Galuchat enquête


Tout commença par un concours annoncé dans Paris-Normandie :

J’écrivis donc :

Chambre 237*

Galuchat gara sa voiture au deuxième étage du parking extérieur et se dirigea vers le bâtiment où sa mère était hospitalisée. Il venait quotidiennement, de plus en plus inquiet, car les nouvelles qu’on lui donnait étaient aussi parcimonieuses que floues. Il tentait bien, dans ses rares moments d’optimisme, de se convaincre qu’elle s’en tirerait, et que sa méfiance vis-à-vis de l’équipe médicale était une déformation professionnelle – le propre du flic est de douter – mais il ne parvenait plus à se leurrer vraiment : il venait de découvrir sa mère mortelle.
Il traversa le rez-de-chaussée sans rien regarder, prit l’ascenseur en automate, parcourut le couloir jusqu’à la chambre 237. Le lit de sa mère était vide. Dans celui d’à côté, une Africaine contemplait le plafond. Il lui demanda où était la vieille dame. Elle répondit dans une langue qu’il ignorait. Il quitta précipitamment la pièce, se rua sur la première blouse blanche qu’il aperçut, persuadé qu’on l’enverrait à la morgue. Sa mère avait seulement été changée de chambre. On ne lui fournit pas de raison. Tout à son soulagement, il ne posa pas de question. Mais, petit à petit, alors que sa mère lui racontait par le menu des faits insignifiants, il s’interrogea : pourquoi avait-on jugé nécessaire de laisser seule la nouvelle malade ? De quoi souffrait-elle ? Pourquoi avait-elle paru effrayée quand il lui avait parlé ?
Il quitta sa mère plus tôt et retourna chambre 237. L’Africaine n’y était plus. Il avisa un infirmier, qui, ayant constaté que les vêtements de la femme avaient disparu en même temps qu’elle, lâcha : « Encore une ! » Galuchat apprit que c’était la seconde Africaine à s’enfuir en moins d’une semaine. L’infirmier ajouta : « Votre uniforme a dû la paniquer. Elle n’avait aucun papier sur elle. » L’inspecteur apprit encore qu’elle était arrivée, hagarde, de nuit, seule, à pied, au service des urgences, le ventre brûlé à l’acide. Et ce n’était sûrement pas un accident domestique, ajouta l’homme.
Galuchat descendit aux urgences, n’y entendit rien qu’il ne savait déjà. Il reprit sa voiture au parking, saluant distraitement le gardien, rentra chez lui, se doucha, dîna, regarda un moment la télé, se rhabilla, en civil, et s’en fut rouler lentement sur les boulevards, comme n’importe quel client en quête de putes. Il les compta. Quinze, dont au moins trois travestis. Six Européennes, deux Asiatiques, sept Africaines. Il accosta les Africaines, une à une. Elles pratiquaient toutes les mêmes spécialités et les mêmes prix, pourvu que ce fut dans sa voiture. Galuchat n’en invita aucune car il sentit que ce n’était pas la bonne piste pour retrouver l’inconnue de l’hôpital : toutes parlaient français et arrivaient de Paris, où elles rentreraient par le premier train du matin. L’Africaine enfuie venait d’une autre filière, il en était certain. Galuchat progressait souvent à l’intuition.
Il rentra chez lui, se coucha, et les yeux grand ouverts dans l’obscurité, il se repassa les images de sa visite à l’hôpital. Il se connaissait, Galuchat, savait que, même distrait par le souci de sa mère, il avait tout enregistré dans un méandre de son cerveau. Il n’avait qu’à ouvrir le bon fichier, comme sur un de ces ordinateurs dont on lui empoisonnait la fin de sa carrière : il découvrirait un détail, un indice, le début de la pelote. Il s’endormit sur la vision des bras de l’hospitalisée. Pire que maigres : décharnés. Fraîchement débarquée.
Au commissariat, il obtint d’être remplacé, sous prétexte que l’état de sa mère empirait. Il alla rôder sur le port. Rive gauche, au-delà de la zone industrielle qu’il avait baptisée l’Enfer, il trouva ce qu’il cherchait : un cargo rouillé, battant pavillon panaméen, mais qui arrivait d’Afrique. Contraint à diverses réparations avant de pouvoir repartir. Et c’était l’histoire habituelle : armateur introuvable, argent impossible à réunir, le bateau pouvait être immobilisé pour des semaines, des mois.
Galuchat déjeuna d’un bon appétit, satisfait à l’idée qu’il avait du temps devant lui, qu’il pourrait mener de front ses affaires ordinaires et cette enquête personnelle. Il ne reprit pas sa voiture. Marcher lui permettait de mieux réfléchir. Son passage à la Maison du Marin, près d’une charmante chapelle coincée entre des immeubles, ne lui révéla rien : on n’y avait accueilli aucun des hommes du Tamango , ils demeuraient consignés à bord, pour une raison inconnue. Place du Vieux Marché il s’accorda une bière, en terrasse. L’automne promettait d’être beau : ciel bleu, femmes encore en tenues estivales, légères, aux cabas chargés de fleurs et de fruits parfumés. Ce n’était pas une journée pour mourir. Ni d’un cancer, ni de brûlures à l’acide. Un balayeur municipal passa près de lui, poussant mollement mégots et papiers vers le caniveau. Encore un Africain. Il y en avait de plus en plus. On leur confiait les sales boulots : ménage des rues, sécurité des commerces, gardiennage des parkings. Galuchat en renversa son verre – heureusement vide – c’était ça le détail oublié, autour duquel il tournait depuis la veille sans parvenir à le saisir : le gardien du parking de l’hôpital était africain.
Il passa reprendre sa voiture, fila au rendez-vous avec sa mère. Quand il fut devant le distributeur des tickets de stationnement, il sortit un canif, grâce auquel il enraya la machine. Il alla trouver le gardien, en protestant avec la pire mauvaise foi. L’homme ne trouva ni riposte ni solution. Galuchat l’acheva d’une question sans rapport avec le sujet : « Comment va-t-elle ? » Le gardien eut un regard traqué, larmoyant. Il murmura : « Je crois qu’elle va mourir. » Galuchat insista : « Comme l’autre ? » L’Africain parut stupéfait : « Vous savez ? » L’inspecteur ne répondit pas, ordonnant seulement : « Conduisez moi auprès d’elle. »
Ils traversèrent plusieurs bâtiments, des cours intérieures, jusqu’à la partie la plus ancienne de l’hôpital, en déshérence. De l’herbe poussait entre les vieux pavés, les pierres des murs se délitaient, les portes semblaient devoir tomber incessamment de leurs gonds. Le gardien, qui avait retrouvé de l’énergie à mesure qu’ils traversaient ce labyrinthe, poussa l’une d’elles. Dans une salle, sur un matelas posé à même le sol, la fugueuse de la chambre 237 délirait, veillée par une infirmière. L’homme fit les présentations : « Samira » La jeune femme précisa : « Je viens de Kaboul. Je ne voudrais pas y retourner. » Galuchat demanda : « Et la mourante, elle vient d’où ? » Le gardien répondit : « Nous ne savons pas, car je ne parle pas sa langue. » Il ajouta : « Moi non plus je ne voudrais pas perdre ma place, être expulsé. » Galuchat leur dit qu’ils risquaient surtout d’être envoyés en prison, pour non-assistance à personne en danger. Ils protestèrent qu’ils la cachaient pour la sauver de ses tortionnaires. L’inspecteur demanda : « Vous les connaissez ? » Samira répondit : « Non. Ce qui nous semblait essentiel c’était de la mettre à l’abri. Nous avons activé le réseau. » Galuchat remit à plus tard de se faire expliquer ce qu’était ce réseau, soucieux seulement de l’état de la fugueuse. Samira dit qu’elle pouvait encore s’en tirer, si dans trois heures elle était opérée, comme initialement prévu. Galuchat leur promit : « Je serai de retour avant cela. Ne la quittez pas. »
Tout alla très vite, ainsi qu’il avait dit. Il passa au commissariat, exigea une perquisition du Tamango. On argua l’incident diplomatique si l’opération se faisait sans le Consulat, le service des douanes. Galuchat passa outre, se signa lui-même les papiers nécessaires, défiant son chef : « C’est une question de vie ou de mort. De mort imminente. » Prononçant ces mots il eut une révélation : ce n’était pas uniquement pour l’Africaine brûlée à l’acide qu’il se battait, mais aussi pour sa mère, comme si la partie engagée concernait la vieille dame, au même titre, et qu’il les sauverait toutes les deux ou les perdrait ensemble. Le commissaire trancha finalement : « Prenez trois hommes. Si vous réussissez je vous couvre. Si vous échouez je révèle que vous venez d’imiter ma signature. »
Dans la soute, derrière des caisses leur ménageant un espace restreint on trouva dix femmes, épuisées, de la même ethnie que les deux qui s’étaient échappées. Le capitaine ne se défendit pas vraiment, persuadé d’avoir bien agi : « Elles venaient du Darfour, où d’autres ont été assassinées, violées. Je leur offrais la liberté. » Galuchat, regardant sa montre , refusa d’en entendre plus. Il laissa ses collègues sur place, retourna à l’hôpital, toute sirène hurlante. Au guichet d’entrée, il exigea un médecin, un brancard. Les deux hommes coururent vers les vieux bâtiments, suivis du brancardier perdant du terrain. La Soudanaise vivait encore, toujours veillée par l’Afghane et le Malien. Galuchat n’attendit pas le diagnostic du médecin. Il ne lui restait que trois minutes pour rejoindre sa mère. Il reprit sa course labyrinthique, sans se tromper une seule fois, et parvint hors d’haleine, cramoisi, au chevet de la vieille dame. Elle était assise dans son lit, souriante. Elle dit à son fils : « Tu viens bien tard aujourd’hui. J’ai une bonne nouvelle : je rentre à la maison samedi. »

Octobre 2004

Je ne gagnais pas le concours. Mais la nouvelle plut à Philippe Galmiche, qui la publia dans Rouen-Lecture. Et comme le personnage que j’avais créé m’amusait je décidais de lui confier une seconde enquête, non pas à l’hôpital (je ne suis pas scénariste de séries télé…) mais dans cette même ville de Rouen :

Déjanire*

Galuchat était en avance, comme toujours. Il était connu pour cette manie, qui agaçait ordinairement les collègues retardataires. Mais, pour cette fois, il savait qu’on lui saurait gré, car il ne s’agissait pas de boulot : il devait être le témoin d’un jeune inspecteur, qui convolait en justes noces, après une période d’expectative ayant eu pour résultat de mettre la future mariée enceinte. Moi aussi, j’ai grossi, pensa-t-il, mon nœud papillon me serre. Il avait déjà fait cette constatation à plusieurs reprises, car il s’obstinait à porter ce même nœud depuis vingt ans, l’ayant acheté pour le mariage d’une cousine, et le ressortant chaque année, à date fixe, pour le bal de la police. Mes chaussures aussi me serrent, constata-t-il encore, j’aurais dû les briser un peu chez moi. Il regarda l’heure à la pendule du long couloir, vérifia que sa montre indiquait bien les mêmes chiffres. Il salua l’huissier, qui feuilletait Paris-Normandie, fit demi-tour en direction de la salle des mariages, où l’adjoint de service et la secrétaire de mairie attendaient la noce précédant celle de Loïc et Bérengère. Il crut bon de plaisanter - ceux-là ne semblent pas pressés de faire leur malheur – mais sa boutade n’atteignit pas les oreilles des fonctionnaires, car, dans le même temps, une cavalcade sonnait dans les escaliers. Trois jeunes enfants, de type maghrébin, surgirent, suivis d’une femme essoufflée, dont le foulard de tête glissait. Ils annoncèrent que le mariage n’aurait pas lieu, car la fiancée venait de tomber dans le coma, en mettant sa robe, et d’être transportée à l’hôpital. La femme pleurait, précisait qu’il s’agissait de sa sœur, et le plus déluré des gamins donnait un détail qui semblait lui plaire : « Elle avalait sa langue ». Galuchat en conclut immédiatement qu’il s’agissait plutôt d’une crise d’épilepsie que d’un coma, mais il n’eût pas le temps de formuler sa pensée : la troupe repartit aussi vite qu’elle était venue, laissant les deux fonctionnaires stupéfaits. Par bonheur, Bérangère parut, ventre en avant derrière son modeste bouquet, et chacun retrouva son rôle, oubliant l’intermède.
Galuchat n’y repensa pas avant le découpage de la pièce montée, vers 17 heures. Et comme on lui demandait de raconter une histoire, il raconta celle-ci, qui n’enthousiasma pas vraiment. C’était une histoire drôle, qu’on voulait, protesta Loïc. Une histoire cauchoise, précisa le père, qui était breton. Galuchat n’en connaissait qu’une, qui tomba également à plat. On l’abandonna à sa part de dessert. Il put s’éclipser avant qu’on repoussât la table pour danser. Le temps d’arriver à sa voiture, il fut trempé, car le temps, clément la matin, avait tourné à la pluie. Il ôta ses chaussures, conduisit en chaussettes. Le nœud papillon était depuis longtemps dans sa poche. Chez lui, il se déshabilla avec joie, se doucha, fit réchauffer le bouillon préparé par sa mère, et s’abandonna à la bêtise télévisuelle.
Il dormit mal, accusa les agapes du jour. Il se réveilla certain d’avoir cauchemardé, mais fut agacé de ne pas retrouver ce rêve, promptement effacé. Il passa ce dimanche calmement, à trier des photos, sans quitter sa vieille robe de chambre. Avant de dîner, il appela sa mère au téléphone, sachant qu’elle attendait le récit du mariage de Loïc. Il passa sous silence que la mariée était enceinte, et que celle d’avant avait disparu. Alors qu’il raccrochait, il s’interrogea : pourquoi ai-je pensé disparu ? Cette question lui gâta l’humeur, car il savait que quelque chose s’était mis en branle dans son cerveau, et qu’il ne serait plus tranquille tant qu’il n’aurait pas répondu à la question.
Le lundi, il repassa à la mairie, sur l’heure du déjeuner. Mais les employés du service de l’état civil déjeunaient aussi. Il dut attendre, sur un banc du jardin, face à la statue du bassin. Pour la première fois il se demanda qui était ce type musclé enlevant une femme. Et quand il retrouva la secrétaire ayant officié le samedi, il s’enquit aussi de son identité, en plus de celle de la mariée hospitalisée. La fonctionnaire ne sut répondre qu’à la question d’actualité car elle n’était pas versée en mythologie. De retour au commissariat, Galuchat appela le service des urgences à Charles Nicolle. On n’y avait noté nulle entrée au nom qu’il donna. Il appela d’autres services, d’autres hôpitaux, où, toujours, on lui répondit par la négative.
Le soir, il continua à trier ses photos, constatant brutalement qu’il les disposait comme s’il s’agissait d’un jeu de cartes. Agacé, il balaya la table d’une main, dispersant les images jaunies, cornées. Et sans même éteindre l’électricité, il quitta son appartement, courut à sa voiture, démarra en trombe. Il n’avait pas même besoin de consulter le petit carnet ne quittant pas sa poche, car il avait parfaitement mémorisé les noms, les adresses. Les familles des mariés habitaient Petit-Couronne et Grand-Quevilly. Il vérifia que les identités étaient bien portées sur les sonnettes des immeubles, mais il ne tenta pas de se faire ouvrir. Il est trop tard, jugea-t-il.
Après cela, il ne dormit pas, car une nouvelle question s’était ajoutée à la précédente : pourquoi ai-je pensé qu’il était trop tard ? Trop tard pour quoi ? Trop tard pour qui ?

Il ne put poursuivre ses investigations in situ le mardi, requis par des affaires en cours. Des affaires vraiment en cours, insista son supérieur. Galuchat était également connu pour ouvrir des enquêtes que personne ne demandait, et son inquiétude sur la mariée non mariée avait fait le tour des bureaux. On souriait avec indulgence. Galuchat n’en avait cure, et, faute de pouvoir se déplacer, il passa de nouveaux coups de fil, sans grand succès. La secrétaire de mairie parut agacée de son insistance, lâchant tout de même que les probabilités du mariage étaient quasi nulles car les familles, antérieurement, avaient fait quelques difficulté. Le ton monta entre eux, car il voulut qu’elle se montrât plus précise : quand, antérieurement ? Elle répondit : quand elle était mineure. Samedi, c’était exactement la date de son dix-huitième anniversaire.
A l’heure du dîner, il retourna à l’immeuble où était domicilié l’ex-futur marié, et s’y présenta comme un enquêteur du service d’hygiène : était-on satisfait des horaires de ramassage des ordures ? Les nouveaux bacs de collecte étaient-ils plus silencieux que les précédents ? Il écouta les doléances diverses du rez-de-chaussée et d’un étage avant d’atteindre le palier qui l’intéressait. Il dut parlementer derrière la porte, car on ne semblait pas décidé à lui ouvrir. Il posa donc les questions de son questionnaire-bidon sans voir son interlocuteur. Mais au moment de quitter le paillasson élimé, il demanda : comment va votre fiancée ? Est-elle rétablie de son malaise ? Ce fut comme un sésame : la porte s’ouvrit brutalement, sur un homme jeune, qui avait le bras en écharpe et portait des traces de coups sur le visage. De son bras valide, il tira Galuchat à l’intérieur de l’appartement, et referma brutalement sur eux. Il le pressa de questions, en même temps qu’il préparait du thé à la menthe : qui était-il ? Comment savait-il ? Galuchat révéla son identité, son métier, et le hasard l’ayant conduit en salle des mariages au bon moment. Bon moment si on peut dire, soupira son hôte. Pendant que ses frères me tabassaient, son père la séquestrait et envoyait sa sœur conter une fable en mairie. Il ajoutait : la mairie n’a rien fait. Galuchat dut expliquer que nulle plainte n’ayant été déposée, la mairie n’avait plus aucun rôle à jouer dans cette affaire, chacun étant libre de se marier ou non. Taoufik s’insurgea : Libre en France, mais ils vont la réexpédier au Maroc, pour un mariage arrangé. Galuchat se leva, sans achever sa tasse, demanda : quand ? Le jeune homme ne savait pas, se laissa aller au pessimisme : c’est peut-être déjà fait. Le policier s’insurgea : vous ne tentez rien ? Disant cela, il se saisit d’un blouson posé sur le canapé, le mit sur le dos du Marocain, et le poussa à l’extérieur, ordonnant : fermez la porte ; première étape : dépôt de plainte au commissariat pour coups et blessures. Le jeune homme tenta de résister : ce n’était qu’un avertissement ; ils ont dit que si j’insistais ils me tueraient. Galuchat fut péremptoire : tentatives d’intimidations, menaces de mort, la plainte sera d’autant plus conséquente. Vous dormirez chez moi ce soir. Ensuite, selon la tournure des évènements, on avisera.
Tout sa passa ainsi que Galuchat l’avait annoncé : la plainte fut enregistrée, et l’exilé dormit sur le canapé du policier. Du policier absent, car ce dernier, ayant réquisitionné Loïc, alla se mettre en planque devant le domicile de la fiancée séquestrée. Tout semblait calme, aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres. La nuit était froide, mais Galuchat avait toujours dans sa voiture ce qu’il nommait son kit de survie : couvertures, oreillers, et même un vieux tapis en poil de chèvre. De plus, il avait rempli sa thermos à la cafetière du commissariat. Les deux guetteurs se relayèrent pour dormir, tant bien que mal pour l’un des deux car Galuchat ronflait. Avant qu’il ne fît vraiment jour, deux hommes serrant de près une femme, sortirent de l’immeuble, gagnèrent une voiture en stationnement, et prirent la direction de Pontoise, suivis par Loïc et galuchat. Le plus jeune conduisait, l’aîné prévenait la police des frontières. A Roissy, ils n’eurent pas à intervenir, mais jouirent du plaisir d’être témoins des arrestations. Père et frère de la jeune fille menottés, les deux amis approchèrent cette dernière, lui proposant de la ramener auprès de son fiancé. Elle se laissa faire, sans vraiment comprendre, car elle avait été droguée. Elle dormit sans discontinuer jusqu’à Rouen. Galuchat la déposa chez lui, devant Taoufik stupéfait. Loïc fila à la clinique du Belvédère, car Bérengère, peut-être contrariée de s’être fait enlever Loïc en pleine lune de miel, avait décidé d’accoucher avec un mois d’avance. Tapant sur l’épaule de Galuchat, le futur père précisa : Je serais étonnée qu’elle vous souhaite comme parrain.


Jardin de l'Hôtel de Ville - Rouen

La légende de Déjanire n’étant peut-être pas connue de tous les internautes, j’en résumerai les grandes lignes :
La princesse Déjanire, d’abord fiancée à Acheloüs (qui était à la fois un fleuve et un dieu) fut convoitée par Héraclès, qui n’était qu’un héros, au sens étymologique du terme, à savoir : un demi-dieu), qui chercha querelle au fiancé, bientôt vaincu en combat singulier (bien qu’il se fût transformé en serpent, rien n’est simple dans la mythologie grecque !). Héraclès emmenait donc Déjanire chez lui, quand il fut arrêté par le fleuve Evenus dont les eaux étaient extrêmement grossies. Le centaure Nessus (on se souviendra que les centaures étaient moitié homme moitié cheval), qui sans doute, folâtrait sur ces berges hostiles, proposa à Héraclès de faire passer Déjanire sur l’autre rive, ce que le héros accepta, passant le fleuve seul, dans l’attente de sa promise en croupe sur l’aimable centaure, qui n’était qu’un fieffé hypocrite puisqu’il ne songea qu’à enlever Déjanire. C’est ce rapt qu’illustre la statue des jardins de la mairie rouennaise. Si quelque internaute connaît le nom du sculpteur, je serais ravie qu’il me le dise, afin que je complète ce commentaire. J’épargne la suite des aventures d’Héraclès, Déjanire et Nessus à mes lecteurs car elles sont fort compliquées, et se terminent très mal.
Si j’avais tout inventé dans Chambre 237, je m’étais souvenue, pour écrire Déjanire, d’un épisode que j’avais vraiment vécu alors que, conseillère municipale à Maromme, barrée de tricolore, je devais marier, pour la première fois. Le premier des trois couples annoncés ce samedi ne parut pas, la mariée ayant eu un malaise au moment de passer sa robe. Malaise assez alarmant pour qu’elle soit, aux dires d’un membre de sa famille venu nous prévenir, transportée à l’hôpital. Je mariais les deux couples suivants. Mais le lundi, inquiète de la jeune femme qui ne s’était pas présentée, je téléphonais à l’hôpital, pour prendre de ses nouvelles. On me répondit que personne de ce nom n’avait été hospitalisé. Mon inquiétude prit une tournure nouvelle, dont je fis part au bureau du conseil municipal qui se tenait le soir-même. Qu’était donc devenue la jeune personne ? Que pouvait-on faire ? La maire annonça qu’il réfléchissait à la pertinence d’aller ou non trouver la famille. Il n’eut pas le temps de se décider que…la fiancée fut retrouvée, dès le mardi, se présentant elle-même aux bureaux de l’état civil pour solliciter d’être mariée le lendemain. C’est de ces bureaux qu’on me téléphona. Il n’y avait pas donc eu d’enlèvement comme dans ce Déjanire, écrit ultérieurement, ni même de mystère véritable : la jeune femme était ressortie très vite du service des urgences le samedi, si vite que, peut-être, l’hôpital ne l’avait pas notée dans ses tablettes. Tout se terminait donc heureusement. Y compris pour le personnel de l’état civil et moi-même, car la famille des mariés nous fit porter, après la cérémonie, des pâtisseries orientales et du thé à la menthe, pour se faire excuser du souci que nous avions eu !
Pour en revenir à la fiction, il me semblait que j’avais, dans ce second texte, un peu mieux modelé les caractéristiques essentielles de Galuchat, très attaché à sa mère, entreprenant des enquêtes qu’on ne lui demandait pas.
Il ne me restait que de continuer dans cette voie. Mais ne serait-il pas temps de préciser que, si les lieux existent bien (quoique l’hôpital Charles Nicolle n’ait pas de bâtiments en déshérence, ni de blessés qui disparaissent. Fut-ce à cause de cette image de marque négative que je n’avais pas eu de prix au concours ?), les personnages et les faits des deux enquêtes qui précèdent, comme de celles qui suivent, sont de pures fictions. Voilà : la précaution est prise.

Ici repose*…

Galuchat avait la faiblesse d’appartenir aux Amis de Flaubert depuis de longues années et la coquetterie de n’en rien dire au-delà du cercle des membres de cette association. Il n’aurait su donner de raison ni pour cette appartenance, ni pour cette discrétion. C’était ainsi, point, comme pour beaucoup d’autres éléments constitutifs de sa vie passée ou présente. Il ne lisait pas souvent le bulletin où pinaillaient divers universitaires, mais il archivait chaque numéro – parfois resté sous sa bande d’expédition – Il n’était pas non plus assidu aux régulières réunions, s’endormait parfois aux rares conférences auxquelles il lui arrivait d’assister, mais suivait toujours les visites au musée de la médecine (chambre natale du héros), au pavillon de Croisset (seul bâtiment encore debout de ce qui fut la propriété de campagne), ou dans tout autre lieu où les exégètes avaient pisté l’écrivain. Pourvu que l’on se tînt debout plutôt qu’assis, qu’on bougeât un peu : cela lui convenait. Il trouvait donc aimable, en ce bel après-midi d’automne, d’aller écouter quelques discours autour des tombes de la famille Flaubert, au cimetière monumental, qui dominait Rouen depuis le XIX° siècle.
A dire vrai il écoutait distraitement, plus attentif aux couleurs, aux parfums, aux petits ratages – un cacochyme toussait, un maladroit trébuchait – qu’au verbe des orateurs. Il se concentra toutefois sur l’inévitable minute de silence et le dépôt final d’une gerbe. Puis l’assemblée se débanda, retournant vers la porte du haut près de laquelle stationnaient les voitures. Galuchat était venu à pied, prenant plaisir à traverser la partie basse du cimetière, et il souhaitait s’attarder à mieux y contempler quelques monuments prétentieux, inscriptions éplorées. Sur une tombe, de longue date abandonnée, il releva un masque mortuaire, tombé le nez dans la mousse, remarquant que la moitié du visage – celle qui avait dû être exposée aux pluies de l’ouest – semblait comme vérolée. Plus loin , il voulut fermer une porte baillant sur la pénombre d’une chapelle bourgeoise, mais le bois s’était gauchi, et son attention, son effort furent inutiles. Le velours du prie-Dieu continuerait de moisir, l’autel de s’empoussiérer… A mesure qu’il descendait, son humeur légère s’alourdissait, prenait une tonalité plus sombre, comparable à celle des conifères encadrant la porte. Il décida qu’il dînerait chez sa mère.
Il dormit mal, accusant, au réveil, la cuisine maternelle. Il poursuivit, tout le jour, un rêve échappé, dont il ne retrouvait rien, mais qui avait laissé une gêne dans sa mémoire, l’empreinte d’un malaise. Il expédia les affaires courantes, et comme le temps était encore clément, il retourna au cimetière en fin de journée. Il retrouva difficilement la tombe au masque mortuaire, et la chapelle où il était entré, car il avait, la veille, déambulé au hasard. Il sut, poussant enfin la porte grinçante, qu’il entrait dans le territoire de son rêve. Il se mit à l’arrêt, comme un chien de chasse, parfaitement immobile, l’oreille dressée, l’œil aiguisé, la truffe en alerte. Un rayon de soleil, passant à travers un vitrail brisé, faisait flamber le rouge pourtant passé du prie-Dieu. Il remarqua que le voile de poussière n’était pas intact. Quelqu’un était venu, qui avait manipulé l’objet. Il passa un doigt dans la cache qui avait dû jadis contenir quelque missel à présent disparu, et, l’examinant, le reniflant, il ne douta plus : il y avait eu de la blanche, très récemment.
Il continua ce qui aurait pu passer – pour peu qu’il y eût des promeneurs – pour une promenade romantique. Il continua, en montant, dépassant la tombe de Flaubert, où les fleurs de la veille souffraient déjà. Il franchit la porte du haut, face à la partie contemporaine du cimetière, de l’autre côté de la route. A droite, le panorama de la ville s’étendait, superbe sous cette légère brume de pollution adoucissant la lumière, estompant les détails d’architecture. A gauche, des grappes d’élèves sortaient d’un lycée. Il attendit, espéra, mais aucun adolescent n’entra dans le cimetière.
Il retourna chez lui, une poussé d’adrénaline lui suscitant une migraine. Galuchat, tu as levé un gibier, se dit-il à lui-même, regardant le comprimé se dissoudre en bulles dans son verre. Il dîna vite, d’une boîte de thon à l’huile d’olive, qu’il ne prit pas le temps de vider dans une assiette, d’un morceau de Neufchâtel, cueilli sur la pointe de son couteau, et d’une pomme, qu’il coupa en quartiers mais qu’il négligea de peler. La toile cirée débarrassée des miettes, et des trois pépins échappés du fruit, il s’empara des derniers numéros de Paris-Normandie, les feuilletant sans s’y attarder au-delà des titres. Nul article sur le lycée voisinant le cimetière. Et pourtant, il était à présent certain qu’il avait récemment lu quelque chose concernant cet établissement.
Il interrogea ses collègues, qui ne lui apprirent rien. Son chef le cingla de son humour habituel, quand il le croisa aux lavabos : « Alors, Galuchat, on enquête encore sur une affaire qui n’existe pas ? Vous devriez pourtant savoir qu’il en est d’autres en souffrance, qui devraient requérir votre attention… » Galuchat ne releva pas le persiflage, trop occupé à se savonner les mains.
Rentré chez lui il se prépara du café, qu’il mit dans une thermos, à l’intérieur d’un sac contenant son arme de service, une lampe de poche, une couverture : ce qu’il nommait mon kit de survie. Pour la beauté du geste, il ajouta le dernier bulletin des Amis de Flaubert.
Il se laissa enfermer dans le cimetière, ce soir-là et les trois suivants. Il ne lut pas une ligne du bulletin – il n’aurait pour rien au monde allumé sa lampe – mais fit connaissance d’un écureuil, étonné de le découvrir dans une chapelle où il serrait ses réserves de noisettes pour l’hiver. Et il fut insomniaque, non à cause du café de la thermos, mais d’une chouette dont le cimetière semblait le territoire de chasse. Il eut également la visite d’un matou, qui compissa sa couverture. A cause de cela il fallut renoncer à une dernière veille.
Il ne renonça qu’à la couverture, la troquant contre un plaid de sa voiture (garée discrètement dans une impasse perpendiculaire à l’avenue sciant le cimetière en deux). Peu avant l’aube, il lui sembla percevoir un bruit inhabituel, vers le mur de l’est, dont la ligne fléchissait, pouvant laisser passage à un intrus, pourvu qu’il fût un peu souple. Galuchat se leva doucement – il était raide de ces nuits passées sur une dalle froide – se préparant à surgir, lampe et arme braquées, dès que l’intrus s’affairerait dans la chapelle à la porte gauchie, au prie-Dieu de velours râpé, juste à côté de celle que le policier squattait pour la cinquième nuit. Il entendit des pas furtifs, que trahissaient les graviers de l’allée, puis la porte voisine grinça sous une poussée pourtant légère, et il y eut un petit claquement, signe qu’on refermait la cache du missel disparu. Quand le visiteur se retourna, il fut ébloui par la lampe, saisi par la sommation : « Mains en l’air, vous êtes cerné. » Et comme l’autre sembla hésiter, Galuchat appela « Maurice, Loïc, Antoine, je le tiens, prévenez ceux du fourgon, qu’on l’embarque. » Aucun des trois collègues ne répondit, tous trop occupés à dormir dans leur lit. Et le fourgon ne parut pas. Mais l’effet de surprise joua en faveur du policier, qui menotta sans difficulté le trafiquant. Il n’y aurait plus de blanche circulant au lycée Flaubert.

Ci-dessous, quelques photos du cimetière monumental, prises en mars 1990 et août 1991. Elle ne présentent pas la tombe de Flaubert, qu’on trouvera sous le texte En visite à Croisset, dans la rubrique Seine en scènes

   
   


mars 1990

   
   
août 1991

Cuisine épicée

La directrice du musée américain semblait très embarrassée ce matin-là lorsqu’elle eut son homologue français au téléphone. Et ce dernier ne comprit pas tout de suite l’ampleur de la catastrophe tant sa correspondante prenait de précautions oratoires. La conversation se déroulait en français, car l’Américaine tenait à user non tant de la langue de son collègue, mais de celle qui avait été jadis parlée en Louisiane. Elle était d’ailleurs à l’origine de cette fameuse pancarte apparue quelque temps après le passage de Katrina et qui proclamait : Chirac, rachète-nous. Le Français finit tout de même par comprendre que la grande toile prêtée par son musée à celui de La Nouvelle Orléans ne reviendrait pas intacte. Il semblait que des morceaux manquaient, comme si quelques-uns des personnages peints autour de cette table dressée dans une prairie normande un jour de mariage, au XIX° siècle, avaient été arrachés. Tandis que les oreilles du Français bourdonnaient d’émotion, l’Américaine énuméra les disparus : la mariée, un homme debout près d’elle (dont on n’avait jamais su déterminer s’il était le père de la jeune femme ou le nouvel époux), et une enfant blonde, vêtue de rose, qui s’ennuyait en bout de table. Quand le Français retrouva la parole ce fut pour mitrailler l’autre de questions : quand? Comment ? N’y avait-il donc pas d’alarme dans ce musée ? Où en était l’enquête de la police ? La presse avait-elle été alertée ? La dernière question prouvait qu’il avait tout à fait repris ses esprits puisqu’il craignait déjà que la nouvelle, franchissant l’Atlantique plus vite que le tableau, ne lui amène également quelques journalistes déchaînés. Déjà qu’avant le prêt une rumeur circulait, selon laquelle ce « Repas de Noces à Yport » était en passe de retrouver l’obscurité des réserves… Il posa une nouvelle question : devait-il alerter la police française, pour qu’elle menât l’enquête avec ses confrères américains? On lui dit que c’était fait, qu’un policier rouennais officiait déjà. Les bourdonnements d’oreilles reprirent, en même temps que jaillissait une dernière question, trahissant colère et stupéfaction : de quand donc datait ce vol pour qu’un fonctionnaire français soit déjà sur place, avant même que lui, le conservateur lésé, ait été prévenu ? L’Américaine précisa que c’était pur hasard, un certain Galuchat passant ses congés à La Nouvelle Orléans, dans un groupe de quelques touristes arrivés la semaine précédente. Quant au vol il avait été constaté à l’ouverture du Musée, par le gardien assurant la première ronde. Devant la toile, la caisse d’emballage du retour était déjà posée, car, l’exposition ayant vécu son dernier jour la veille, tout était prêt pour le décrochage. Le décrochage qui n’aurait pas lieu, la police préférant enquêter in situ, avant que d’éventuelles empreintes, indices, puissent disparaître dans le maniement de l’objet. On avait d’ailleurs immédiatement refermé le musée. Le conservateur français, sentant qu’il n’en apprendrait pas plus, interrompit la communication, arguant qu’il devait prévenir son ministère de tutelle.
Galuchat était effectivement devant le tableau, en retrait, immobile, soucieux de ne pas déranger ses collègues américains, nombreux, agités, déposant des poudres mystérieuses un peu partout sur la toile, les murs, le sol. Il avait l’impression de figurer dans un épisode de ces séries télévisées qu’il dénigrait régulièrement mais regardait parfois pour se rendormir les nuits d’insomnie. Chercher l’intrus : c’était lui. Il avait été appelé par le conservateur, dans un moment de panique bien compréhensible.
Ils avaient pris langue (ainsi qu’aurait dit sa chère Marquise de Sévigné) quelques jours auparavant, lors d’une visite guidée, suivie d’un repas en ville avec son groupe des Amis de Flaubert et Maupassant, qui, pour l’occasion du voyage, s’était converti en Amis de la Louisiane française, offrant au musée une édition ancienne de Madame Bovary, où figuraient des illustrations d’Albert Fourrié, l’artiste ayant également peint ce « Repas de Noces à Yport ». La cuisine était épicée, la conversation s’était emballée, la directrice avait ri de quelques saillies de Galuchat, plus en verve que les membres éminents de l’association, qui s’en tenaient à leurs rôles sérieux et assommants d’universitaires ou d’érudits locaux. L’aimable Louisianaise avait semblé en avoir sa claque des éminents chercheurs. C’était une femme charmante, et Galuchat n’était pas resté insensible à son charme. Il s’était mis en frais de briller, et, contemplant le désastre du tableau troué, commençait à le regretter. Prié par cette jolie femme de s’associer à ses collègues américains, il n’avait osé dire non, et cela allait lui compliquer la vie. Il ne pourrait repartir avec les Amis de Flaubert, de Maupassant et de la Louisiane française. Des démarches seraient nécessaires auprès du consulat, pour obtenir de prolonger son séjour, et, encore plus ardues croyait-il, auprès de ses supérieurs hiérarchiques français. Déjà que la police américaine le tolérait tout juste… Et sa mère ! Il en avait oublié sa mère, qui s’était permis de désapprouver ce lointain voyage : si l’avion tombait ? Si Katrina revenait souffler sur La Nouvelle Orléans ? S’il était piqué par une araignée venimeuse ? Mordu par un crocodile affamé ? Galuchat avait ri de toutes ces hypothèses et ils s’étaient quittés froidement. Il en regrettait de ne pas s’être marié, cela aurait peut-être coupé le cordon. Mais il n’avait jamais été amoureux. Sauf d’une belle métisse à présent désespérée de devoir rendre à la France un tableau sérieusement vandalisé. La dame aurait dû rester un joli souvenir de vacances, qu’on s’en va mélancoliquement caresser quelques semaines, puis qui devient flou et finit par quitter cette toile mentale de la mémoire…
Seuls la mariée du Repas de Noces à Yport, son père et sa jeune sœur avaient quitté une toile bien réelle, tandis que Galuchat ne pouvait quitter, au moins dans l’immédiat, une femme qui ne riait plus. Elle avait pour le moment disparu dans son bureau, partie téléphoner au conservateur du musée rouennais. Galuchat en profita pour s’éclipser, sans être remarqué par ses collègues américains. Il n’avait osé s’approcher du tableau, mais le découpage net était visible de loin, sans doute fait au cutter, méticuleusement. Trois trous en forme de personnages. Des personnages grandeur nature, car la toile était immense.
Il retourna dans ce quartier français où avait eu lieu le dîner avec la directrice. Il était trop tôt pour que le restaurant fût ouvert. Et le quartier, si animé le soir, semblait encore dormir. Il ne présentait plus ce visage aimable, cette vitrine touristique. Galuchat s’en éloigna, continuant au hasard cette promenade pédestre propice à la réflexion. Il avait encore de bonnes jambes. Et surtout de bonnes chaussures. De vieilles chaussures, faites à ses pieds, que la chaleur faisait gonfler. Il avait failli les jeter juste avant son départ, puis s’était ravisé. Il s’en félicitait, dans cette rue qui changeait d’aspect. Sans doute était-il arrivé dans un de ces quartiers qui avaient été inondés. Il leva la tête, découvrit des maisons abandonnées, dont quelques planches protégeaient mal les portes. A l’exception d’un chien famélique, il était seul. Sidéré de s’être ainsi égaré, craignant de ne pas retrouver le quartier d’où il venait, où se trouvait son hôtel, il s’assit sur les marches branlantes d’une des maisons ruinées. L’avancée du toit lui procurait quelque ombre. Il regarda sa montre. Midi. L’heure des fantômes, tenta-t-il de plaisanter. Et, désireux de trouver un dérivatif à l’inquiétude qui l’avait saisi, il chercha à se souvenir du titre de ce roman qu’il avait lu jadis, beaucoup aimé, et où un archéologue croit rencontrer à Pompéi, le fantôme d’une jeune fille, traversant une rue de la cité, en 79, au jour de l’éruption fatale. Il ferma les yeux, dans l’espoir que sur l’écran noir de ses paupières, la couverture du livre reparaîtrait. Cela prit un moment, mais enfin l’image souhaitée s’installa : Gradiva, de Wilhelm Jensen. Couverture jaune, défraîchie, d’un livre écrit en 1903, jamais rendu à une bibliothèque. Il ne rouvrit pas les yeux, cherchant à susciter d’autres images mentales, de celles qui avaient surgi dans son cerveau à cette lecture ancienne. De quelle couleur était donc le vêtement de Gradiva ? Jaune ? Blanc ? Il opta pour la seconde hypothèse, car le blanc lui parut la couleur la plus éblouissante sous la lumière de Campanie. Le héros du livre était sûrement resté trop longtemps au soleil. Et lui, Galuchat, même à l’ombre, il commençait à souffrir de la chaleur. Décidé à rentrer à son hôtel – tenter de rentrer, marmonna-t-il – il releva les paupières, croyant en effacer la jeune fille en blanc. Mais, ses yeux ouverts, elle était toujours présente, tournant à l’angle d’une maison ruinée qui bientôt la lui dissimula. Galuchat prit peur, certain qu’une insolation lui suscitait des troubles de la vue. Il mit ses pas dans ceux de la disparue, tourna lui aussi à l’angle de la maison, histoire de se rassurer pleinement. Le léger vertige qu’avait suscité l’apparition était en voie de disparition, et donc, derrière la maison, il n’y aurait personne. Ou alors ce chien qu’il avait croisé avant de s’asseoir sur le perron. M’asseoir et somnoler probablement. Je suis mal réveillé, engourdi de chaleur. C’est le chien qui m’a renvoyé à cette vieille lecture. Le chien de la mosaïque pompéienne. Cave canem. Prends garde au chien
Le chien n’était pas derrière la maison, mais un morceau de tissu blanc attira le regard de Galuchat. Un morceau de tissu blanc accroché à un bout de métal tordu, comme si le fantôme disparu y avait déchiré sa robe. Galuchat prit le tissu. Il semblait neuf. Repris par ses vieux réflexes de policier, il examina le sol alentour, élargissant peu à peu le cercle autour du métal ayant tenu le tissu. Il découvrit quelques coquelicots fanés. Des coquelicots fleuriraient ici, à cette saison ? Il n’avait plus peur, ne sentait plus la chaleur. Il n’était plus qu’une truffe flairant une piste. Il sentait un lien entre l’étoffe déchirée et les fleurs fanées, un lien ténu, qu’il ne devait pas lâcher, même s’il ne comprenait pas, pour le moment, vers quelle pelote à dévider l’entraînait ce lien. Il traça une ligne imaginaire entre la pointe métallique et les fleurs, prit la direction qu’indiquait cette ligne. Elle aboutissait à une maison également abandonnée, barrée comme l’autre d’une planche clouée en travers de la porte. Il s’arrêta devant l’obstacle. Il respira fortement, tendit l’oreille. Un murmure lui parvint, comme si on parlait derrière la maison, dans ce qui avait dû être un jardin. Sur la pointe des pieds, il se dirigea vers l’endroit d’où provenaient les voix. Le fantôme, son fantôme était là. A bien l’examiner elle n’était pas vêtue comme une jeune pompéienne du 1er siècle, mais comme une mariée du XIX° siècle. Une mariée… d’Yport, en 1886. Il poussa un cri. La jeune fille se retourna, appela : papa. Un homme sortit de la maison, tenant une petite fille par la main. Galuchat se pinça. Il avait devant lui les trois personnages disparus du tableau d’Albert Fourrié. Il ferma les yeux, les rouvrit. Le trio était toujours là, aussi inquiet que lui, aussi hésitant sur le parti à prendre. L’homme se décida à faire un pas, à tendre la main à Galuchat, pétrifié. Galuchat hésitait toujours. Il serra finalement la main tendue. L’homme lui dit, avec un fort accent cauchois : nous n’avons probablement pas le droit d’habiter cette maison, mais ici, dans ce quartier ruiné, on ne nous cherchera pas. S’il vous plaît, ne nous dénoncez pas. Galuchat consentit, d’un mouvement de tête. Le trio sembla se détendre. On offrit au visiteur de s’asseoir sur le vieux banc. La fillette en robe rose alla se balancer sur un pneu suspendu à un arbre mort. Galuchat prit la place qu’elle venait de quitter à côté de la mariée, avouant : j’ai les jambes en coton. Elle dit : moi aussi, ajoutant : j’ai eu si peur quand vous m’avez vue. Il y eut un moment de silence, où Galuchat eut l’impression d’entendre tous ses neurones s’emballer sous son crâne. Il demanda : peur de quoi ? L’homme à l’accent cauchois reprit : mais de se faire pincer, pardi ! De devoir reprendre nos places dans le tableau, de retourner nous ennuyer au musée des Beaux-Arts de Rouen. La mariée ajouta : d’autant qu’il est question de nous remettre dans les réserves ; nous ne verrons plus personne. Galuchat demanda encore : mais ici, qu’allez-vous allez faire ? L’homme répondit : d’abord nous cacher un moment, le temps qu’on nous oublie, qu’on cesse de nous chercher. Ensuite, nous aiderons, comme nous pourrons, ceux qui ont tout perdu. La mariée ajouta : nous leur devons bien ça. Savez-vous, monsieur, que c’est Napoléon 1er qui a vendu la Louisiane aux Etats-Unis, en 1803, pour 80 millions de francs ? A quoi donc ont servi les millions de cette trahison ? Galuchat l’ignorait, mais il décida de ne pas prolonger cette conversation, de rentrer à son hôtel le plus vite possible. Peut-être pourrait-il finalement prendre l’avion initialement prévu pour son retour ? En tout cas, il se le promit, plus jamais il ne voyagerait. Tout au plus une escapade d’une demie-journée à Yport, pour emmener sa mère au restaurant. Il en connaissait un, où la cuisine n’était pas trop épicée.

Août 2007/février 2008

J’aurais pu insérer cette Cuisine épicée dans la rubrique Repas de noces à Yport, puisque ce tableau (reproduit dans la dite rubrique) est au centre de cette nouvelle enquête, mais il faut bien faire un choix, même quand on prend le parti de brouiller les pistes de l’écriture…

 

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