rencontrèrent. Car c’est au cimetière qu’il choisit de distribuer sa hotte. Sur les tombes des petits enfants oubliés, il déposa des trains électriques, et des poupées aux yeux rêveurs ; sur celles des papas morts à la guerre, il aligna des soldats de plomb dont les balles ne tueraient jamais personne ; sur les dalles des jolies mamans, parties trop tôt, il abandonna des peignes de nacre et des miroirs d’étain ; et sur celles des grands-parents, qui s’étaient parfois ennuyés vers la fin de leur vie, il disposa des jeux de dominos, et de nain jaune, et de petits chevaux, des cartes brillantes, avec beaucoup d’as, et quelques dés truqués. Le Père Noël aimait particulièrement les grands-parents, tant il était lui-même un très vieil aïeul. Sur ces tombes-ci, il acheva de vider sa hotte. Et quand il parvint sur la pierre du pâtissier, il ne lui resta plus rien. Alors il pleura. Parce qu’il avait un peu honte d’avoir honte d’avoir mal fait ses comptes, d’avoir négligé le dernier mort. Et il pleura parce que l’aube était très belle, très froide, sur ce cimetière désolé où tombait la neige. Le Père Noël a toujours été un grand sentimental. Il pleurait, et les chats le regardaient, attendant un miracle. Il pleurait, et toutes ses larmes, coulant sur la tombe du pâtissier, toutes ses larmes devinrent des gouttes de chocolat.


Copyright Liberté Dimanche Francis Saclier

Ce conte fut écrit à l’automne qui suivit la mort de mon père (30 juillet 1988), et il me donna l’occasion, de manière encore une fois détournée, de lui rendre hommage. Mon père, Gaston Margas (voir cette rubrique), fut en effet un excellent pâtissier, dans le village où je suis née (Beaumont-le- Roger, dans l’Eure), et où il fut enterré. Noël ne fut jamais, pour nous, synonyme de fête, mais de travail.
Dès mes 8 ou 10 ans j’aidais alors ma mère dans son magasin, et, le soir du 24 décembre marquait le seul jour de l’année où le dîner n’était pas pris en commun (la grande table de la cuisine étant d’ailleurs occupée par les commandes) : mon père et le commis, leur très longue journée de labeur achevé, se restauraient, puis allaient dormir quelques heures, tandis que ma mère et moi, après avoir fermé boutique, mettions un peu d’ordre (ce que la presse des clients ne nous avait pas permis d’assurer à mesure), nous grignotions à notre tour, puis, allant nous coucher, nous réveillons mon père et son commis, vers 11 heures ou minuit. Je n’ai donc, dans mes albums, aucune photo de ces fêtes de fin d’année, puisqu’elles n’existaient pas pour nous. Mais, à une autre occasion chocolatière (Pâques) un photographe avait été convié à nous immortaliser devant le magasin (1950 ?)

Pour Roger Parment, il était si bien convenu que j’étais chaque année chargée du conte de Noël, qu’en 1989 il négligea de m’en faire la commande officielle, par un de ces petits billets ou appels téléphonique dont il était coutumier. Je me crus en disgrâce et n’écrivis rien. Paniqué, il me joignit trop tard, et je ne pus que lui proposer d’écrire, pour la semaine suivant la date fatidique :

Le Père-Noël était en retard

Contrairement à la tradition, l’auteur n’avait pas envoyé son conte au journal. Et le rédacteur en chef s’interrogeait sur les raisons de ce désistement quand lui parvint une autre nouvelle, plus étonnante : le Père Noël n’était pas venu distribuer ses jouets, en cette nuit du 24 au 25 décembre 1989. au matin, tous les enfants avaient trouvé leurs souliers vides. Et les parents, bien sûr, cherchaient les responsables d’un tel abandon : ils téléphonaient à la télévision, à la radio, au journal. Ils accusaient le gouvernement, l’opposition, les syndicats, la dernière expérience nucléaire, l’influence de Saturne dans le troisième décan du Capricorne. Mais ni le rédacteur en chef, ni aucun journaliste ne surent les renseigner. Et tous les ministères – auxquels ils finirent par s’adresser – étaient aux abonnés absents, leurs employés partis manger la dinde en famille, se casser une jambe aux sports d’hiver.
Une autre semaine commença, où les adultes, le foie un peu chargé, retournant à leurs activités habituelles, oublièrent la déception de leurs enfants. Il fallait préparer le second réveillon, écrire les cartes de vœux, rendre visite aux vieux parents ordinairement oubliés dans les hospices. On avait bien autre chose à faire que de s’interroger sur les caprices du Père-Noël.
D’ailleurs, à la réflexion, lui aussi était un vieillard, et sa défection signait son âge. La rumeur commença de courir qu’il devait être gâteux. Bref, on l’oublia, car c’était bien plus commode que de continuer à réfléchir.
Vous devinerez donc quelle fut ma surprise quand, moi, l’auteur négligent, je le trouvais devant ma porte, hier soir. Il n’était pas très conforme à son image habituelle, sale, dépenaillé, hagard, ayant des poches de fatigue sous les yeux. Je le soupçonnais d’abord d’avoir bu, ou de s’être fait détrousser, car il n’avait plus sa hotte, ni sa houppelande rouge. Pour ne rien vous cacher, il était en caleçons de flanelle, et seule sa célèbre barbe blanche m’avait permis de l’identifier. Il s’assura que j’étais bien auteur de contes. Je le priai d’entrer, lui présentai mon press-book, lui offris une coupe de champagne. Rassuré par ce qu’il lisait, ragaillardi par le Dom Pérignon, il se décida à parler :
- Il vous faudra, madame, pour cette fois changer de genre, car ce n’est pas une histoire pastelle que je viens vous confier là, pour que vous la rapportiez au journal.
Je protestais que je n’avais pas toujours écrit des choses gaies, ou mièvres, et que je savais, quand il le fallait, être sérieuse ou grave. Il continua :
- Fort bien. Donc, j’ai quitté le pôle, à la date habituelle, avec mes jouets, ma hotte, mon traîneau, tout mon barda ordinaire. Mes rennes avaient leur comptant de fourrage, ma chaufferette assurait le confort de mes pieds, mon chronomètre confirmait que nous étions dans les temps : tout allait pour le mieux, et j’aurais pu m’acquitter de ma mission comme les autres années. Mais avec l’âge, je deviens curieux, et je voulus faire un crochet, au moment où j’assurais la distribution des jouets en Allemagne : puisqu’à Berlin la porte de Brandebourg était ouverte, je décidais de la franchir, d’est en ouest, d’ouest en est, et puis d’est en ouest, d’ouest en est. Je pris goût au manège, et la population qui m’avait reconnu m’ovationna un moment, me prit en photo, devant le mur, derrière. Je m’amusais bien. Mais, petit à petit, je ressentis un malaise, comme l’éveil d’une mauvaise conscience. Et je décidais d’un changement d’itinéraire, bifurquant vers la Roumanie alors que j’étais attendu ici.
La voix du Père Noël, soudain, s’était altérée. Et son regard me parut plus triste encore. Je lui versais une nouvelle coupe, à laquelle il ne toucha pas. Il soupira, reprit son récit :
- Comment aurais-je pu deviner ce qui m’attendait là-bas ? On n’use de moi qu’une fois par an, et pour cette représentation unique, je dois toujours arborer le visage heureux d’un amuseur public. Je n’étais pas préparé à l’horreur d’un charnier. Car j’ai vu des morts, madame, par milliers. Dépouillés de leurs vêtements, et dont, parfois, il manquait un membre, le sexe, la tête. Sur la poitrine écrasée d’une femme, j’ai distingué un petit enfant fracassé. De quoi avais-je l’air, moi, avec mes ours en peluche, au bord de cette fosse ? J’ai couvert la femme et l’enfant de mon manteau. Et j’ai pleuré, à genoux, dans le boue, toute une nuit. Mais que font les hommes, madame, de leur vie ?
Je ne savais quoi répondre. J’avais vu, moi aussi, cette fosse terrible, au journal télévisé. Et je comprenais bien comme nous étions fous de pouvoir inventer le Père Noël en même temps que nous suscitions, un peu partout, à intervalles réguliers, d’ignobles tyrans.
Le Père Noël s’était levé. Je le laissais partir sans oser lui demander s’il passerait l’année prochaine. Je demeurais un moment hébétée devant nos coupes et la bouteille, sans y toucher. Puis je vidais le reste du champagne dans l’évier.

1989

La Lettre au Père-Noël

La très ancienne usine de jouets français avait dû fermer ses portes, à cause de la concurrence asiatique et du succès persistant des poupées Barbie venues d’Amérique. Depuis ce jour, le père de Marinette et Léopold était au chômage. Au début les enfants s’étaient réjouis de toujours trouver leurs deux parents à la maison quand ils rentraient de l’école. Maman préparait le goûter, papa aidait aux devoirs, et Domino, le chien, amusait toute la famille par ses jeux avec le chat Caramel.
Mais le temps passait, l’humeur de papa devenait sombre, l’argent manquait à cause de tous les séduisants crédits autrefois obtenus pour payer la maison, le canapé confortable, le poste de télévision en couleurs, la caravane des vacances et la voiture assez puissante pour tirer la caravane. On vendit la caravane, renonça aux vacances.
C’est alors que Marinette et Léopold, plus désœuvrés qu’à l’ordinaire (car les enfants du voisinage avaient tous disparus sur les autoroutes, vers les plages) se mirent à lire les vieux livres de maman. Ces pages étaient pleines de fées, d’ogres, d’histoires terribles où des parents abandonnaient leurs enfants dans des forêts quand ils ne pouvaient plus les nourrir. Marinette, qui était l’aînée, eut bientôt peur que ces contes ne deviennent un jour réalité. La télévision sembla confirmer ses craintes : les ogres étaient de retour dans les forêts des vacances, ils tuaient des petites filles, des petits garçons. Ils étaient même devenus si gourmands qu’ils enlevaient aussi des militaires du côté de Mourmelon. Papa éteignait la télévision, on ne pouvait jamais savoir si les ogres étaient capturés, et maman faisait des additions, avec les étiquettes de pâtées de Domino, des croquettes de Caramel. Les parents annoncèrent un soir :
- Nous irons porter les animaux à la S.P.A., le dernier jour de l’année.
Entendant cela, Léopold pleura à gros bouillons. Et Marinette, ne pouvant dormir, décida d’écrire au Père Noël. Une lettre beaucoup plus longue qu’à l’ordinaire, où elle ne demandait aucun jouet, souhaitant seulement du travail pour son papa. Dans son idée, le Père Noël était président-directeur général d’une multinationale de jouets. Il pourrait don employer un ouvrier spécialisé dans le montage des yeux de poupées : il en a monté vingt millions, cher Père Noël, sans jamais mélanger les yeux bleus et les yeux noirs…
Le soir du 24 décembre, Marinette, encore, ne dormit pas, épiant tous les bruits de la maison. Elle entendit le vieux bonhomme traverser la salle à manger. Il se cogna contre une chaise, ce qui lui tira un gros mot. Marinette se demanda alors qui avait si mal élevé le Père Noël. Elle se promit d’en parler à Léopold, puis elle s’endormit.
Quand la famille s’éveilla, elle put constater que sur le sapin, à la place de l’étoile, il y avait une lettre, adressée au père de Marinette. Elle disait :

Monsieur l’ouvrier spécialisé
en montage des yeux de poupées

Mes services de renseignements m’ont exposé votre problème, me rapportant aussi vos mérites, qui semblent grands. En conséquence de quoi je vous propose, à partir du 1er janvier (et à condition que vous n’ayez pas abandonné Domino et Caramel la veille) d’entrer à mon service, au bureau des idées. Car j’ai constaté que les marchands de jouets chez lesquels je me fournis ordinairement sont en déficit du côté de l’imagination. Il s’ensuit que les enfants, vite lassés, retournent devant l’écran du téléviseur qui est, je ne vous l’apprendrai pas, une invention très pernicieuse : on s’y use les pupilles, s’engourdit les muscles, on demeure bouche ouverte, l’air hébété. On devient idiot ou très craintif, en proie à des cauchemars horribles. Si mes conditions vous conviennent (elles vous seront exposées dans un prochain courrier par ma secrétaire) et que, passé l’indispensable mois d’essai, nous soyons satisfaits l’un de l’autre, je vous propose également de faire la prochaine tournée à ma place. Je me sens un peu fatigué, ayant 162 ans depuis trois semaines, et j’aimerais bien un successeur. Hélas, n’ayant jamais rencontré de Mère Noël (même dans les manifestations féministes où je me suis parfois rendue), je suis sans descendance. Accepteriez-vous aussi ce poste (avec treizième mois et prime de rendement car il faut travailler très vite la nuit du 24 au 25 décembre) ? pourquoi donc l’espèce humaine s’est-elle mise à proliférer si déraisonnablement ? Une assurance est également prévue car il arrive qu’on glisse sur les toits ou se cogne contre les chaises. Je vous en serais très reconnaissant.
Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, Monsieur l’Ouvrier etc., toute l’assurance de ma sympathie.
Père Noël
P.S. : sous le sapin, vous trouverez deux cartons. Ils contiennent de quoi nourrir toute une année Domino et Caramel.

1990


Copyright Liberté Dimanche Francis Saclier


Le Noël de la vieille dame

On avait dit à la vieille dame qu’elle mènerait la vie de château. Et certes, la maison de retraite où sa famille l’avait conduite était bien située dans un château, du XVIII° siècle, au bout d’une majestueuse allée de tilleuls, qui embaumeraient sûrement au mois de juin. Mais la vieille dame était entrée là en novembre, à un moment où les arbres n’avaient plus de feuilles, où l’allée était boueuse, où les fenêtres, toujours closes, ne laissaient pénétrer aucun parfum campagnard mais conservaient plutôt les relents de pharmacie et de cuisine refroidie qui constituaient l’ordinaire du lieu. La vieille dame n’avait plus si bonne oreille, ni si bonne vue que dans sa jeunesse, mais son odorat était toujours aussi délicat. La vie de château était en fait une vie de recluse entre les murs de sa chambre, avec passages obligés au réfectoire et au salon où trônait le téléviseur, cet objet diabolique qui suscitait des querelles entre les pensionnaires, jamais d’accord sur le choix des programmes.
La vieille dame était donc généralement triste. Surtout ce soir du 24 décembre qu’elle passait loin de sa famille pour la première fois de sa vie. Elle n’avait pas voulu décorer le réfectoire, ni le grand sapin du salon avec les autres pensionnaires et elle avait mangé sans appétit l’excellent repas préparé par la cuisinière. C’est à peine si elle avait trempé ses lèvres dans la coupe de champagne qui avait suivi la bûche traditionnelle. Toute la compagnie s’était ensuite rendue au salon pour suivre la messe de minuit à la télévision. La vieille dame avait préféré se coucher. Mais elle ne réussissait pas à dormir. Elle accusait la rumeur venue du salon, le champagne, et elle s’irritait d’être si vieille, si insomniaque. Elle n’avait pas fermé ses volets et sa chambre demeurait claire à cause de la pleine lune éclairant la neige du parc. Le paysage était superbe, figé dans son cristal blanc.
La vieille dame pensa à tous les Noël de sa vie, avec une tendresse particulière pour ceux de son enfance, à présent si lointaine. Ah, cette fois où son père s’était déguisé en Père Noël, arrivant couvert de flocons depuis le fond du grand jardin.
Comme cela avait été émouvant ! La vieille dame soupira, regarda plus intensément le paysage, collant son visage au carreau froid. Il lui semblait que quelque chose remuait dans l’allée de tilleuls immobiles. Quelque chose de rouge, qui prenait silhouette humaine, à mesure que la vieille dame plissait les yeux pour mieux voir. Quelque chose qui ressemblait à un Père Noël. La vieille dame gloussa, se moquant d’elle-même, accusant une nouvelle fois le champagne. Mais il y avait bien un Père Noël dans l’allée, qui s’était immobilisé en arrivant à la terrasse et qui lui faisait signe de venir le rejoindre. La vieille dame cessa de rire, ouvrit sa fenêtre dans l’espoir que le froid dissiperait les effets du champagne, lui rendrait une vue exacte du parc. Le froid, certes, la saisit, lui coupant le souffle, mais le Père Noël ne disparut pas. Il continuait de faire signe à la vieille dame, et même, à présent qu’elle avait ouvert la fenêtre, elle entendait sa voix : Alyette, disait-il, viens près de moi, j’ai trois oranges pour toi et une poupée à visage de porcelaine.
La vieille dame frissonna, non pas à cause du froid, mais des curieux cadeaux que promettait ce Père Noël : exactement les mêmes que ceux du 25 décembre 1913. la vieille dame mit sa robe de chambre, ses bottes et descendit doucement dans le parc. Personne ne la vit ni ne l’entendit sortir. Le Père Noël était bien là, au bas des marches de la terrasse. Il lui tendit la main, et elle le suivit derrière les tilleuls, se demandant si elle verrait là son traîneau et ses rennes. Mais sa surprise fut bien plus grande car elle reconnut le tilbury de ses parents. Sa mère était assise là, tenant les guides de Candie, le brave cheval qui les avait menés vers tant de prairies, tant de fermes amies, pour des pique-niques, des repas de noces, des fêtes. Et près de maman, il y avait les deux frères, la petite sœur de la vieille dame. Alyette, Alyette, monte avec nous, où donc étais-tu cachée, demandaient-ils. Alyette hésitait encore, incrédule. Elle avança la main vers la tête de Candie. C’était bien le bon cheval au poil raide, au souffle chaud, au regard tendre.
Alyette monta dans le tilbury, surprise de sauter si agilement du sol au marchepied. Et plus surprise encore de voir que ses pieds si agiles n’étaient plus chaussés de bottes mais de délicates bottines à boutons, faites pour des pieds d’enfants. Alyette s’assit près de sa mère, dont elle reconnut le parfum de Verveine. Et le Père Noël prit les guides, claqua sa langue. Candie partit de son petit trot habituel.
Au matin, on trouva la vieille dame morte dans le parc. Un sourire était demeuré sur son visage : elle était retournée dans son enfance pour l’éternité.

1991


Copyright Liberté Dimanche Francis Saclier

J’avais écrit ce texte comme on tente une opération magique, pour conjurer le sort…
Car en cette fin d’année 1991, nous étions dans les cartons d’un déménagement. Ma mère ne s’était pas remise de son veuvage, et ce qui, du vivant de mon père, semblait une distraction due à l’âge avait pris des proportions assez inquiétantes pour que nous nous décidions à l’accueillir chez nous. Elle quitterait donc ce village où elle était arrivée, adolescente, 65 ans plus tôt. Qu’elle vive ses dernières années avec nous (qui déménagions du même coup, pour habiter un appartement où elle aurait ses aises, y jouissant de la plus grande des chambres) était ce que je pouvais lui offrir de meilleur. Mais je craignais qu’elle ne soit atteinte de la maladie d’Alzheimer.
C’était effectivement le cas. Et ce texte, loin de conjurer le sort, de contrer cette horreur d’un placement en maison de retraite, fut terriblement prémonitoire : je dus, en Mai 1994, hospitaliser définitivement ma mère, qui s’enfonça un peu plus, retournée dans son enfance, me confondant bientôt avec sa mère, prenant une des autres malades pour sa petite sœur. Elle mourut en avril 1997, pas d’une manière si poétique et douce que dans mon conte hélas…

Le Noël des grenouilles

Jusqu’à cet hiver-là, le vieux quartier semblait oublié des promoteurs. Peut-être parce qu’il était plus loin que les boulevards, ces terribles ceintures rugissantes qui coupaient la ville en deux. On y trouvait des rues étroites, bordées de hauts murs sévères, en torchis ou en briques, cachant des jardins prolifiques. Des roses et des chats somnolaient sur ces murs, d’où parfois des glycines et des chèvrefeuilles s’épanchaient sur les têtes des passants. C’était un quartier calme, où les vieillards pouvaient, selon leur mauvaise habitude, marcher au milieu de la chaussée, et les enfants circuler à bicyclette, où les grasses matinées étaient encore possibles, pourvu qu’un membre courageux veuille bien, dans chaque famille, se tirer des draps tièdes pour aller chercher les croissants et le journal dominical.
Or, ce dimanche d’automne, le quartier digéra très mal les croissants, sans que le savoir-faire du boulanger fût en cause : le journal annonçait que la plus jolie maison serait détruite, pour faire place à un immeuble de cinq étages et un carré de bitume où garer cinquante voitures. C’était une maison centenaire, avec des pignons sculptés et des balcons de bois, un toit d’ardoises très pentu, hérissé de cheminées faussement gothiques, comme on n’en voyait guère qu’au bord de la mer, dans ces villas autrefois habitées par des excentriques ayant connu Offenbach et Maupassant, Eugène Noël et Maurice Leblanc. Cette maison était enfouie dans un parc avec de grands arbres où hululait une chouette solitaire et un petit étang où s’ébattait une troupe de grenouilles turbulentes.
Les grands-mères venaient devant ses grilles ouvragées, les soirs de pleine lune, pour des leçons de choses à leurs petits-enfants (et les petits-enfants demandaient : c’est quoi, mamie, des leçons de choses ? Ce à quoi les grands-mères répondaient, péremptoires : ce sont des choses démodées, sur les hulottes et les rainettes, les hêtres pourpres et les ginkgos biloba, qui mériteraient votre attention à l’égal des dinosaures ).
Les grands-mères s’assemblèrent donc, après la messe (qu’elles avaient suivi distraitement) sur le parvis de l’église, pour discuter du malheur à venir. Et celle qui avait la plus belle calligraphie fut chargée d’écrire au maire (C’est quoi, mamie, la plus belle calligraphie ? C’est une chose démodée, dont ton ordinateur est incapable). Le maire répondit, acceptant de recevoir une délégation dans son bureau lambrissé ouvrant sur un jardin et une fontaine où un centaure enlevait une naïade ( C’est quoi, mamie, lambrissé, centaure, naïade ? Ce sont… mais ouvre donc ton dictionnaire ! Cet enfant n’a pas appris à parler…). Il écouta la botaniste, la calligraphe, l’amie des bêtes, leur précisant toutefois qu’espérer le renoncement d’un promoteur c’était croire au Père-Noël. Les grands-mères se retirèrent fort tristement car elles ne croyaient plus en ce vieux bonhomme ( Mais pourquoi tu crois plus au Père-Noël, mamie, si tu crois encore au p’tit Jésus ?).
Le soir du 24 décembre arriva, bien sombre, bien froide, comme il convient, une nuit de doute et d’espérance. Les grands-mères prièrent avec ferveur, leurs petits-enfants près d’elles, tandis que les mères se brûlaient avec la sauce de la dinde au four et que les pères, ayant ouvert les huîtres, cherchaient le sparadrap dans la boîte des premiers secours. La messe terminée, les vieilles dames frileuses ne songeaient qu’à rentrer vite, mais les enfants voulurent passer devant la maison condamnée, par caprice croyait-on. Les grilles en étaient largement ouvertes et les fenêtres brillamment éclairées, comme dans le conte de Madame Leprince de Beaumont (C’est qui, mamie, Madame…). On osa s’aventurer, les menottes des petits blotties dans les mains parcheminées des aïeules, et ce qu’on vit coupa la parole à tous les bavards : sous le cèdre de la chouette, un traîneau garni de grelots était dételé et huit superbes rennes se miraient dans l’étang, où les grenouilles étaient muettes de stupéfaction. Les enfants se précipitèrent pour caresser les animaux, monter dans le traîneau (Oh, mamie, c’est bien plus amusant que les manèges !) et les grand-mères qui commençaient à frissonner entrèrent dans la maison. Elles y trouvèrent le Père Noël, confortablement installé dans un fauteuil de cuir anglais, se chauffant les pieds à un feu de cheminée et fumant un gros Havane. Aussi courtoisement que le maire, il les pria de s’asseoir dans ce salon (également lambrissé) et leur expliqua sa présence :
- J’ai à peu près l’âge de cette maison et je suis devenu trop frileux pour vivre au nord de l’Europe. Je vais m’installer ici, où personne n’osera me chasser, n’est-ce pas ?
Personne, en effet, ni le maire ni le promoteur n’osa chasser le Père Noël et la vieille maison fut sauvée.

1993

Cette maison, et cet article de journal ont bien existé :

Ils m’ont inspiré ce conte. J’espérais, de ma plume, aider au sauvetage de la maison, sise dans le quartier où je vivais avec ma mère. Elle fut sauvée, non pas grâce à moi (a-t-on jamais vu un écrivain avoir vraiment du pouvoir ?) mais à la vigoureuse opposition des habitants de ce quartier, constitués en association. On n’en fit rien. Des squatters s’y installèrent plus tard, y commettant les ordinaires déprédations. Ils en furent chassés par un nouveau projet et le feuilleton continua.

J’avais déjà quitté ce quartier. Mais il m’est arrivé de passer récemment (novembre 2006) en voiture, devant la grille. Une pancarte annonçant des travaux y est suspendue. J’irai la lire un jour.
Ce conte fut le dernier à paraître dans l’hebdomadaire régional. Mais, l’habitude étant prise, j’en produisis quelques autres pour des amis, ou sans destinataires particuliers. En voici quelques-uns :

Le Noël de Saint Ragonec

L’ouverture du supermarché de Saint Ragonec eut lieu juste une semaine avant Noël. Son directeur invita tous les habitants du village à boire un verre de mousseux dans le périmètre des caisses, ce qui parut fort somptueux mais ne l’était pas vraiment, eu égard au chiffre d’affaires de la société multinationale dont dépendait ce supermarché. Et Saint Ragonec ne comptait que 103 habitants. Ils furent 100 à venir, en famille, curieux d’admirer l’abondance des marchandises, fiers de pousser leurs caddies dans les allées éblouissantes et de dépenser leur argent sous les hauts-parleurs alternant musique sirupeuse et publicités fracassantes. Les hommes furent impatients, les femmes nerveuses, et les enfants infernaux.
Mais tous étaient d’accord pour blâmer les trois absents qui avaient décliné l’invitation. Il s’agissait de trois hurluberlus écologistes n’ayant cessé de s’agiter depuis un an , s’enchaînant aux arbres qu’on devait abattre pour la construction du magasin, se couchant sous les haies qu’il était prévu de raser pour dégager les abords du parking, et lâchant veaux, vaches et cochons pendant toute la durée des travaux. Une des vaches avait porté au cou une pancarte priant qu’on lui rendît la prairie où elle avait l’habitude de brouter et les pommiers contre lesquels elle aimait à se frotter le dos. Ni l’animal, ni les écologistes n’avaient été entendus, mais le directeur du supermarché avait pris des mesures, avec l’architecte, contre ce que le capitaine de gendarmerie – qui avait fait un stage à Paris – nommait ces éléments incontrôlés : un haut mur couronné de fils de fer barbelés s’élevait sur l’arrière du bâtiment, là où s’effectuaient les livraisons, et un vigile patrouillait la nuit, avec un chien dont on avait vérifié qu’il eût toutes ses dents. La population pouvait dormir tranquille : on ne pillerait point sa caverne d’Ali Baba.
Elle dormit si bien, la nuit du 24 décembre, après le sacrifice rituel de la dinde, qu’elle s’éveilla fort tard le 25, et ne s’étonna pas avant midi de n’avoir ni vu ni entendu le Père Noël. Les cheminées demeuraient vierges de cadeaux, et les sapins commençaient à perdre leurs aiguilles sur des souliers vides. On soupçonna bientôt les trois écologistes, les accusant d’avoir kidnappé le vieux bonhomme, et on se rendit chez eux pour vérifier. On n’y trouva qu’eux-mêmes, qu’on molesta un peu, et leur vache, qu’on priva de son foin. On fouilla le petit bois, l’étang, en vain, et le capitaine de gendarmerie lança un avis de recherche aux communes voisines, avec portrait-robot du disparu.
Comme il n’y avait plus rien à faire que d’attendre, on attendit, les femmes soupirant dans la vaisselle sale, les hommes grognant entre les pages de leur journal, et les enfants pleurant sur leurs vieux jouets.
C’est alors qu’apparut le chien du vigile, traversant l’unique rue du village avec un chiffon rouge entre les dents. Il passa et repassa, portant son chiffon d’un air si conquérant et si satisfait qu’il finit par intriguer. On le suivit. Il mena la population médusée sous le grand mur du supermarché : là, emprisonné dans les barbelés comme une mouche dans une toile d’araignée, le Père Noël se débattait, furieux, jurant, hirsute, et montrant son caleçon là où le chien avait saisi le fond de son pantalon rouge. On le délivra, le pansa, lui offrit à boire et à manger, le maire lui présenta les excuses de Saint Ragonec, assorties d’une médaille en chocolat (car on n’eut point le temps d’en fondre une dans le bronze), mais rien n’apaisa la colère et la rancune du vieux bonhomme, et plus jamais il ne passa à Saint Ragonec.

1987

Là encore, je m’inspirais de la réalité, voyant pour la première fois (non pas à Saint Ragonec mais dans une commune voisine de Rouen) un supermarché gardé par un mur couronné de barbelés, et surveillé par un vigile nocturne, assisté d’un chien. Depuis, ce qui m’avait étonnée est devenu la règle…

Hospitalité*

Je l’avais repéré depuis plusieurs jours, mais il était toujours entouré d’enfants, de mères, voire d’aïeules, et je n’avais pas osé l’attaquer, craignant de recevoir des coups de sacs à main. Mais ce dernier jour, peu avant la fermeture du grand magasin, il était solitaire, les familles étant trop pressées pour s’arrêter. Je l’abordai brutalement, en tirant sur sa barbe postiche :
- Vous n’avez pas honte ?
Il ne répondit pas. Je répétai :
- Vous n’avez pas honte ?
Il parut réfléchir, hésita à chercher de l’aide, mais les vendeuses étaient trop assaillies par les clientes survoltées, il dut m’affronter :
- Honte de quoi ?
- De tromper les âmes candides. D’entériner le mensonge mercantile des adultes au sujet du Père Noël. Vous n’êtes même pas ressemblant avec votre tas de coton autour de la bouche et votre houppelande synthétique. Vous êtes trop jeune, trop maigre.
- Le costume est fourni par l’employeur ;
- Lamentable ! Avec les prix qu’ils affichent, ils pourraient ne pas lésiner.
- Ils lésinent aussi sur mon salaire.
- Bien fait !
- Je ne mange pas tous les jours. C’est un emploi saisonnier. Ordinairement je suis S.D.F.
J’accusai le coup. Tout à ma rage, j’avais négligé le contexte social de l’époque. Pourtant, lorsque j’allais au cinéma certains soirs, je trébuchais régulièrement sur des corps endormis. Les trottoirs nocturnes étaient saturés de poubelles, de vagabonds, de prostituées. J’avais pendant un temps essayé de ramener ces dernières dans le chemin de la vertu, mais je m’étais fait agonir d’injures. J’allais de moins en moins au cinéma. D’ailleurs, les films étaient de plus en plus violents. Je me trouvai finalement stupide d’avoir agressé ce faux Père Noël. Je le priai de m’excuser et m’apprêtai à filer, mais il me retint par le bras :
- Trop facile, ma p’tite dame !
- Mademoiselle.
- Je comprends mieux.
- Vous avez de la chance. Moi, le monde actuel m’échappe complètement.
- Je peux vous expliquer si vous m’invitez à dîner ce soir.
- Je jeûne chaque 24 décembre, pour protester contre la débauche de mangeaille, de cadeaux, et le mensonge entretenu depuis des générations.
- Vous feriez mieux d’inviter un pauvre. C’est peut-être Jésus qui passe.
L’argument me frappa car j’étais bonne catholique. L’affaire fut conclue. Je devins une de ces clientes survoltées, achetant de quoi organiser des agapes au dernier moment. Chargés de victuailles et d’un sapin qui commençait déjà à perdre ses aiguilles, nous nous rendîmes chez moi, non sans avoir repris le chien galeux de mon hôte, attaché à l’entrée du magasin. L’animal était sale, vieux, se grattait abondamment, avait une odeur abominable, mais je n’envisageais pas une minute de séparer deux amis unis dans la détresse.
Je mangeai avec appétit, ce qui ne manqua pas de me surprendre. Le Père Noël but d’abondance. Le chien croqua les os de la dinde, après avoir terminé le foie gras et vomi les pinces de la langouste sur la moquette. Je repris trois fois de la bûche et je grignotai des chocolats. Je parlais peu, trop occupée à me faire expliquer le monde. Repue, j’eus sommeil. Timidement, je proposai :
- Il serait peut-être temps de rentrer chez vous ?
- Dans la voie lactée ? Sous un porche ? Sur une bouche de métro ? Je n’habite nulle part.
J’hésitai à mener plus avant ma bonne action. Jamais un homme n’avait dormi sous mon toit. Je soufflai ce que je crus être une solution :
- Et l’asile de nuit ?
- Ils ne prendront pas mon chien.
Vaincue par cet argument j’outrepassai ma pudeur :
- Je vous autorise à dormir cette nuit sur mon canapé. Mais promettez-moi que demain vous serez partis.
Il promit. J’eus une dernière hésitation en me retirant dans ma chambre : devais-je en pousser le verrou ? Ferais-je le gros titre de l’hebdomadaire local prochainement : Violée par le Père Noël. J’étais pompette, et l’idée d’une telle abomination me fit rire. Je ne mis pas la targette.
Je dormis merveilleusement, mais fus tirée d’un rêve (où l’aile d’un ange me chatouillait) par une odeur nauséabonde. Le chien était sur mon lit et s’apprêtait à me lécher la figure. Je fus debout d’un bond. Son maître était parti, ainsi qu’il avait promis. Avec mes économies et les bijoux de ma défunte maman. Il avait laissé quelques lignes écrites sur le carton du gâteau, posé sur la vaisselle sale : Vous avez raison de ne pas croire au Père Noël. Merci pour l’hospitalité. La signature était illisible, mais il y avait un post-scriptum : le chien s’appelle Misère. N’hésitez pas à le faire piquer s’il vous encombre.

1996

Phobie

Pendant des années j’ai cherché des prétextes pour couper court aux festivités de Noël. Je n’ai jamais réussi. Toujours je me suis enferrée dans des mensonges ridicules, des histoires rocambolesques, qui me valurent, outre la l’obligation de participer à cette fête obligée, la désapprobation de mes proches. Comment pouvait-on être si mécréante, si sauvage, si entêtée ? Je n’avais rien à répondre. Je restais muette, désemparée de n’être pas devinée quant à mes raisons profondes, coupable face au bloc familial. Et je m’exécutais finalement, sortant l’escabeau pour plonger au fond du plus haut placard, là où j’enterrais, chaque mois de janvier, le boîte portant l’étiquette guirlandes. J’espérais parfois tomber, pour passer Noël à l’hôpital, mais on se méfiait tant de moi que, toujours, un parent veillait au pied de cet escabeau. On surveillait mes sauces également, pour le cas ou j’aurais médité d’un attentat gastronomique. Et on ne me laissait plus allumer les bougies depuis que j’avais incendié un sapin.
Cette année, je n’ai rien inventé, épuisée de ces rebellions. J’ai même décidé de faire preuve de bonne volonté : j’ai sorti la boîte des guirlandes bien avant qu’on ne m’en parlât avec les précautions d’usage. Le 11 Novembre exactement. Je croyais faire une surprise agréable à mon mari, au moment où il rentrait du vin d’honneur qui suit le défilé de la fanfare et le dépôt de gerbe au monument aux morts. La boîte était sur la table, en évidence entre nos assiettes. J’attendais dans le fauteuil, très sage. Mon mari s’est approché sans que je l’entende. Quand il s’est penché sur moi pour m’embrasser, j’ai sursauté. Et puis j’ai remarqué son teint cramoisi (le froid ? le Muscadet ?) ; je me suis mise à chanter Le petit renne au nez rouge, dont j’avais tant rebattu les oreilles à mes parents quand j’étais enfant. Mes parents sont morts depuis longtemps, la chanson brutalement ressurgie à ma mémoire m’a finalement attristée. Mon mari n’a fait aucun commentaire, il s’est dirigé vers le téléphone, il a appelé notre fille pour lui annoncer : ta mère est fatiguée, il ne faudra pas compter sur elle le 24 décembre. J’étais stupéfaite. Quoi ? Remporter une victoire sans combattre ? Etre quasiment traitée en malade quand je croyais pouvoir affirmer être en aussi éclatante santé que les fêtards à venir ? La colère m’a prise, j’ai jeté les guirlandes à la tête de mon mari.
Je n’ai plus entendu parler de rien ? Tout s’est préparé dans le secret. J’ai seulement surpris des conciliabules au téléphone, qui s’interrompaient à mon approche. Mes petits-enfants eux-mêmes, pourtant encore en âge de croire aux balivernes du p’tit Jésus et du vieux barbu, ont été d’une discrétion absolue. Jusqu’à ce soir où Fanny, ma préférée, m’a suppliée de venir voir les zanimaux dans l’église. Le curé avait décidé d’innover, remplaçant les habituels mannequins par du bétail vivant. J’ai consenti, ma main dans celle de Fanny, qui a sautillé tout le trajet. Trois moutons, un âne et un bœuf assuraient la figuration, couché dans la paille sous une étoile en carton, près des fonds baptismaux. Des coussins et un berceau rustique attendaient les genoux et les fesses des trois grands rôles, qui ne paraîtraient qu’au moment de la messe nocturne. J’ai pris Fanny dans mes bras, pour qu’elle touche le museau de l’âne, qui semblait particulièrement lui plaire. Il s’est laissé faire. Je l’ai caressé à mon tour et nous sommes rentrées.
J’ai devant moi la merveilleuse soirée solitaire et dépouillée dont je rêvais. Sans arbre arraché à la forêt, sans gibier massacré, sans conte à dormir debout. Ce n’est pas que je ne goûte pas les contes, mais j’ai passé l’âge depuis longtemps Amahl et les Rois Mages était mon préféré, je dois encore avoir ce livre de mon enfance, parmi tous les autres que j’ai précieusement gardés. C’est la nuit pour les relire, peut-être ? Personne n’en saura rien.
Je néglige de dîner pour fouiller le placard. Celui où dort la boîte aux guirlandes et la malle aux poupées, mon jeu de nain jaune et le carton de ma bibliothèque enfantine, mon petit piano bleu dont les touches sont devenues muettes, et mon premier ours, celui qui est borgne et a perdu ses oreilles. Le placard interdit à quiconque sauf à moi, et dont je serre la clef comme Barbe-Bleue celle du cabinet aux épouses mortes. Sésame, ouvre-toi, dis-je, tournant le petit objet dans la serrure. Et la porte s’ouvre, livrant mes trésors, ma caverne d’Ali-Baba. Je retrouve Cendrillon, Peau-d’âne, Blanche-Neige et Boucle d’or, avant d’atteindre la couverture jaune et bleue sur laquelle Amahl joue du pipeau, sa béquille posée près de lui. Les Rois Mages approchent, suivant l’étoile. Les Rois Mages fatigués qui, un moment, vont se reposer dans la cabane de la pauvre veuve, mère du jeune berger. Et au matin, quand ils repartiront, l’infirme ne boitera plus. J’ouvre le livre, cherchant la page du miracle qui me faisait frissonner de bonheur. Je ne sais plus que soupirer. Je feuillette mes autres albums, m’enfonçant toujours plus profond dans mon enfance. Le temps passe. J’ai entendu sonner les cloches, meugler les avertisseurs des voitures. Plus tard il y a eu quelques crissements de freins, et, plus loin, le hurlement sinistre d’une ambulance. Les victimes de Noël, titrera le journal. Une nuit qui devrait être de miracle. Je soupire encore, range mes livres éparpillés. Le silence est devenu total, je suis au cœur de la plus grande obscurité. Y’a-t-il seulement des étoiles, un rayon de lune baignant mon jardin de leur lumière spectrale ? Il me suffirait, pour le savoir, d’ouvrir la fenêtre, de repousser les volets que j’avais fermés après la promenade avec Fanny. Je préfère mettre le vieux manteau de ma mère, et l’écharpe de mon père. Je tire le verrou de la porte, le froid me saisit. J’avance avec précautions, comme craignant le gel ou la neige, alors que le sol est absolument sec. Les clous d’or et le croissant pâle sont bien en place sur le drap de la nuit. Immobiles. Aucune comète guidant trois rois sur leurs dromadaires. Une ombre inhabituelle, pourtant, près de la barrière, attire mon attention. Un fantôme de mon imagination sans doute, tissé de mes regrets, mes chagrins enfouis ; de mes silences. Je regarde mieux, certaine que la silhouette va redevenir un buisson familier. Mais le dessin se confirme sous mon regard attentif. C’est comme sur ces anciennes vignettes d’Epinal où, dans un paysage, il fallait identifier un âne. Car c’est un âne, j’en suis certaine à présent qu’il m’a saluée d’un braiment. Je vais jusqu’à lui, il frotte son museau contre moi, et je le reconnais, à la tresse d’or rompue qui, dans l’église, le tenait attaché à une colonne. L’âne de la crèche s’est échappé ! Il est venu jusqu’à moi. J’en frissonne de bonheur. Comme lorsque j’avais dix ans, quand je tournais la page où le jeune berger lançait sa béquille devenue inutile et se mettait à danser. Moi, près de l’animal tiède, je danserais bien à mon tour. Demain, quand mon mari rentrera, et qu’il demandera pour la vingtième fois, avec cet air accablé qui est devenu le sien au fil des années : tu ne veux vraiment pas de cadeau pour Noël ? je lui répondrai que mon cadeau est arrivé cette nuit, qu’il dort dans la cabane du jardin.

1998

Dans ce conte (écrit dans la nuit du 24 au 25 décembre), j’avais tissé mes propres phobies et regrets avec un fait divers selon lequel un âne s’était effectivement échappé de la crèche d’un église suisse. Il avait erré toute la nuit avant d’être retrouvé par la police, qui l’avait… mené au poste.

Disparu

Ce serait, pour Burt, le plus triste des Noël. Son papa faisait partie des 2819 disparus du 11 septembre, ce jour terrible où deux avions avaient fait exploser les tours étincelantes, si hautes, si belles, si orgueilleuses. On disait les disparus plutôt que les morts, à la fois parce que le mot était moins terrible, et aussi parce qu’il était plus proche de la vérité, puisqu’à quelques exceptions près, on n’avait pas retrouvé les corps, pulvérisés.
Burt avait été très fier de son papa. Il le trouvait magnifique dans sa tenue de pompier, sous son casque brillant. Alors, ce soir-là, malgré le sapin que maman avait dressé pour lui, Burt se sauva. Il ne voulait pas fêter Noël, il ne voulait pas faire semblant. Sans son papa la fête était vide de sens.
Il partit bien emmitouflé, vers la partie de la ville où s’étaient élevées les tours. Il n’avait pas froid, il ne sentait pas les kilomètres dans ses jambes. Il n’avait pas peur. Et ses mains serraient, dans sa poche droite, une grosse orange, une tablette de chocolat, et, dans sa poche gauche, une bougie, une boîte d’allumettes.
Il s’approcha le plus près possible du champ de ruines, qui n’étaient pas complètement déblayées. Des barrières l’empêchaient d’avancer plus loin ; alors il s’assit par terre, dans la position des vieux sachems de ses livres de contes. Il alluma sa bougie, la colla à même le sol. Et il commença à chanter une courte chanson indienne : hani couhouni chahouwa Nani, hawa wa bicana cana ouna. Il chantait tout bas ces paroles magiques, qui semblaient sans effet. Il s’arrêta, mangea deux carrés de chocolat, et recommença à voix haute. Rien. Il ne se passait rien. Si ce n’est que ce que Burt avait pris pour un tas de cartons se mit à remuer et à tousser. Burt avait troublé le sommeil d’u clochard. Un autre soir, il se serait enfui. Mais cette nuit de Noël, où il venait de comprendre que le miracle n’aurait sûrement pas lieu, il décida qu’il était un grand garçon courageux : il s’approcherait du clochard, s’excuserait, et lui offrirait son orange, ce qu’il restait de sa tablette de chocolat. Il se leva, s’avança vers l’homme couché. S’il vous plaît, monsieur… il tendait le fruit couleur de l’été, et le chocolat très noir dépassant du papier d’argent. Le clochard leva la tête, regarda Burt. Et Burt tomba à la renverse, car ce visage-là ressemblait terriblement à celui de son père. Le même visage exactement, mais sale, fatigué, vieilli, avec un effrayant regard d’absence. Burt fut terrifié. Le clochard prit le fruit, le chocolat, commença de manger, sans un mot. Alors l’enfant se remit à chanter : hani couhouni chahouwa nani… A chanter comme son père lui avait appris. L’homme écoutait et son visage se modifiait : il souriait timidement ; et ses yeux semblaient redevenir vivants. Des yeux qui regardaient, qui pleuraient. Burt se tut, son cœur battait trop vite. Et le clochard, qui n’avait toujours pas prononcé aucune parole, le clochard se mit à chanter à son tour : hani couhouni chahouwa nani, hawa wa bicana cana ouna. Burt avait retrouvé son papa.

2001

J’avais donc inventé un survivant amnésique, dans ce texte écrit lors d’un atelier d’écriture, en novembre 2001. Quelle ne fut pas ma surprise, de découvrir dans un n° du Monde de septembre 2002, que deux survivants amnésiques venaient effectivement d’être découverts dans les hôpitaux de Manhattan et d’Orangeburg (orange Burt ?) ! Confirmation que l’écriture a, obscurément, inexplicablement, rapport à la divination

J’avais cependant abandonné ce thème de Noël pendant ce moment heureux où je vécus dans une maison avec un jardin (1994/1998), le premier – et probablement dernier – de ma vie d’adulte…Lequel jardin était habité :

Agapanthe et Coquecigrue*

Agapanthe et Coquecigrue sont les deux lutins de mon jardin.
Des lutins à la mode ancienne, comme on n’en trouve plus dans les textes sur ordinateurs, les fax et les disquettes, les cassettes et les cédéroms. Deux lutins en voie de disparition, en quelque sorte, à l’égal des baleines et des koalas. Je les ai découverts par hasard, alors qu’ils écoutaient la flûte dont joue régulièrement, derrière le mur du jardin voisin, une petite fille invisible. Elle a encore soufflé un Mi où il fallait un Sol, commentait Coquecigrue très sévère. Et Agapanthe, rêveuse dans sa robe bleue, défendait la jeune flûtiste : Sol ou Mi, c’est toujours de la musique, mon bon ami, et je vous trouve bien pinailleur. Coquecigrue allait répliquait vertement (il n’a pas toujours bon caractère, j’ai appris à le connaître) quand ils m’aperçurent. Bonjour madame, bonjour madame, me saluèrent-ils l’un après l’autre, alors que je tenais encore relevée la feuille de rhubarbe sous laquelle je les avais dérangés. Je bafouillais un bonjour incompréhensible tant était grande ma surprise. Et je crus bon de me présenter : je m’appelle Valentine. Vous vous appelez, me reprit Coquecigrue, et à quelle occasion, Madame ? Quand vous vous êtes perdue de vue, que vous ne savez plus si vous êtes dans la cave ou le grenier de votre maison biscornue ? Je rougis de me faire ainsi morigéner car je croyais bien posséder mon français, et j’allais bafouiller encore lorsqu’ Agapanthe vint à mon secours : nous savons le prénom dont vous fûtes rebaptisée lors de votre entrée dans cette maison, madame l’écrivaine, car nous avons souvent entendu l’Ours et le chat vous réclamer à l’heure de la pitance. J’allais m’étonner qu’ils connussent également le surnom du peintre qui partageait ma vie, mais Coquecigrue ne m’en laissa pas le temps, corrigeant Agapanthe : écrivain n’a pas de féminin, ma chère amie, ni dans le Littré ni dans le Robert. Je me sentis offusquée :comment, comment, pas de féminin ? Est-ce donc que j’ai l’air d’un homme ? Là n’est pas la question, répondit Coquecigrue, et je ne mets pas en balance que vos formes généreuses sont indubitablement féminines, maisAh, l’interrompis-je, ne prononcez pas le mot balance devant moi si vous êtes un galant lutin, je sais parfaitement que j’ai pris du poids depuis que je vis avec l’Ours… C’est que vous êtes heureuse, sans doute, intervint Agapanthe voulant éviter une dispute. Il y eut un silence. Coquecigrue cherchait une nouvelle faute de syntaxe dans notre conversation, Agapanthe continuait d’écouter la flûtiste et je réfléchissais à une position plus confortable car je fatiguais d’être à quatre pattes. Je bougeais un peu, m’excusant : j’ai des fourmis dans les poignets. Drôle d’endroit pour loger des insectes, ironisa Coquecigrue tandis qu’Agapanthe précisait : elles ont colonisé le pied de chèvrefeuille qui va courant sur l’arcade de l’allée. J’ai vu, j’ai vu, affirmai-je, mais demain elles n’y seront plus car je mettrai du produit pour les occire. Et je vaporiserai les pucerons des rosiers, et je sèmerai une poudre à empoisonner les escargots et les limaces qui viennent nuitamment faire de la dentelle dans les feuilles de rhubarbe… Vous n’aimez pas la dentelle, se pinça Agapanthe (et je remarquais alors que sa si jolie robe azur était en tulle, incrustée de dentelle au point d’Alençon) ? Si, si, me défendis-je, j’admire chaque jour les toiles d’araignées tendues entre mes pommiers nains et mon rosier grimpant quand j’accompagne mon chat dans sa première promenade du matin. Prétendant cela, je mentais, car ni le chat ni moi n’aimions traverser ces pièges invisibles, qui nous laissaient aux moustaches des liens collants, assez semblables au fil du fromage sur les gratinées hivernales. Valentine, ton nez remue, me tança Coquecigrue soudain familier, car tu n’aimes pas plus l’araignée que la fourmi, le puceron ou la limace. J’essayais de me défendre, arguant que la limace, dont on disait qu’elle avançait sur sa langue, était assez répugnante. Et alors, répliqua le lutin, est-ce que tu n’avances pas sur ta langue, toi aussi quand tu écris des sornettes pour ton éditeur ? Trop vexée dans mon honneur d’écrivaine (pardon : d’écrivain) pour répondre, je changeais de sujet, m’enquérant de leur venue dans mon jardin. D’abord, précisa Coquecigrue, ce n’est pas ton jardin, mais notre jardin, car toi, ton peintre et ton chat, vous ne faites que passer ici, pour quelques mois, quelques années ; nous nous y sommes de toute éternité… Nous sommes l’esprit du lieu, ajouta Agapanthe, et qui attente à la vie des habitants du jardin est menacé de nous voir déguerpir. J’allais argumenter encore, mais l’Ours parut (il était midi) et s’étonna : qu’est-ce que tu fais allongée dans la terre, Valentine, la tête sous la rhubarbe ? Je le renseignais, le plus correctement que je pus, eu égard à la présence de Coquecigrue : je lutine. Tu… quoi, demanda improprement mon compagnon (qui sait peindre mais pas vraiment écrire) ? Et, sans attendre ma réponse, il ajouta : tu ne devais pas aller au supermarché acheter des produits contre les limaces, les fourmis et les pucerons ? Je me relevais et informais l’ours que j’avais changé d’avis, que je ne voulais plus tuer aucune créature du jardin, si infimes soient-elles. Tu comprends, proposai-je en guise d’explication, si je zigouille mes collègues qui avancent sur la langue et les dentellières des pommiers, nous n’aurons plus d’esprit, et sans esprit point d’inspiration, point de sornettes pour mon éditeur. L’Ours eut un regard bizarre, qui me parut chargé d’inquiétude, et, avant de retourner à ses pinceaux, il me conseilla : tu devrais toujours mettre un chapeau quand tu restes au soleil dans le jardin.

Juillet 1995


Ce jardin si tendrement aimé avait déjà, aux saisons précédentes, suscité deux courts textes. C’était trop peu pour ouvrir une rubrique jardin. Je les insère donc ici :

Petit déjeuner au jardin

Le fond du jardin garde le froid de la nuit tapi en brouillard bleu. L’araignée, qui a tissé son grand piège entre l’if et les trois cassis, l’araignée n’est pas sortie de son trou noir, d’où elle surveille sa toile, que trahit la rosée. La rangée de pots ocres, vidé de leurs plantes frileuses, attend l’arrivée du soleil pour retrouver ses couleurs d’origine. Et le chat lui-même hésite dans sa promenade, déconcerté des allées ombreuses, de cette main hivernale déjà posée sur une partie de son domaine et qui engourdit les odeurs. Il a ses habitudes, du romarin à la fougère, du rang de pensées au pied du laurier, mais il signe qu’il est un chat urbain car il préfère le ciment sec et lisse aux carrés d’herbe trop humide. Fauve miniature à l’échelle de mes six pommiers en espaliers, il muse, et piste les intrus nocturnes lui ayant disputé son territoire pendant qu’il dormait benoîtement sur notre couverture, ignorant des étoiles. Son parcours est immuable, et ses velléités de fugue aussi, près du mur où il espère que les trois lilas le déroberont à ma vigilance. Son nez levé humant l’air du voisin le trahit, et je le rappelle, impérative, vaguement grondeuse, sachant qu’il répondra d’un miaulement faible, qu’il voudrait protestataire mais sait probablement inutile. Il fait demi-tour, et vient m’assurer, d’une danse autour de mon fauteuil, qu’il est mon animal fidèle, que ses projets de baguenaude ne sont que légitime curiosité d’espèce et non pas trahison. Le surveillant, j’ai détourné mon attention un instant, et quand, de nouveau, je porte mon regard au fond du jardin, où les couleurs s’harmonisaient si subtilement, le brouillard a disparu, et, avec lui, ce bleu doux qui ombrait les pots, estompait leurs contours comme dans une savante composition de peintre. La magie du moment est passée, le matin est devenu banal, je peux boire mon café.

Octobre 1994

Promesse

Ce matin trois crocus insolents poussaient leur tête safran auprès du misérable moignon rouge qui fut une rhubarbe, ignorants de la terre détrempée, de la mousse, de cette espèce de pourriture qui s’est emparée du jardin pendant cette décade pluvieuse. Ils sont du même jaune que la porte et la robe de ma première visite ici. Avant ces trois audacieux, et malgré les averses, le froid, le gel blanc, le jardin avait donné des signes précoces du printemps : tache citronnée d’une fleur unique de forsythia, éclose sur des branches nues, au voisinage de la niche pour les oiseaux (où j’avais pris soin, pendant la froidure, de déposer graines et margarine), tache mauve d’une primevère, également solitaire sur la pelouse, et, comme dans un tableau pointilliste, minuscules éclats bleu des fleurs de romarin dont, pendant deux saisons, j’avais parfumé ma cuisine, avec thym et basilic.
Nous avons planté, ce lundi marquant la fin du déluge, le premier arbre : un sapin de récupération, qui célébra Noël dans une autre maison, et auquel nous avons évité de finir dans une poubelle, sur ces trottoirs urbains où le deuil des forêts se lit en aiguilles vertes. Et lundi encore je me suis offert trois petits outils en bois clair et métal vermillon ; alignés près des gants de caoutchouc qui protégeront mes ongles de la terre et ma chair des épines, ils ressemblent à des jouets et je découvre que c’est leur symbole d’enfance qui m’a séduite, dans ce magasin.
Ce matin aussi, avant de rencontrer les crocus, et sous couvert d’accompagner le chat dans son inspection quotidienne, j’ai arraché les tresses desséchées du liseron qui avait si bien ligoté les trois cassis l’été dernier. Il y en avait tant que leur touffe sur l’allée paraissait la chevelure sacrifiée d’une morte. Pour chasser la comparaison funeste, qui me mettait en mémoire une nouvelle de Maupassant quand je croyais interpréter Colette, j’ai accroché la touffe à un piton de fer dépassant le mur : les oiseaux, peut-être, viendront puiser là des lianes pour leur nid. Mésanges, pies, merles, tourterelles : ils nous visitent toujours par trois, comme les crocus.
Ou comme les ours du conte de Boucle d’or.

Février 1995

Et ce jardin est encore présent, dans sa quatrième saison, au début d’une nouvelle (voir cette rubrique) intitulée Jardin sous la neige.

Et j'eus l'occasion de me déguiser en Fée du Jardin lors d'une soirée costumée (dont le thème était... jardin) organisée par la revue Le Jardin d'Essai le 8 mars 1997.

Pour en terminer avec les contes, il y en eut aussi un pour Christian Moullec (voir à cette rubrique), un autre écrit après un voyage (voir à cette rubrique) au Sénégal, et le plus récent pour un ami qui venait d’emménager à la campagne (voir à Davenet ). Il y en eut encore quelques autres destinés au CHENE (chene.asso.fr). J’en oublie peut-être