LE PIANISTE


A Philippe Davenet

Il était une fois un pianiste incompris de ses voisins. Non tant que ces voisins n’aimassent pas la musique, mais ils ne goûtaient pas vraiment les inévitables répétitions, surtout celles qui étaient tardives et nuisaient à leur sommeil. Ils tapaient au plafond avec le manche de leur balai, protestant qu’eux ils travaillaient le lendemain, ne passaient pas leur temps à s’amuser. Entendant cela le malheureux pianiste soupirait, refermait le clavier et s’allait coucher, sans préciser que lui aussi travaillait tous les jours, parfois même le dimanche et pendant les vacances. Il savait bien qu’être musicien, ou peintre, voire écrivain ne passaient pas pour des métiers sérieux. Il lui arrivait même de regretter de n’être pas peintre ou écrivain justement car ceux-là avaient une activité silencieuse qui ne gênait pas les voisins. Mais choisit-on sa vocation ?
Il s’endormait sur cette question, à moins qu’insomniaque, il ne cherchât une solution à son problème. Il s’ouvrit de ses soucis et regrets à une amie, qui lui proposa d’occuper la maison de son ancien jardinier à la campagne. C’était une très jolie maison, car le jardin dont avaient dû s’occuper des générations de jardiniers n’était pas un de ces petits carrés de curé, avec trois fleurs pour l’autel et deux choux pour la soupe, mais un très grand parc où, dans des temps anciens s’était même élevé un château. Il en restait des bâtiments divers, des murs d’enceinte, au cœur d’une plaine où les vaches semblaient les seules voisines, à bonne distance de la grille d’entrée. Le pianiste n’hésita pas, déménagea promptement.
Il fut stupéfait par la qualité du silence. Etonné même, car, ayant toujours habité la ville il n’était pas habitué à ne rien entendre. Il se crut un moment devenu sourd. Mais son piano le rassura. D’autant que ce silence, finalement, l’inquiéta un peu. Il était donc bien seul, sans voisins, car, tout de même, les vaches, pour charmantes qu’elles fussent, couchées dans leur pré comme dans un tableau d’Eugène Boudin, ne pouvaient être comptées pour compagnie véritable. Soit : elles ne donneraient pas de coup de balai dans ses murs, mais elles ne le salueraient pas non plus d’un bonjour matinal, d’un bonsoir vespéral, elles ne lui parleraient pas du temps qui mouve, de l’orage qu’approche, des pôles qui fondent et de la planète qui se réchauffe.
Plein d’à propos comme il était toujours, il se fit chauffer de l’eau pour le thé. Ah, charmante bouilloire, qui ne le laissait pas seul dans le silence, mais sifflait dans la cuisine. Il s’effraya ensuite de s’entendre croquer ses biscuits préférés. Comme cette maison résonnait ! C’était parfait pour le piano, certes, mais se faire peur dès que le clavier était refermé, ce n’était pas une mince affaire. Dehors le vent s’était levé, secouait les feuillages, la pluie martelait les vitres. Il joua du Chopin, dont la tristesse lui sembla de circonstance. Mais, sur le soir, à l’heure de la marée probablement, là-bas, qui remontait la Seine, le soleil reparut, dessinant des carrés de lumière sur le sol de sa si jolie maison. De sa baignoire, il put admirer un somptueux crépuscule. Il chanta Que ma joie demeure, et barbota abondamment, pour repousser le silence dans les coins sombres du grenier. Puis, ayant fermé tous ses volets, il fit un feu craquant dans la cheminée. Ah, qu’il était bien à la campagne, remerciant les mânes de ce très lointain ancêtre qui avait eu l’idée de frotter deux pierres l’une contre l’autre pour en faire jaillir la première étincelle. Sûrement, au soir de cette découverte, Cro-Magnon ou Néanderthal avait chanté Que ma joie demeure en se frappant la poitrine de satisfaction. Notre pianiste monta à l’étage en imitant l’aïeul, honk honk honk criait-il en se martelant les côtes supérieures. Cela le fit tousser, et revenir immédiatement en son siècle. Il déposa sa peau de bête imaginaire pour enfiler son pyjama à rayures cassis et citron. Il ferma sa porte de chambre, qui grinça, et se coucha. Le sommier, qui avait été si discret en ville, grinça lui aussi. Do majeur et si mineur commenta-t-il, décidé à demeurer badin. Puis ce fut le silence. Un terrible silence qui dura au moins un très long quart d’heure. Il accusa la couette de le faire transpirer, car il ne voulait s’avouer que la peur était revenue. La peur du noir, qui s’ajoutait à la peur du silence, et le faisait redevenir ce petit enfant d’avant sa première leçon de solfège. Mais soudain, au-dessus de sa tête, il y eut une effroyable sarabande. Il claqua des dents, à l’idée que, peut-être des fantômes de jardiniers s’agitaient dans les combles. A tout hasard il croisa les doigts, et, sa tête enfouie sous la couette, il cria Vade retro Satanas, seule phrase latine qu’il connaissait. Mais le fantôme ne devait pas s’appeler de ce nom-là car il ne se calma pas. La ronde infernale dura jusqu’à minuit, comme indiquèrent les aiguilles lumineuses du réveil quand le pianiste osa sortir un œil de dessous la couette. Et le silence revint, un autre très long quart d’heure. Puis les chouettes du parc se mirent en chasse, poussant leurs hululements sinistres. Hou hou hou faisaient-elles en tournant autour de la maison. Et clac clac clac faisaient à nouveau les dents du pianiste. Puis il y eut un cri, d’une fouine furieuse, qui, aux oreilles du musicien, sembla le hurlement d’une femme assassinée. Le feu s’était éteint dans la cheminée, et les murs, les meubles se mirent à frissonner. Comprenant qu’il ne pourrait dormir, ni dans le silence, ni dans ces bruits inhabituels, le pianiste prit son courage à deux mains – non, à une seule car il tenait une bougie, l’orage ayant coupé l’électricité, et il tenait aussi la rampe de l’escalier, ce qui faisait qu’en fait il ne tenait plus son courage d’aucune main, mais dans son gosier en répétant honk honk honk et en pensant au feu qu’il rallumerait et au chant de la bouilloire qui l’attendait en bas. Il se fit un thé à la pomme cannelle, attaqua Une nuit sur le mont chauve à son piano. La musique le rassura. Il put enfin dormir, les bras croisés sur le clavier refermé. Et il fit un rêve étrange, empli de silence et de bruits campagnards. Quand il se réveilla, il comprit que son rêve était une partition, qu’il nota très vite. Jamais il n’avait composé quelque chose d’aussi original. Et il était si heureux que la peur ne le visita plus, que le silence et le frémissement des arbres, les hululements des chouettes, les sarabandes des loirs du grenier, la fureur de la fouine, les soupirs des meubles, les grincements des portes, le chant de la bouilloire lui apparurent ce qu’ils étaient : une divine musique. Il écrivit tout un opéra, qui connut un succès retentissant. Même ses anciens voisins vinrent l’applaudir.


août 2006

Jardin sous la pluie

Philippe Davenet a donné, au Trianon transatlantique de Sotteville-lès-Rouen, les 6 et 7 décembre, un merveilleux récital de piano. Mais ça, il l’avait déjà fait maintes fois… La nouveauté est qu’il parlait aussi de son osmose de toujours avec la musique. Il ne se racontait pas, il racontait cet art qui lui a modelé une vie si particulière, lui donnant un goût vif pour Satie, Debussy, Fauré, l’apprivoisant à Bach, Chopin, le condamnant à ces tournées où il passe du bonheur de la scène, de la chaleur des applaudissements à la solitude des chambres d’hôtel. Philippe n’est de nulle part, il est de la musique. Mais tout artiste, pour talentueux qu’il soit, doute toujours un peu, surtout lorsqu’il lui faut aborder un autre art, ici de l’écriture et de la comédie. Il a donc souhaité que le texte à dire soit écrit par Philippe Delerm, et que, sur scène, il ne soit pas seul à se raconter. L’excellent comédien Vincent Berger devient son double : leurs voix se mêlent, se répondent, se provoquent, dans une harmonieuse mise en scène de Catherine Delattres, une très belle scénographie épurée de Ludovic Billy, sous les lumières tendres de Jean-Claude Caillard.
J’ignore où tournera ce spectacle dans les mois à venir. Mais, un conseil : ne le ratez pas…

8 décembre 2007

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