Correspondance


Dès mon enfance j’ai écrit beaucoup de lettres. Mais, au fil des années, de la modernisation des moyens de communication et de l’accélération des modes de vie, mes correspondants se sont faits rares, soient qu’ils aient préféré le téléphone (que je goûte très peu), soient qu’ils n’aient plus eu le temps (ce qui est également la mauvaise raison avancée par ceux qui ne lisent pas)
Je me demande parfois si ce n’est pas à cause de ces défections que je suis devenue écrivain : les romans, les nouvelles, je pouvais en rédiger à foison, sans espérer de réponses ! Mon premier roman, autobiographique selon la tradition, et jamais publié, fut d’ailleurs une succession de lettres, contant mes amours grecques et italiennes. Et ces amours outrepassaient largement les personnes concernées car elles révélaient ma grande passion – inchangée – pour ces deux pays. Le titre (Méditerranées – oui : au pluriel, sur le modèle du Venises de Paul Morand) élargissait même ce cadre géographique à la mare nostrum des Romains.
Ecrire des romans, des nouvelles (et autres textes courts), les voir publiés, ne m’a pas pour autant guérie de la correspondance, et, comme Evelyn Waugh, je devrais prévenir : méfiez-vous de m’écrire, je réponds toujours

On trouvera ci-dessous, un mélange de vraies et fausses lettres, ou de vraies un peu fausses, de fausses un peu vraies.

La plus ancienne que j’ai conservée date de mon enfance, envoyée à mes parents (à qui j’écrivais quotidiennement) et qui fut publiée dans le petit journal de la colonie de vacances où je passais un mois d’été. Je vous l’épargne.
La suivante est un … faux, sous forme de devoir scolaire : Du Bellay écrit de Rome en 1555 à son ami Ronsard. Je prêtais donc ma modeste plume de lycéenne au poète, 409 ans plus tard (et, pour l’anecdote : je dus encore attendre une quinzaine d’années pour me rendre à Rome) :

Mon bien cher ami,

Il y a aujourd’hui deux longues années que j’ai quitté notre douce France…
Souviens-toi : ce jour-là, c’était toi qui avais les regrets et moi le sourire : tu restais, je partais vers Rome ! Vers la Terre de Virgile, d’Horace, de Pétrarque, de tous ceux qui méritent seuls notre admiration ; j’allais vers leur peuple, vers leur civilisation ou ce qu’il en restait, et que je croyais une part encore bien grande et bien vivante. Tu demeurais à Paris, je volais vers Rome, j’espérais joindre à ma muse l’art de la diplomatie…
Hélas, deux ans ont passé, qui ont tout bouleversé ; j’ai appris tes succès « là-bas » (que me fait mal ce mot !), je t’en félicite mais je te dis : ne souhaite jamais venir ici, garde intacte l’auréole dont nous entourions ce nom prononcé avec tant de respect : Rome. Faute de la voir, nous l’avions construite d’après un passé mort ; notre admiration, notre imagination, notre optimisme lui avaient restitué ce qu’elle n’a plus.
« Veni, vidi… » la phrase pour moi s’arrête là. Je n’ai pas vaincu, j’ai perdu. Mon enthousiasme aveugle des premiers jours est vite tombé. Des ruines poudreuses, des Latins corrompus, des étrangers audacieux : voilà Rome. J’ai visité le passé à travers les monuments : ils m’ont parlé un peu, mais de si loin… J’ai cherché dans les Romains ceux qui le furent et que nous admirions ; je n’ai trouvé que le néant. Autour du pape, une cour laïque, trop laïque, du luxe, une orgie de luxe, le règne de l’hypocrisie, des êtres futiles qui vivent d’un sourire acquis par flatterie, des êtres médiocres sous une façade grave, polie ; des êtres vils qui attendent la déchéance d’un des leurs pour prendre sa place. Des êtres, enfin, qui oublient qui ils ont eu pour aïeux et qui laissent les étrangers mépriser leur passé. Oui ! Rome est pleine d’étrangers, des ambitieux qui s’arrachent les dépouilles de ce qui fut une puissance.
Je te vois protester, Pierre, tu le sais encore, tu peux te révolter, toi qui n’a rien vu, tu peux crier qu’il est impossible que ce soit le vide ici. Moi je ne sais plus tout cela ; mon optimisme puis ma colère sont tombés, je me contente de vivre.
Seuls l’amour de ma solitude au milieu des ruines et l’espoir sont encore des cordes vibrantes en moi. Je me complais à rester des heures sur les collines. Je domine la ville grouillante de vie, ville que j’exècre maintenant, et je demeure dans l’autre, la vraie, la Ville, celle qui est morte. Le vent crie entre les colonnes, sous les arcs ; le soleil dore les monuments ruinés pour accuser leurs blessures, ou pour, à l’heure où il se couche, leur prêter une pénombre rose, complice, qui cache pour quelques instants leurs membres mutilés – que le spectacle est encore grand ! Quelle puissance fut Rome, que l’affirment ces frontons audacieux, ces marbres glacés !
Mais tout est froid ! Où est ma douce terre natale ? Quand reverrai-je à nouveau son ciel tendre, chaque jour différent (ici il est toujours semblable) ? Quand pourrai-je à nouveau du doigt fendre l’eau si douce de mon Loir ? Quand mon pied sera-t-il caressé par les folles avoines de nos belles campagnes ? Quand entendrai-je notre bon français ? Quand ?
Je ne le sais, et cet espoir dont je te parlais ne résonne parfois plus, même en moi. Mon cousin ne me fait part de rien, il me laisse à ma fonction d’intendant. Intendant ! Tel est mon rôle ici. Je compte les dépenses du cardinal, j’organise sa vie selon sa fortune, bien diminuée par le luxe avec lequel il la mène. Fonction prosaïque pour moi, fonction à laquelle je m’astreins puisqu’elle seule peut me faire retourner en France. «France», le mot que je prononce avec l’émotion que j’avais jadis en prononçant Rome. On m’y a oublié. De vous peu de nouvelles, et que suis-je là-bas ? Plus rien ; j’ai passé, éphémère comme cette pâle fleur qui s’offre un seul jour au bord des sentiers angevins. Toi, tu es célèbre, toi tu es heureux, pourquoi ne le suis-je ? Je t’envie, mon ami, et je continue pourtant à te porter de cette grande amitié qui a empli notre jeunesse.

Habitué aux faveurs, sauras-tu me faire celle d’une lettre ?
Ton dévoué et malheureux
Joachim du Bellay

Novembre 1964

Ma note fut de 16 sur 20, avec pour seul commentaires de l’enseignante : « Bien, mais attention à l’orthographe » (j’avais négligé trois redoublements de consonnes à flatterie, colonnes, résonne). Je souris à présent, comparant aux fautes multiples dont sont émaillées les copies des élèves actuels, et les enseignants pourraient, à leur tour, composer une variante des Regrets
Quand je quittais ce lycée, j’entrais en correspondance avec cette enseignante, pour laquelle j’éprouvais admiration et respect, comme, dans mes jeunes années, j’avais éprouvé pour mes institutrices. Très récemment, j’eus l’occasion d’écrire à l’une d’elles, suite à cet appel dans la presse :

l'Eveil de Bernay 25 octobre 2006

 

Mademoiselle Cambou,
Mademoiselle Monteil (qui devint Madame Lebras),
Madame Perriers,
Madame Minard…

La litanie s’interrompt ici, car le savoir de l’école primaire, concentré chaque année (et parfois pour plusieurs années) en une seule maîtresse, se trouva, au collège, partagé entre divers professeurs, dont, à quelques exceptions près, je n’ai pas mémorisé les noms. Quoi ? Ils n’avaient plus cette culture universelle, ne possédaient chacun qu’une bribe de connaissances ? Pire : la directrice n’enseignait rien ! Elle s’acquittait d’un travail invisible – donc inexistant aux yeux des enfants – dans un bureau impénétrable (sauf, ayant fait une grosse bêtise, à y être convoquée dans la terreur). Et il fallait, à toute cette nouvelle engeance, du petit personnel pour nous surveiller en récréation : les pionnes. Ils étaient donc, ces professeurs, cette directrice, bien plus frileux que nos chères maîtresses n’hésitant pas à partager le froid et la pluie de la cour, du préau, où nous inventions des jeux vite interrompus par la cloche ; où nous tournions aussi, quand nous étions punies pour quelque faute, quelque manquement à la discipline.
J’ai souvent tourné, car, aux devoirs et leçons imposés, je m’en étais ajouté un autre, qui n’était pas prévu par le règlement : être le bouffon de la classe, celle qui obtiendrait le rire, et donc l’amour des camarades.
Cette connaissance-là, intuitive, me venait de mon père, qui était si gai, et, par cette gaieté, si populaire.
Un jour faste, que je ne tournais pas, je fus interrompue dans mes jeux, par l’appel de mon prénom. Vous me faisiez signe d’approcher alors que vous étiez en compagnie d’un de ces géants descendus de l’enfer hiérarchique : l’Inspecteur. Nous ne savions pas alors, car cela aurait dépassé notre entendement, qu’il ne venait pas pour nous, nains si faillibles, mais pour ces maîtresses qui, nous gouvernant, ne pouvaient être, elles aussi, gouvernées. Le temps de courir jusqu’à vous, debout sur le seuil de votre classe avec le visiteur, je me demandais quelle bêtise j’avais encore pu commettre, dont l’action m’avait totalement échappée. Mais vous souhaitiez seulement faire montre de mes talents devant l’Ennemi. Je lui fus donc présentée : La Première en Rédaction. Et, à l’appui de ce titre, vous me demandâtes de raconter ma lecture du moment. C’était Les Malheurs de Sophie, d’une certaine comtesse à laquelle je devais plus tard préférer une marquise. Parler n’est pas écrire, mais sans doute, dans votre trouble d’être inspectée, l’aviez-vous oublié. Car mon récit, commencé de bonne grâce, fut immédiatement calamiteux, ponctué tous les trois ou quatre mots de et pi alors, sésame introduisant chaque nouvelle action du personnage. Vous ne me laissâtes pas terminer, et, renvoyée à mes jeux, je me demandais, de nouveau, quelle faute j’avais pu commettre. Si mon père m’élevait dans la gaieté, ma mère m’éduquait dans la certitude que j’étais toujours coupable de quelque méfait. Il devait, pour le reste de ma vie, m’en demeurer de secrets conflits avec moi-même.
Et pi alors, le temps a passé. Quasi un demi-siècle puisque je vais avoir soixante ans en 2007. Et j’apprends, par la tendre indiscrétion d’une ancienne élève devenue votre belle-fille, que vous êtes mon aînée de trente-deux ans et quelques mois. Je découvre que j’ignorais votre âge. Comme j’ignore votre prénom et ceux de Mademoiselle Cambou, Madame Lebras. Pour celui de Madame Perriers, que je connais, j’ai une circonstance atténuante : ma mère portait le même.
Ma mère qui est morte il y a près d’une décennie, suivant mon père de neuf années. Je devrais aujourd’hui, si j’étais faite sur le moule commun, être auprès d’eux, les bras chargés d’un chrysanthème dont orner la dalle sous laquelle j’ai vu disparaître leurs cercueils, dans ce cimetière du village où je suis née, où je vous ai connue. Mais je fréquente peu cet endroit sinistre, et surtout pas aux dates imposées par la tradition religieuse. Aux fleurs en pots, destinées à faner sur des corps dissous, je préfère les tresses de mots, qui s’en iront sécher dans l’encre de l’imprimerie. Sous la dalle mes parents sont morts. Entre mes pages ils demeurent vivants et le seront encore, j’espère, quand moi je n’y serai plus.
Je dois ce pouvoir de l’écriture, cette baguette magique, à mes institutrices, qui m’ont appris l’essentiel. Et pi alors, aujourd’hui que, sur un vieux cahier d’écolière (exhumé pour la circonstance de la boîte où j’en ai conservé la plupart), je m’acquitte du devoir du jour – Lettre d’anniversaire à votre ancienne maîtresse - je termine ce qui ne fut pas un pensum par ce seul mot : merci.

novembre 2006

 


Je reçus une réponse à cette lettre, par téléphone, un dimanche après-midi. Et, bien que je n’ai ni revu ni entendu cette institutrice depuis plus de quarante ans, j’identifiais immédiatement son accent (des Pyrénées. Qu’était-elle venue se perdre jadis en Normandie ?) et trouvais sa voix inchangée. Ce qu’elle contesta en me révélant qu’elle faisait la différence quand elle … chantait. Quoi (pensais-je sans le dire) : on chantait encore à 92 ans ? Quel exemple revigorant, pour moi qui suis terrifiée par la vieillesse depuis que j’ai dû accompagner un moment ma mère dans sa maladie d’Alzheimer. La conversation fut longue, joyeuse, émaillée de souvenirs heureux, qui ressuscitaient d’ailleurs mes parents (et plus spécialement mon père, dont elle se rappelait la gaieté, et auquel, selon elle, je ressemblais tant : « Tu avais la bougeotte comme lui. C’est pour te surveiller que je te mettais au premier rang. Mais à peine je tournais la tête vers le tableau que tu avais disparu, filant à quatre pattes vers le fond de la classe faire des blagues aux autres élèves»). Cette conversation fut brutalement coupée, par on ne sait quel caprice technique. Ma correspondante refit prestement mon numéro, car elle n’en avait pas fini de son bavardage et tenait à me laisser son n°, son adresse, et à me dire que si je venais dans le Bordelais (où elle avait émigré depuis longtemps) elle me recevrait volontiers. J’ignore si elle a ainsi téléphoné aux neuf autres anciennes élèves qui lui avaient comme moi souhaité son anniversaire…

Pour en revenir à ma carrière de faussaire épistolier, après avoir signé Joachim du Bellay en classe, je récidivais bien longtemps après, passée de l’autre côté, celui de cette autorité que me donne mon statut d’écrivain quand j’anime des ateliers d’écriture : je signais Maupassant (voir, dans cette rubrique, le texte Trouvaille).
Mais j’avais commencé cet exercice bien plus tôt, dans ma treizième année, écrivant, pour une camarade précoce, une lettre d’amour à son flirt. Lequel, aussi dupe qu’étonné, fit part de sa surprise à sa dulcinée : comme elle lui semblait différente, tellement plus démonstrative dans ces lignes ! La dulcinée, craignant que la récidive épistolaire ne mit par trop la puce à l’oreille de l’énamouré ne sollicita plus mon assistance…
La lettre d’amour… En effet, quel bel exercice… Surtout quand le destinataire n’est autre que le jury du concours annuel de La plus belle lettre d’amour (parrainé par les stylos Dupont) :

Septembre :

La lumière n’a plus cette transparence dure de l’été ; opacifiée par une brume légère, dorée, elle semble traverser la peau d’un raisin Chasselas. Te souviens-tu vraiment de ce déjeuner sous une treille toscane ? J’étais là depuis deux jours, épuisée par une année de travail, ayant brusquement abandonné ma vieille mère, mon compagnon occasionnel. Je me sentais bizarre, flottante, interrogative : qu’avais-je fui, qu’espérais-je trouver si loin de chez moi ? Je pensais à ce soupir de Gide : Ah, si seulement on pouvait se laisser derrière soi ! Il y a eu une ombre entre la lumière et moi, alors que je mangeais mon melon. C’était ta silhouette massive. Je n’ai pas compris ta question, pourtant si simple. Tout ce noir de ton vêtement, ta moustache, ton œil : j’ai eu envie de m’y fondre, irrésistiblement. Et toi, maladroit, un peu balourd, qui assis à ma table sans que j’ai vraiment répondu oui, toi qui essayais la plus banale des conversations. Tes yeux, déjà, disaient bien autre chose. Et, terrifiée, je ne répondais que par mono-syllabes. Des guêpes vrombissaient autour de nos assiettes, que nous ne songions pas à chasser. L’une d’elle s’est posée sur mon bras, j’ai plié légèrement le coude, pour qu’elle me pique : il fallait une douleur pour me réveiller de cet amour subit. J’ai poussé un cri lorsque l’insecte a enfoncé son dard. Tu t’es levé si précipitamment que ta chaise est tombée, attirant sur nous tous les regards des autres voyageurs. Et tu as pris mon bras, pour passer du vinaigre sur la blessure. J’étais perdue. L’amour est cette piqûre d’insecte interrompant la torpeur d’un été italien, cette ombre voluptueuse posée sur la lumière, ce parfum de vinaigre contaminant tout le sucre volatil d’une fragrance de melon.

Septembre 1991

Je n’ai pas gagné le concours cette année-là. Le jury, peut-être ne goûtait pas le melon à l’égal du poète Saint-Amant, qui écrivit pour lui la plus longue élégie qui soit?


Photo/article Le Figaro

Mais quelle émotion de retrouver un jour, entre les pages d’un manuscrit, ce brouillon épistolaire :

Samedi 4 Août 1990,

C’est nuit de pleine lune, et, si je me souviens bien, mon amour, tu dormiras mal.
Mais sous quels cieux, dans quels bras dors-tu ? En quelle compagnie as-tu regardé l’astre orange, ce soir, alors qu’assise auprès de ma mère, sur la terrasse enfin tiède, j’admirais la perfection de cette boule juste levée derrière ces autres boules que sont les têtes rondes des acacias ?
La chauve-souris passait et repassait, toujours un peu plus près de nos cheveux. Le noir a fini par manger le bleu du ciel, il a fallu quitter l’estampe japonaise et rentrer…
… descendre même, car après avoir tenté de résister à la chaleur derrière les volets clos sur les brûlures de l’après-midi, je me suis finalement retranchée, pour dormir, dans la pièce du sous-sol, dite chambre des chats. Les murs et le plafond bas en sont lambrissés, ce qui l’apparente à une cabine de bateau… Je suis dans une péniche sur la Seine, tu es de quart sur le pont… Ou, fondue pour cette heure rêveuse avec l’héroïne du manuscrit qui m’occupe, je suis la jeune Catherine de Médicis, voguant sur une galère française, entre l’Italie et la France, vers Marseille où l’attend le fiancé qu’on lui a promis…
La journée a été bonne : j’ai commis dix pages. Et, me couchant avec la satisfaction du devoir accompli, je suis, ce soir, un peu moins triste que ce matin.
C’est pour toi que j’écris.
Même si tu ne veux plus m’aimer, tu ne saurais m’empêcher de continuer, moi, à ne vivre que de toi, et à te le dire, entre toutes mes lignes.

Ah, la lune … témoin toujours sollicité :

Marlieux,
Le 10 septembre 1968

Oreste,

Un peu de la chaleur du jour demeure, mais l’obscurité envahit le ciel, qui n’a plus qu’une ligne jaune, très bas sur l’horizon, pour trace de jour. J’écoute le silence, seulement troublé par le coassement des grenouilles, et le sautillement d’une pie dans le gravier de l’allée des tilleuls.
Il fera clair de lune cette nuit, et l’étang aura l’air d’une plaque de métal glacé. Hier soir, le coucher de soleil faisait de l’eau une mare de sang, et avant-hier l’orage l’habillait d’un deuil mauve et crépitant.
Je voudrais partager cette beauté avec toi.

Positano,
17 Août 1973,

Ma chère Sarah,

Si ce village est beau ? Au-delà de toute imagination…
Je vous écris de la terrasse où la nuit est plus tiède encore que les nuits de Grèce – la montagne garde la chaleur diurne comme feraient les parois d’un four – la lune éclaire faiblement l’unique rue serpentine qui se cogne de maison en maison et vient finir devant la cathédrale blanche et rose au dôme vernissé d’or et d’azur ; Dieu est inévitable en Italie ; on lui a creusé des niches partout, où des veilleuses auréolent des Vierges et des Christs écaillés, fleuris de maigres bouquets fanés. Après la cathédrale il n’y a plus rien que le sable et l’eau, bousculés parfois de capricieux rochers. Au loin, quelques lumignons sur la côte et la mer révèlent Amalfi et Ischia.

Positano vu de la mer

..

Encore plus vertigineux que Positano : Ravello et ses merveilleux jardins (où Wagner trouva l'inspiration d'un opéra), avec ses architectures arabo-normandes et ses vues imprenables sur la mer

...

Mais il m’arriva aussi de vouloir prendre pour témoins des êtres humains, au premier conseil municipal dont je fis partie :

Elections

Quand j’étais enfant, je haïssais les dimanches soir. Le matin, il y avait eu, venant du four de la pâtisserie paternelle, le parfum des croissants, des brioches, qu’un peu plus tard je mangeais tièdes, dans mon lit, en compagnie de mon premier chat. Après, habillée de ma robe en velours rouge, de mon petit tablier en broderie anglaise, j’aidais ma mère à vendre les gâteaux, dans la presse de la sortie de messe, l’allégresse des cloches. Et puis tout retombait, comme un soufflé, les familles claquemurées chez elles, autour de leurs tables, pour les interminables déjeuners. Chez nous, c’était expédié, car le magasin restait ouvert, où ma mère demeurerait en sentinelle jusqu’au soir, et mon père était pressé de s’allonger un peu car il s’était levé bien avant l’aube, vers une heure. Je ne le voyais qu’avant le dîner. Et il y avait entre nous, qui aurions pu enfin parler, le gros poste de la T.S.F. où il écoutait les résultats sportifs.
Les seuls dimanches soir que j’aimais, finalement, c’était ceux des élections. Car mon père négligeait alors les ondes, pour, traversant la rue qui nous séparait de la mairie, assister au dépouillement. D’un trottoir à l’autre, nous étions main dans la main, nous aimant sans nous le dire. Je ne comprenais pas bien ce qui se jouait là, mais je sentais que, sur les tables, ouvrir les minuscules enveloppes était plus important qu’y poser les cartes ou les dominos. Et les ondes d’hostilité, de sympathie, de joie, de déception, circulant dans cette communauté, me paraissaient bien plus fortes que celles de la T.S.F.
Mon père est mort un matin de juillet 1988, devant le bol de son petit-déjeuner. Et ma mère, qui avait si régulièrement demandé : « Alors qui a gagné ? » quand nous revenions de la mairie, ma mère est morte aussi, le 14 avril 1997, en ayant oublié le nom des maires, des présidents, le sien, le mien. Ma mère est morte sans mémoire, frappée par la maladie d’Alzheimer.
Ils m’ont manqué l’un et l’autre, ce soir du 17 mars 2001, où, devenue conseillère municipale – ce que je n’aurais jamais imaginé être un jour – j’ai, en public, et dans un rituel impressionnant, élu Boris, nos adjoints. Mais, entre vous tous, et les amis présents, et le champagne festif, l’absence de mes parents demeurait légère, lointaine, désincarnée. Seulement un peu de mélancolie sur les bulles de mon verre. Jusqu’au moment où, cherchant mon manteau, je retournai dans la salle où j’avais pris mes fonction. La salle vide, à demi obscure, totalement silencieuse. Je me suis arrêtée, saisie. Quelque chose flottait encore, me semblait-il, indéfinissable, et que je voulais comprendre. J’ai murmuré : « Etes-vous-là ? » Je n’ai pas eu de réponse. J’ai répété ma question, plus fort, sans craindre le ridicule puisque j’étais seule. Le silence a persisté. J’ai tapé du plat de la main, rageusement, sur la table où j’avais voté peu avant, et j’ai demandé, pour la troisième fois : « Etes-vous là ? » Alors, ils ont été là, au premier rang du public disparu : ma mère sur la chaise de Colette, mon père à côté, où s’était assise la femme de Jean. Ma mère souriait, gardant ce regard d’absence, si étrange, qu’elle avait eu sur la fin de sa vie. Mais elle était belle, coquette, comme je l’avais connue avant sa maladie. Et mon père était lumineux, triomphant, tout son visage gonflé de joie et d’orgueil de me voir là. Ils n’ont rien dit. Ils ne pouvaient pas, sans doute. Mais c’était déjà si merveilleux qu’ils soient revenus, un moment, du royaume des ombres, dont personne ne revient, jamais. Ils ne bougeaient pas, ils ne parlaient pas. Ils étaient là, simplement, leur bonheur irradiant autour d’eux comme l’auréole des saints sur les images pieuses de notre enfance. Je suis partie. Mais je sais bien qu’ils demeureront dans cette pièce, même les chaises enlevées. Ils seront là, bienveillants, attentifs, vigilants. Et j’essaierai, ces six années, d’être digne de leur invisible présence, de leur invincible amour. Je leur dédie, par avance, le travail que j’espère accomplir.

mars 2001
 


Avant de lire ces lignes au public auquel je les destinais, j’en demandais la permission au maire, qui … me la refusa. Cette censure préalable (d’un texte qu’il n’avait certes pas lu et sur lequel je crus le rassurer en le qualifiant de sentimental) augurait mal de ma « carrière politique », qui fut effectivement brève (18 mois). J’aurais pu répéter, le jour de ma démission, plagiant un écrivain célèbre ce messieurs les censeurs, salut, resté mémorable dans les annales de la télévision.
Malgré les difficultés que j’ai rencontrées dans cette brève charge municipale, j’ai beaucoup aimé ce travail, et je l’ai fait sérieusement.
Mais le côté blagueur de ma nature, évoqué ci-dessus par mon ancienne institutrice m’a un jour soufflé une lettre-canular pour respecter la tradition du 1er avril. Lettre destinée au directeur de Rouen-Lecture, qui la fit évidemment paraître dans sa revue :

Gloglovirnic, le 1er avril 1998

Cher Philippe,

J’ignore si cette lettre te parviendra…
Ici, on vole tout. Même les timbres, pour un marché parallèle, qui se tient place Voïvoïna, à côté de celui consacré aux robinets, écrous et boulons. Peut-être devrions-nous y faire un tour, pour récupérer nos roues. Mais il nous manquerait toujours de l’essence – si tant est que, rentrant de ce quartier excentré, nous retrouvions la voiture, que nous n’osons guère quitter puisqu’elle est devenue notre appartement.
Le tableau est très noir, comme tu vois.
Tout avait pourtant banalement commencé, par un déjeuner chez Gaston Haustrate, écrivain comme moi, et chez lequel je m’étais invitée un samedi pour parler boutique.
Nous étions dans son jardin, face à cette prairie où quelques vaches contemplaient nos agapes en ruminant les leurs. Le chat Pito, en panne de souris ou de fiancées, nous tenait exceptionnellement compagnie, étalé entre la bouteille de muscadet et le plat de truites. Oui : nous avions choisi un vin à servir frais, car la saison était déjà chaude. Un printemps trompeur, dont j’aurais dû me méfier.
Je pipelettais à tout va, comme d’habitude, m’adressant à mon hôte, aux vaches, au chat, à une fourmi audacieuse. Le muscadet, peut-être, me tapait sur le carafon (nous n’avions pas poussé l’optimisme jusqu'à sortir le parasol ou les chapeaux de paille). Je venais, comme tu le sais, de terminer, grâce à ton aimable insistance, un roman. Je n’en avais pas commis depuis dix ans ; et comme il n’était encore déposé chez aucun éditeur parisien, je n’étais pas dans les affres de l’attente, mais dans la satisfaction du devoir accompli. J’étais légère en somme, disponible, mon horizon dégagé par ce mot fin que j’avais inscrit au bas de la page 207 de Satin Doll.
Gaston n’était pas au diapason de ma badinerie d’écervelée (oui : d’écervelée, tu constateras plus avant que le mot n’est pas trop fort). Il ne riait pas à mes boutades. Il paraissait même un peu absent, en proie à des soucis qu’il n’avouait pas. Je finis par me taire, découragée, au moment du café. Les vaches semblèrent déçues. Et Pito fila vers la ferme, invisible au fond de la prairie. Il ne restait sur la table que la fourmi, trop occupée à déménager les arrêtes de truite, pour que je puisse espérer en faire une interlocutrice.
Gaston soupira, ce qui faillit me froisser : je supposais que c’était d’aise devant le silence retrouvé. Ce n’était qu’une forme de démission : il consentait à révéler ce qui le préoccupait. Son roman, qui aurait dû figurer en piles dans toutes les bonnes librairies depuis une quinzaine, son roman avait disparu. Comment ça : disparu ? demandai-je, incrédule, supposant que les dits libraires avaient retourné les cartons de l’office sans les ouvrir.
Il m’expliqua alors que, pour des raisons économiques, son éditeur faisait imprimer sa production en Yougoslavie, au Monténégro exactement. Je souriais intérieurement car le nom de cette région m’évoquait de vieilles opérettes que j’avais vues, enfant, avec mes parents. Marcel Merkès, Paulette Merval, le mardi soir (la pâtisserie familiale fermait le mercredi), après le voyage dans l’Aronde de papa, où j’avais vomi à chaque virage entre Beaumont et Paris. Plus tard Luis Mariano dans « Le Chanteur de Mexico »…Excuse-moi, Gaston, j’étais distraite. Tu disais : ton roman a été imprimé là-bas et il n’est jamais arrivé ici ? Et ton éditeur se contente de faxer des menaces, de lancer des appels sur Internet ? sans résultat, tu ne m’étonnes pas. Et toi tu désespères, je comprends, je me mets à ta place.
Ici, cher Philippe, j’ouvre une parenthèse en forme de conseil : je me mets à ta place est une de ces phrases à ne jamais prononcer.
J’ajoutais que moi, à sa place, j’irais faire le coup de poing au Monténégro. Je ne pensais pas un traître mot de cette suggestion batailleuse, je m’évertuais seulement à remonter le moral de mon vieil ami. Malheur à moi : il me prit au mot. Pire : il m’invita à l’accompagner.
J’ai beaucoup de défauts. Si, si : je t’assure. Mais j’ai la qualité (ou l’inconscience ?) d’assumer mes erreurs. Va pour le Monténégro, malgré la petite taille de mes poings.
Nous sommes partis. Dans l’euphorie de vacances impromptues, Pito confié à la fermière, la maison surveillée par les vaches.
Nous avons beaucoup ri, les premiers kilomètres, imaginant déjà de t’envoyer une carte postale signée Marcel et Paulette.
A la frontière italienne nous nous sommes légèrement énervés : une grève de routiers barrait la sortie du tunnel, et nous sommes restés sous la montagne, dans l’obscurité, quelques heures. Moi qui suis claustrophobe, je n’en menais pas large. Je faisais pourtant la fière, rappelant à l’ami cinéphile le beau film « Malville », tiré du roman éponyme, où Trintignant incarnait un dictateur post-nucléaire sévissant sous un identique tunnel. La littérature est toujours pire que la vie, c’est ce qu’il fallait conclure. Surtout la littérature imprimée au Monténégro.
Nous aurions dû faire demi-tour. Nous n’aurions même pas été ridicules : personne n’était au courant de notre expédition punitive. Mais au sortir du tunnel, le soleil italien nous a éclaboussés de lumière. L’air ne sentait plus l’oxyde de carbone, mais la pizza, l’huile d’olive. Il était midi. Nous n’avions pas fait de vrai repas depuis les truites normandes. J’ai retrouvé mes bribes d’italien, si jolie langue que j’avais failli oublier.
Nous avons décidé d’un crochet par Sienne et Florence, avant de remonter sur Venise. Ce n’était pas la route la plus directe, je te l’accorde, mais ça nous permit de nous réjouir les yeux. J’aime toujours autant les madones de Filippo Lippi et du Ghirlandaio, les putti de Della Robia à l’hôpital des Innocents, les dentelles de San Miniato… Mais je tourne au guide touristique, excuse-moi, le souvenir de cet éblouissement récent me permet d’oublier, un instant, la suite du voyage. Pour ma faire pardonner cette digression, je promets de t’écrire une nouvelle d’après La calomnie de Botticelli. Si je reviens.
Nous avions l’esprit tellement farci de merveilles italiennes que nous n’avons pas pris garde au piège se refermant sur nous après l’austère Trieste (où s’ennuya, à juste titre, Italo Svevo).
Les Monténegrins ne caracolent pas vraiment sur des chevaux blancs ou des airs de Francis Lopez. L’imprimerie où nous comptions sévir n’existe plus. Une bombe l’a soufflée. Avant notre arrivée, rassure-toi. C’était un nid d’opposants au régime, imprimant des tracts anti-fédératifs. Personne n’a pu nous préciser si les vingt mille exemplaires du roman de Gaston étaient encore présents au moment de l’explosion. Ou s’ils étaient partis vers un marché parallèle recyclant le papier. Le soupçon me vient, t’écrivant cela, que ma lettre est peut-être sur quelques pages effacées du livre de mon ami. Un hypothétique courrier comme palimpseste d’une fiction gommée : que dis-tu de cette méditation philosophique ?
Nous n’avons trouvé personne parlant français ou italien. Pour survivre, nous allons chaparder dans les vergers et les potagers, chacun à notre tour. Car, la seule fois où nous y sommes allés de concert (je craignais le viol d’un milicien rencontré la veille dans un champ de carottes), on nous a volé les quatre roues de la voiture, comme je te l’exposais en ouverture de la présente.
Gaston a de nouveau mauvais moral. Moi aussi. Bien que je m’évertue à la gaieté, par fidélité à la mémoire de mes parents, qui m’apprirent cette forme subtile de la politesse.
Tu es notre dernier recours, je l’avoue sans barguigner. Ne pourrais-tu, grâce à Rouen-Lecture, si largement diffusé, créer un mouvement d’opinion pour nous faire rapatrier ? Milan Kundera, Philippe Delerm, B.H.L., Thomas Narcejac et Jérôme Garcin, qui figurent parmi tes fidèles, ainsi que l’épouse du président de la République et notre conseillère générale ne devraient pas refuser de signer une pétition internationale en notre faveur.
Je n’ose t’embrasser, car je ne sens plus très bon (toujours à cause du milicien, je refuse de me laver à la pompe près du champ de carottes).

Simone Arèse

P.S. Notre adresse actuelle : Epave de Twingo. Impasse du marché aux poissons. Gloglovirnic. Etat du Monténégro.

Toute la première partie de ce texte est véridique : Gaston Haustrate existe bien (son chat, les vaches de la prairie également), je fis vraiment ce déjeuner chez lui, soucieux de ne plus avoir de nouvelles de son livre imprimé à l’est de l’Europe (non pas au Monténégro, mais à Budapest). Ce préambule est un peu long, mais n’est-ce pas ainsi qu’on embarque le lecteur vers l’impossible, l’improbable, le fantastique : en anesthésiant sa méfiance de détails authentiques, vérifiables ?
Le livre de Gaston (qui en avait antérieurement publié beaucoup d’autres – dont un Guide des faux et des faussaires – et qui continue) finit par arriver sur les tables des libraires, sous le titre Un masque en bandoulière. Quant au manuscrit personnel, auquel je fais allusion – Satin Doll – il parut sous le titre Madame la Comtesse préfère le jazz (c’est une manie des éditeurs que de changer les titres de leurs auteurs ! L’argument était pour cette fois que Satin Doll, titre d’un standard de jazz, ne serait compris que des spécialistes de cette musique).

Quant à la lettre sur laquelle j’achèverai (pour le moment !) ce florilège, c’est une lettre … posthume. On n’est jamais trop prudent…

Parenthèses

Mon chéri,
Je t’écris d’un endroit bizarre, dont il fut parfois question dans ma vie antérieure mais auquel nous n’avions cru ni l’un ni l’autre. Nous nous trompions : le Purgatoire existe. Ce fut une énorme surprise de m’y réveiller, trois heures après mon incinération. A ce sujet – que j’aborde d’entrée car il n’est pas gai – j’ai constaté que vous aviez scrupuleusement respecté mes volontés. Il me sembla assez étrange de me trouver dans cette salle de projection (la première pièce en entrant ici) pour regarder mes derniers moments sur la Terre. Ton chagrin m’a bien peinée. J’ignorais que tu m’aimais autant (sans doute parce que tu ne l’avais jamais dit, ce que j’avais toujours admis puisque nous avions jugé l’un et l’autre qu’ aimer est le mot le plus pauvre de notre si riche langue française : un seul verbe pour définir tant de sentiments différents, voire donner une précision de goût). Par contre, ta femme semblait plutôt satisfaite, ce qui me laisse supposer que, malgré toutes nos précautions, elle était depuis longtemps au courant de notre liaison. Mes enfants se montrèrent pressés de rencontrer le notaire, tenant parfaitement leur rôle : cette engeance n’est faite que pour nous abréger et nous plumer. Moi-même je fus bien aise d’hériter si précocement car cela me permit d’échapper à cette corvée générale : travailler. Il est évident que si j’avais dû consacrer à un emploi les précieuses heures que j’ai offertes à l’écriture, je ne serais pas devenue la romancière célèbre qui draina cette foule immense au cimetière (tu te rappelleras nos régulières querelles quant à Flaubert : serait-il devenu ce maître s’il avait dû quotidiennement faire le gratte-papier dans quelque sombre office, s’occuper de ses frichti, ménage, repassage, feuilles d’impôt, déclaration de sinistre, dégât des eaux, vidange de voiture ? Il disposait heureusement de sa rente, sa bonne et sa mère pour faire barrage à ces agaçantes réalités des vies ordinaires. La bonne serait au Paradis, et la mère en Enfer à ce qu’on prétend ici, où les rumeurs sont nombreuses). Le discours de l’académicien à demi gâteux fut pompeux, et beaucoup trop long (on ne devrait jamais confier son panégyrique à autrui), me gâchant un peu le plaisir de la cérémonie, qui fut cependant sans fausses notes si l’on excepte celles de la cantatrice (que j’excuse, car chanter de l’Offenbach et du Rossini dans un funérarium, pour couvrir le ronflement de l’incendie détruisant ma boîte et mon corps, était probablement déstabilisant). Rassure-toi : je n’ai pas souffert puisque j’étais morte, c’est à dire absente. Ici je suis de nouveau présente, mais je n’ai pu obtenir de miroir pour satisfaire à ma légitime curiosité : à quoi ressemble mon visage après cette brûlante épreuve ? Ce serait sans importance puisque le séjour devrait être provisoire, avant l’admission en Paradis ou l’expulsion vers l’Enfer. Je me suis immédiatement renseignée sur ces deux options, et j’ai décidé que le mieux serait de rester dans cette zone de transit car les autres étages sont infréquentables : au-dessus, dépouillé d’enveloppe corporelle (je t’entends d’ici regretter mes beaux seins), on passe son temps à louanger Dieu avec le chœur des séraphins, ou à complimenter saints et martyres sur leurs douleurs exemplaires ; au-dessous, ce n’est pas le grand chaudron promis par l’Eglise médiévale, mais l’asile des grabataires. La punition des damnés est en effet l’extrême vieillesse, pour l’éternité. Tu m’imagines, dans un fauteuil roulant, incontinente à jamais, aveugle devant tes chères lettres, sourde à tes plaisanteries, mes dents posées sur la table de nuit, mes cheveux restés dans la brosse ? Ajoute que les membres de ma famille m’ayant précédée sont tous en bas ou en haut : tu comprendras parfaitement que je tienne à cette position médiane. Elle ne devrait pas être impossible à tenir puisqu’il s’agira, comme dans ma vie première, de n’être ni ange ni démon. Mais il y a sûrement des pièges à éviter car les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur Terre. Après la projection du film de mes funérailles, j’ai dû remplir un formulaire. Des tas de questions idiotes pour mesurer mon Q.I. et faire tomber ma vigilance car seule la dernière ligne importait : « Que préfériez-vous faire avant de transiter ici ? » J’ai répondu, sans l’ombre d’une hésitation tu t’en douteras : « L’amour et la correspondance ». Pierre a été perplexe : « L’amour je ne peux vous le concéder car il y faut des partenaires. » J’ai souri intérieurement du verbe choisi et du pluriel final, étonnants dans la bouche du Divin Concierge, mais Il a conclu : « Je vous accorde la correspondance. » J’ai tenté de pinailler : « Il y faut également des partenaires. » C’est à ce moment que j’ai eu la révélation des difficultés à venir : « Le Purgatoire est une situation d’attente, votre choix vous condamnera donc à espérer des réponses à vos missives. Des réponses qui ne viendront jamais. Si votre obstination à rédiger du courrier vain n’a d’égale que votre patience à supporter le silence de vos destinataires, vous gagnerez rapidement le Paradis. Mais si le découragement vous réduit ou la colère vous égare, finie la parenthèse, direct le plongeon au sous-sol. » Je me suis encore fait préciser si les deux qualités ou les deux défauts étaient nécessaires pour déménager. Et j’ai été relativement tranquillisée : demeurer ici dépendra de leur équilibre. Il suffira, par exemple, d’être obstinée et coléreuse, ou paresseuse et patiente. Je ne me sens capable que du premier cas de figure : rédiger des lettres sans discontinuer et hurler de rage devant l’absence de réponses. Ce sera assez identique à ma vie passée, je te l’ai déjà révélé. Et, rétrospectivement, je suis frappée par cette déclaration ancienne de notre ami commun Paul Lambert : « Je n’ai plus d’éditeur, je suis en purgatoire. » Un éditeur est en effet le premier des destinataires, pour ce substitut de correspondance qu’est tout manuscrit. Avant d’écrire à ceux qui m’ont publiée (qui, au funérarium, se tinrent assez bien, sur l’ultime rangée réservée à la famille), j’épuiserai cependant le catalogue de ma parentèle, mes ex-maris, mes anciens amants, mes amis perdus ou en cours. Je commence par toi, et te connaissant un auteur goûtant les développements (« Texte-gigogne, où l’incise est reine » in « La Quinzaine littéraire » saluant ton dernier prix littéraire – ma mémoire a correctement passé l’épreuve du feu elle aussi), je ne te cèle rien des détails de mon installation , qui fut le troisième acte de mon arrivée. Je dispose de toutes les commodités nécessaires à mon vice : beaux papiers, stylos précieux, même cette encre Bleu-des-Mers-du-Sud que j’affectionne. Enfin : un grand lit, un énorme lit, avec trois oreillers (je n’ai jamais osé le révéler aux journalistes mais mon somptueux bureau lambrissé de bibliothèques ne fut jamais qu’un trompe-l’œil, au même titre que l’ordinateur sophistiqué mettant une touche contemporaine entre les reliures anciennes : j’ai toujours commis mes chefs-d’œuvre entre mes draps, pestant régulièrement d’y égarer ma gomme ou mon taille-crayon). Rien d’autre dans cette pièce qui puisse me détourner de l’activité choisie. Le lit est face à l’entrée, mais il y a, bâbord et tribord, deux autres portes car nous sommes parfois autorisé(e)s à voisiner, entre gens de même espèce, uniquement en cas d’urgence. Figure-toi que j’eus ce bonheur, d’entendre frapper, ce premier jour de mon éternité nouvelle. Ce fut la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie que de voir s’incarner, dans le chambranle à main droite, Madame de Sévigné. Oui (tu ne manquerais pas de t’esclaffer d’incrédulité si mon épistole te parvenait) : la Marquise elle-même, dans la plénitude de sa naturelle beauté, son visage encadré de ses admirables boucles blondes et des perles de son collier, telle que l’éternisa Mignard. Elle a vraiment les yeux « bigarrés » qu’elle prétendit. Mais, de sa voix, nous n’avions idée et mon étonnement crût encore quand je l’entendis me demander avec cet accent qu’on jurerait à présent acadien : « Ma bien bonne, disposeriez-vous de quelque taille-plume à me céder un moment ? J’en ai de nouveau brisé toute une série en m’échauffant contre mon cousin Bussy. » J’avouais ne pas posséder ce type d’outil, tombé en désuétude, et lui proposais mon stylo préféré (celui d’ébène, damasquiné d’argent, que tu m’offris, et que je tins à emporter dans mon cercueil car il fut mon meilleur serviteur). Craignant de ne pas savoir s’en servir correctement (quelle émotion de tenir sa petite main potelée dans la mienne pour guider ses essais), elle préféra un modeste crayon. Je voulus la retenir un moment dans ma ruelle, mais elle s’esbigna sur l’affirmation que la poste pour la Provence n’attendrait pas. J’ai immédiatement fait ce calcul qu’elle correspondait en vain depuis plus de trois siècles. Bel exemple, qui m’a fortifiée.

J’ignore l’identité de l’autre voisine, mais je sais qu’elle jouit du privilège d’une compagnie car je l’entends parfois converser avec un chat. Je compte sur quelque panne d’encre pour lier connaissance (« prendre langue » dirait la marquise). Ce long ennui que me deviendra probablement l’Eternité aura donc, comme sur la Terre, quelques rémissions, de ces parenthèses aimables qui sont, dans leur brièveté et leur rareté, le sel, le sucre et la muscade de toute vie. Certes, mon chéri, nos peaux avides ne se frotteront plus l’une contre l’autre, dans ces hôtels de nos secrets rendez-vous, mais j’aurai du plaisir à deviser avec la Marquise et la maîtresse de Kiki-la-Doucette (dont les intonations me semblent pour le moins bourguignonnes).

janvier 2003