GENEALOGIE

 

Longtemps, je ne trouvais aucun intérêt à la généalogie, qui ne me paraissait pas une science exacte puisqu’elle était faussée par les pères quelquefois absents des registres d’état civil (et qui avaient donc commis des enfants dits naturels dont une branche ascendante était alors irrémédiablement perdue), ou par les pères déclarés, qui n’étaient pas nécessairement les pères biologiques s’il y avait eu enfant adopté ou adultérin.
Je ricanais donc d’un goût qui devenait une mode.
Mon nom de naissance – Margas – m’avait toujours semblé peu normand. Je me rêvais des ancêtres grecs, espagnols, juifs. Mon père penchait pour l’Amérique du sud, à cause d’un certain président Vargas.
En fait, nous ignorions tout de nos ancêtres au-delà de mes grands-parents (que je ne connus pas, ni du côté paternel ni du côté maternel, car ils étaient tous morts avant ma naissance) et nous n’avions pas le projet de faire des recherches.
Mais le hasard mit un jour (de 1981) entre mes mains un vieil ouvrage (1885) au titre fort long :

La Révocation de l’édit de Nantes à Rouen,
essai historique par Jean Bianquis
suivi de
Notes sur les protestants de Rouen
persécutés à cette occasion

par Emile Lesens

Il se terminait par une longue liste de noms, où j’eus la surprise de trouver le notre :

Margas (Nicolas), marchand de laines, proche les Cordeliers, marié à Suzanne Guéroult, absent, sa maison fermée ; les 2 capitaines ont enlevé pour plus de 700 livres de valeur de laine ; menacé de prise de corps ; a abjuré le 2 novembre à Saint-Vincent.

Ces quelques lignes m’apprenaient beaucoup puisque moi-même j’habitais Rouen, où je savais situer la rue des Cordeliers (même si elle avait changé de nom), où il m’arrivait de passer devant les quelques pierres encore debout de l’église Saint Vincent, détruite par les bombardements de la dernière guerre (mais dont les vitraux, précocement démontés, mis à l’abri dans les grottes de Croisset, avaient été judicieusement remontés dans la récente église Sainte Jeanne d’Arc, place du Vieux Marché), puisque je n’ignorais pas que la corporation des lainiers avait été assez puissante à Rouen pour qu’un mouton figurât sur les armes de la ville.
Par ailleurs, si ce Nicolas avait abjuré, d’autres, peut-être, s’étaient enfuis, en Angleterre, en Hollande, pour ne pas trahir leur foi.
Restait à découvrir si ce Nicolas, d’une minorité opprimée et donc aimable à mes yeux, était mon lointain ancêtre. Je remis à plus tard.
En 1985, pour le 300° anniversaire de cette Révocation, quelques articles parurent dans la presse, et je commençais ma quête en écrivant aux archives départementales, qui me fournit aimablement un extrait du
:

Répertoire alphabétique des noms de famille figurant dans les registres de l’état civil ancien
des protestants de Rouen et de Quevilly,
dressé en 1791 par Pierre Legendre
.

La date de 1791 correspondait à la suppression du seul cimetière protestant de l’agglomération (situé à Quevilly), d’où ce nécessaire répertoire, dressé par un pasteur.
Il contenait une quarantaine de Margas, où je retrouvais ce Nicolas, ses parents, ses deux épouses successives, ses enfants.
Le portrait se précisait un peu plus. Mais le moment n’était pas encore venu sans doute, car ce ne fut que dans les années 1995/1996 (mon père étant mort depuis un moment et ma mère ayant sombré dans la maladie d’Alzheimer) que je commençais vraiment mon enquête. De mon père, né à Darnétal en 1910, je remontais jusqu’à un Margas Pierre-Antoine, né au Mesnil-Durécu en 1766, marié à Yvetot en 1788, mort à Baons-le-Comte en 1848. Au-delà, je devais m’adresser aux Archives et non plus flâner de mairie campagnarde en mairie campagnarde ainsi que j’avais fait, aux beaux jours. C’était plus austère ; ça me rappelait fâcheusement cette bibliothèque universitaire où je m’ennuyais tant à gagner ma vie (à perdre ma vie pour la gagner selon une heureuse formule qui n’est pas de moi). Allais-je pourtant m’arrêter en si bon chemin ? Il me restait moins d’un siècle, à peine 4 générations, pour parvenir à la Révocation, et donc à Nicolas.
Je ne saurais dire ce qui l’emporta de ma paresse ( à me rendre aux Archives) ou de mon impatience (à écrire sur Nicolas). Mais le résultat est là : je commis un faux, en rédigeant une nouvelle, dont je prétendis qu’elle était un document familial (et qui fut ainsi présentée dans Rouen-Lecture, avec l’aimable complicité de son directeur Philippe Galmiche). Comme je m’étais bien documentée sur la question, je la truffais de notes, en très pointilleuse descendante de ce Nicolas Margas. La voici (avec ses notes - étoffées en ce qui concerne Saint Romain et Saint Amand (le second beaucoup moins saint que le premier !)

RELATION DE CE QU’IL ADVÎNT
A ROUEN
LORS DE LA REVOCATION DE
L’EDIT DE NANTES

MEMOIRE
POUR SERVIR A L’INSTRUCTION DE MES ENFANTS

Invoque-moi au jour de la détresse, je te délivrerai et tu me glorifieras

Psaume 50-15

Nous étions à chanter les psaumes en ma maison proche des Cordeliers (1) ce soir funeste de 1685, le 20° d’octobre, alors que notre cité de Rouen était partagée entre joie et consternation, selon qu’on était catholique ou de la Religion Réformée (2) : les papistes (3) fêtaient le Pardon, avec toutes les démonstrations coutumières de leur superstition autour de la Fierte Saint Romain (4), ne négligeant point d’ensuite profiter de la foire annuelle (5) pour mener bruyantes beuveries et chercher occasions gaillardes près des ribaudes (6) ; alors que nous, bons Huguenots, qui ne dansons point aux mariages, et dont les femmes prudes n’exhibent ni bijoux, ni frisures aux cheveux, ni parfums, ni robes outrageuses susceptibles d’entraîner à la paillardise (7), nous, qui ne pleurons point les morts car ils sont dans le Royaume (8) nous étions dans l’affliction de savoir notre foi menacée par le Roi, Louis le quatorzième, et sa maîtresse La Maintenon, autrefois veuve Scarron, qui renia sa bien la voix de son sang car son illustre grand-père Agrippa d’Aubigné était de la Religion Réformée, comme cet autre poète, notre pays, le sieur de Saint Amant (9) baptisé en notre temple de Quevilly, la même année 1594 que feu mon oncle Jean Margas orfèvre près de l’église Saint Maclou.
Nous étions à chanter les psaumes en ma maison car tous nos temples, déjà, à l’exception de celui sis à Charenton, étaient fermés ou détruits. Le temps était doux pour la saison, et notre quartier paisible car tout le bruit de la foire était vers la halle aux toiles, où je me rendais à l’ordinaire pour mon commerce de laine. Nous entendîmes donc fort bien, étant proche de l’Hôtel de Ville (10) et du Parlement (11), la cavalcade marquant l’arrivée d’un courrier extraordinaire, porteur de l’Edit de Fontainebleau, révoquant l’Edit de Nantes accordé en 1598 par notre roi Henri le quatrième. Ce nouvel édit était propre à finir de nous assassiner car outre qu’interdire l’exercice de notre culte et ordonner la destruction de nos temples, choses déjà entreprises de quelques années, il expulsait nos ministres (12) hors de France et nous empêchait de les suivre, sous peine que les hommes pris à le faire seraient condamnés aux galères, les femmes et les enfants enfermés en des couvents papistes. Il n’était choix que d’abjurer ou de mourir.
Ces premières heures d’alarme, je ne tergiversais point, craignant plus le parjure que la mort, qui m’était familière car je l’avais vu saisir mes père et mère Jacques Margas, passementier et Esther Vatel, ma première épouse Judith Liénard et nos petites filles Anne et Madeleine, ainsi que quatre autres enfants, tous également morts en bas-âge, que j’eus de ma seconde épouse Suzanne Guéroult. Demeuré le seul homme vivant de ces générations, car je vis aussi mourir mes oncles, un frère, et des cousins remués (13), j’étais le chef d’une de ces 500 familles rouennaises qu’on priait d’abjurer.
Aucun coreligionnaire ne se présenta aux portes des églises pour obéir, fut-il riche ou pauvre, entre ce 21° jour d’octobre, où le Parlement de Rouen enregistra l’édit fatal, et le 25°, où douze compagnies de cuirassiers entrèrent dans la ville, l’épée nue, comme si la ville était en guerre. Ils avaient mission de loger dans les foyers huguenots (à l’exception des maisons nobles, exemptées pour un temps), de s’y mal comporter, d’y commettre exactions suffisantes à obtenir conversions, et de s’emparer du bien des Opiniâtres. Ils entrèrent chez moi, à force, car ma maison était fermée, et, ne pouvant me saisir de corps puisque j’étais absent, ils prirent toute ma réserve de bonne laine, pour une valeur de 500 livres d’argent.
Je sus ces nouvelles par un voisin qui, ayant précipitamment abjuré (il avait des enfants petits, qu’on menaçait de lui enlever (14), put demeurer libre, et, surveillance relâchée, joindre notre petite troupe, temporairement cachée dans les cavernes de Dieppedalle, d’où je commençais à écrire ces feuillets. Ces grottes (15) étaient, dans l’Ancien Temps, habitées par un ermite, du nom de Rogerin Rabasse, qui fut rejoint par des moines pénitents. Ils édifièrent une chapelle (15), d’où nos troupes huguenotes les chassèrent lors de la prise de Rouen, en 1562, durant ces années de troubles religieux. Ils ont fait retour depuis, mais ils ne connaissaient pas toutes les caches de cette falaise, et nous étions à l’abri, en attendant de pouvoir partir vers les pays du Refuge (16). Les regroupements étaient à Luneray, qu’il fallait joindre de nuit, avec moult précautions, et les embarquements, qui se faisaient aussi nuitamment, avaient lieu à Quiberville ou Saint Aubin. Rien n’était commode sans cheval pour couvrir les lieues (17) séparant de la mer alors que certaines de nos femmes étaient grosses (18) ou avaient des enfants à la mamelle, et rien n’était possible sans pièces d’or car les passeurs se faisaient payer grassement de ce qu’ils étaient aussi menacés de galère s’ils se faisaient prendre par les 24 compagnies des régiments royaux patrouillant les côtes à la recherche des fuyards. Et la traversée, sur les vaisseaux anglais, qui étaient également visités pour la contrebande de sel et de tabac, n’était pas une sauvegarde assurée, quand bien même le voyage se ferait sans le dommage des tempêtes. L’accueil demeurait incertain, de ce que cette même année 1685 avait vu mourir le roi Charles, qui nous était favorable, et qu’il était remplacé, sur le trône d’Angleterre, par son frère Jacques, qui avait religion papiste et se montrait même tout à fait cagot (19). Il en étaient parmi nous qui préféraient songer aux Refuges de La Haye ou Rotterdam.
Je sus, ce 31° jour d’octobre, que l’Intendant de Marillac, arrivé à Rouen derrière les cuirassiers, et qui avait obtenu force conversions lors qu’il sévissait en Poitou, fit venir les chefs des familles huguenotes qu’il put encore trouver pour les sommer d’abjurer dans les deux heures. Les exactions redoublèrent, et les prises de corps. Beaucoup de ces coreligionnaires connurent la prison du Vieux Palais (20), attendant d’être jugés, envoyés aux galères ou aux couvents. Ce fut alors comme une contagion sur la ville, semblable à celle qui emporta mon grand-oncle Guillaume Margas (21) en l’année 1628 : nombre de Huguenots, sur les 8000 que nous étions à Rouen, abjura.
J’en fis de même, et j’en demande pardon à Dieu. La peur gagna en effet notre abri, qui n’était guère éloigné de Rouen que d’une lieue et où les nouvelles nous parvenaient, chaque jour plus alarmantes, par le biais de ce voisin obligeant et pris d’un remords qui faisait peine à voir, ou par un berger censé mener moutons à pâture, voire des enfants d’autres récents convertis qui, sous couvert de ramasser champignons ou bois mort, venaient jusqu’à nous. Notre assemblée (composée des familles qui avaient chanté les psaumes dans ma maison ce 20° jour d’octobre) vivait mal l’attente du départ, et l’incertitude s’il se ferait. Nous n’eûmes bientôt plus ni vivres ni chandelles. La faim et l’obscurité sont mauvaises conseillères. Les larmes de nos femmes et de nos petits, dont quelques-uns commençaient d’être malades, achevèrent de fléchir notre résolution. Nous sommes sortis de notre trou, comme renard enfumé surgissant de son terrier.
Nous étions demeurés là du 21° d’octobre au 1er de novembre, et la lumière d’automne nus parut éblouissante quand nous revîmes le jour au-dessus de la Seine, un moment étale entre les marées. Sur le chemin du retour vers Rouen nous n’avons point chanté.
J’abjurais le 2 de novembre, en l’église saint Vincent, sous le grand vitrail où la lune et le soleil se montrent ensemble derrière la croix où expire Jésus (22). Cette date demeure gravée en mon esprit, comme les trois lettres (23) marquant au fer l’épaule des galériens dont j’aurais pu être.
Abjurant, j’ai pu rester libre, sauver ma famille, rentrer dans mon bien. Je continuais mon commerce de laine, fournissant, ainsi qu’il m’avait été commandé, le couvent des Nouvelles Catholiques créé pour juguler nos femmes et nos filles converties ; et la boutique de feu mon cousin orfèvre fabriqua des calices, des chandeliers et encensoirs pour Saint Maclou et quelque autre église. Hormis ces humiliations de travailleurs pour nos vainqueurs, et la menace de voir mon cadavre traîné sur une claie et jeté aux immondices si je deviens relaps (25) au moment d’aller à Dieu, je vis sans troubles. Puissent les enfants de mes enfants survivants ne point me maudire, et revenir, si des temps moins cruels le permettent, à la Religion Réformée, qui, jusqu’en cette terrible année 1685, fut celle de notre famille.
Nicolas Margas

Notes

1 proche du couvent des Cordeliers, qui n’existe plus. Actuelle rue des vergetiers.
2 religion des calvinistes. Synonymes : protestants, huguenots
3 catholiques (partisans du pape)
4 Saint Romain est le patron de Rouen, où il fut archevêque au 7° siècle, ayant apprivoisé ou tué (les versions de cette légende diffèrent sur ce point) une épouvantable gargouille (=dragon) qui sévissait dans la zone marécageuse de la Seine (une rue en a gardé son nom ancien de Malpalu). Après sa mort, les reliques du saint furent placées dans une châsse, et le Roi Dagobert accorda au chapitre de la cathédrale le droit de gracier un condamné à mort une fois l’an. Lequel devait, partant de la cathédrale, se rendre (les fers aux pieds nus, et en chemise de pénitent), en procession, jusqu’à une place où il soulevait par trois fois la châsse pour la montrer aux populations. Devant le succès remporté par une si édifiante cérémonie (qui perdura jusqu’à la Révolution), on construisit même une espèce de petit kiosque en pierre, surélevé de quelques marches, d’où l’objet était plus visible. Cette construction (dite fierte, du latin fiertare = montrer) existe toujours, accolé au dos de la halle aux toiles.
5 foire la plus ancienne de France, et qui existe toujours, même si elle n’est plus qu’une fête foraine. Elle a changé d’emplacement au cours des siècles (plus de 900 ans d’existence) mais pas de dates, ni de durée (3 semaines sur octobre/novembre)
6 prostituées (d’où le nom d’une cloche du beffroi pour le couvre-feu : la cache-ribaude)
7 avant de devenir le nom d’un chocolat fabriqué par M. Paillard, à Rouen, la paillardise était un synonyme de débauche.
8 Le Royaume … de Dieu
9 Marc-Antoine de Saint-Amant, né en 1594, à Rouen (mais déclaré à Quevilly où se trouvait alors le seul temple protestant autorisé). Ce fut un poète justement célèbre, dont la verve marque la naissance du genre burlesque, également illustré, un peu plus tard, par Scarron. Il fut le protégé du duc de Retz, qu’il accompagna dans ses expéditions. Il mourut en 1661, à Rouen, tranquillement entouré de neveux et nièces, alors qu’il avait eu – avant de se consacrer à la poésie – une jeunesse voyageuse, le conduisant en Inde, au Pérou, aux îles de Lérins. Voyages sur lesquels il n’écrivit rien à notre grand regret.
10 alors situé près du Gros Horloge, dans la rue du même nom. Ce bâtiment a changé d’usage, mais il existe toujours
11 Actuel Palais de justice
12 ministres … du culte
13 cousins germains
14 pratique courante de la hiérarchie catholique, pour aboutir à des conversions forcées sous couvert d’une loi autorisant les enfants de sept ans à choisir leur religion.
15 grottes et chapelle se visitent de nouveau.
16 pays du Refuge : pays où se réfugièrent les huguenots fuyant la France. Ce furent l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne essentiellement, qui accueillirent ces émigrés (environ 250 000, soit un quart de la population protestante de France, qui comptait alors 20 millions d’habitants
17 une lieue = environ 7 km.
18 enceinte
19 bigot
20 n’existe plus. Situé entre une rue qui porte encore ce nom et la Seine. Fut en usage après l’abandon du château de Philippe-Auguste (dont il ne demeure actuellement que le donjon, près de la gare)
21 décédé de la peste
22 vitrail de l’église Saint Vincent (détruite, en bas de la rue Jeanne d’Arc), toujours visible à l’église Sainte Jeanne d’Arc (place du Vieux Marché)
23 GAL (pour galérien). Environ 1500 galériens (sur les 10000) furent des huguenots. L’envoi aux galères prit fin en 1748, remplacé par l’envoi aux bagnes.
24 couvent créé pour la conversion des huguenotes
25 retombé dans l’hérésie après avoir abjuré

J’avais raffiné en mettant la phrase d’un psaume en exergue. Il correspondait parfaitement à la circonstance de cette Révocation, mais je n’eus pas à feuilleter la Bible (trouvée dans le grenier de ma maison natale) pour le découvrir : il figurait sur la première page, recopié à l’encre par – je suppose – la personne à laquelle elle avait appartenu avant de sombrer dans notre grenier. Cette bible est … protestante (édition Louis Segond, 1911), et j’aurais dû, probablement, voir dans ce hasard l’ayant mise entre mes mains, un signe de la Divine Providence me soufflant de me convertir à la religion réformée. Hélas, l’Esprit souffle où il veut, et assez peu sur moi. J’ai cependant emporté cette Bible (avec d’autres objets orphelins dans ce grenier) lorsque j’ai quitté ma maison natale (décembre 1966), bien avant ma rencontre avec ce Nicolas Margas.
Remontant en ligne droite vers lui (espérais-je) quand je commençais mes recherches généalogiques trente plus tard, j’avais, dans mes ascendants, négligé toutes les branches collatérales, mais j’avais également rencontré des ancêtres (véritables et non pas supposés !) qui m’intriguèrent. Une inévitable fille-mère (selon l’ancienne terminologie) : Rose Vallée. Une autre femme dont le prénom (Félicité) me semblait avoir été choisi pour atténuer un nom douloureux (Piedefer). Et surtout cette Juliette Ismérie Quibel, mon arrière arriére grand-mère, née à Saint-Pierre de Varengeville, tout comme Louis Adolphe Margas, dont elle fut la seconde épouse, un an après qu’il fût veuf. Il était son patron, elle avait vingt ans de moins que lui, et ils eurent un fils (une semaine après leur mariage !), qu’il nommèrent … Désiré. Il ne m’en fallut pas plus pour bâtir une très longue nouvelle sentimentale – qui n’a été refusée par aucun éditeur puisque, l’ayant écrite (en 2001) je ne l’ai proposée nulle part. La voici :

L’Enfant du Paulu

Le bruit, le terrible bruit, qui rend sourd et décervelle, le bruit s’est arrêté net. Nous avons relevé la tête. Le contremaître ayant stoppé les machines se tenait près de Monsieur, très pâle, tout de noir vêtu. On a deviné le malheur avant qu’il ne parle. Il y a eu un énorme silence. Pas seulement celui des mécaniques arrêtées, mais celui des âmes, en proie au frisson de la mort. Monsieur a toussé, et d’une voix rauque, une voix qui manquait de sommeil ou avait trop fumé, il a dit :
« - Madame nous a quittés cette nuit, munie des sacrements de l’église. Je vous demande de rentrer chez vous aujourd’hui, et d’être à la messe des funérailles, demain matin. La chaîne reprendra après l’inhumation.
Il se retournait pour sortir, sans rien ajouter, quand une des ouvrières l’a apostrophé :
- C’est bien beau de débaucher pour faire votre deuil, mais sera-t-on payées ?
Monsieur a paru chanceler, alors qu’un murmure s’élevait autour de Louise, celle qui venait de rompre le silence, si âprement.
- Toutes vos heures seront comptées, en mémoire de Madame.
Louise a baissé le ton, pour préciser, comme une excuse :
- J’ai trois marmots.
Monsieur n’a pas relevé. C’était une maladresse de plus, car Monsieur n’a pas eu d’enfant. On dit qu’il en est chagrin. Mais on dit tant de choses à Saint Pierre de Varengeville. Qu’il aurait épousé Marie-Caroline Delabarre par intérêt. C’était elle l’héritière de la fabrique. Lui ne fut d’abord qu’un ouvrier, comme nous. Ils se sont mariés en 1829. Je n’avais que trois ans ; alors moi, tout ce passé des patrons, ça m’indiffère. Je n’ai pas, comme Louise, trois marmots et un mari manchot, ayant perdu une main dans une machine. Louise, elle a la rage. Et pourtant, monsieur Margas, l’époux de l’héritière, l’ouvrier devenu patron, il sert une rente au manchot.
Je pense à tout ça en rentrant chez mes parents, serrée dans mon châle. C’est pas souvent que je peux penser. Ni regarder le paysage. Toujours je cours. De la maison à la fabrique. De la fabrique à la maison. Le froid est terrible aujourd’hui, 8 janvier 1850, mais le ciel est bleu comme en été. La mare est gelée, et les vaches, étonnées, n’osent y mettre leur langue. Elles gardent leur tête penchée vers cette glace inhabituelle. Peut-être qu’elles demandent, de leur meuglement sinistre, comme dans ce vieux conte :
- Miroir, miroir magique, dis-moi qui est la plus belle ?
Je m’arrête et je réponds :
- C’est la Renaude, à cause de ses taches si régulières autour des yeux. On dirait une créature de la ville, bien maquillée.
Au son de ma voix les cinq bêtes relèvent le col et me regardent, soufflant leur chaude haleine dans ma direction. C’est comme un brouillard autour de leurs naseaux. Un brouillard qui trouble le contour net de leurs mufles et me rappelle ces nappes de vapeur blanche, posées sur les champs les matins d’automne. De la gaze, on dirait, du tulle. Les vaches s’éloignent. Je frissonne, me remets en marche, plus vite. Mes sabots claquent sur le chemin durci par le gel. Les corbeaux croassent lugubrement, je les effarouche en faisant des moulinets avec mes bras et en criant :
- Non, non, je ne serai pas triste.
Non, non : la mort de Madame ne me concerne pas. Je ne lui ai jamais parlé. Je ne connais d’elle que l’image d’une crinoline blanche, respirant les roses de son jardin, les soirs d’été, sous son ombrelle, quand je passais devant sa grille, en rentrant du travail. Madame, elle était pas du même monde que moi. Jamais elle ne m’aurait donné une de ses chères fleurs. Alors que lui, Monsieur, il n’a pas hésité. C’était en août dernier, le jour chôme où on fête la Vierge. Une rose jaune dépassait de la grille, m’appelait vers elle de tout son parfum. Le jardin semblait vide, comme la route. Je me suis approchée, j’ai plongé mon nez au cœur des pétales, en fermant les yeux. Je me souviens parfaitement avoir soupiré, certaine de découvrir que c’était ça le Paradis vers lequel montait la Mère du Christ : le parfum d’une rose jaune, le bourdonnement d’un insecte, la caresse d’une brise sur la nuque. Et la voix de Dieu proposant :
- Tu la veux ? Je te la donne.
J’ai relevé les paupières, confuse. Derrière la grille, ce n’était pas notre vieux créateur barbu qui parlait, mais l’époux de la crinoline, de l’ombrelle. Jamais nos visages n’avaient été si près. Ses yeux, que j’avais toujours cru marron, me parurent verts. J’ai rougi de mon audace, et de m’être fait surprendre. Nos regards se sont détournés en même temps. Il a brisé la tige de la rose et me l’a tendue. J’ai vu une goutte de sang sur son doigt. J’ai dit :
- Vous vous êtes piqué.
Il a répondu :
- Je n’avais pas vu l’épine.
Pourquoi est-ce que je me souviens de phrases tellement banales ? J’ai encore ajouté :
- Je ne sais pas si je dois.
Mais j’ai pris la fleur, démentant mes paroles. J’ai murmuré :
- Merci.
Et il a demandé :
- Comment t’appelles-tu ?
J’ai répondu :
- Quibel. Je suis la fille de Pierre Thomas, qu’habite au Paulu.
Il a souri, insistant :
- Ton nom de famille je le connais puisque je te vois à la fabrique tous les jours. Ce sont tes prénoms que je veux entendre.
J’ai annoncé :
- Juliette Ismérie.
Il a répété les deux mots, avec lenteur, comme s’il dégustait un chocolat de Noël. De ces chocolats dont se gavait sûrement la crinoline, car elle était ronde comme une tonneau. La crinoline qui est sortie de la maison, appelant :
- Louis Adolphe.
C’est comme ça que j’ai appris ses deux prénoms à lui. Je me suis sauvée. Louis Adolphe, j’ai répété en m’endormant, dans le noir de ma chambre et le parfum de la rose. Je l’avais glissée dans le bouquet de buis bénit, au-dessus de mon lit. Elle y est toujours. Ratatinée, séchée, ayant perdu sa couleur et son parfum. Mais jamais je la jetterai.

La messe a été longue. Toute la famille Delabarre était là, venue de Barentin, cernant le veuf et pensant sûrement à l’héritage. Lui, il n’avait que son frère aîné, établi à Baons le Comte. Au moment de la quête, le curé s’est penché vers le mari de la défunte pour lui demander deux noms. Il a dû répondre : le femme à Léon Vatteville et la fille à Thomas Quibel, car c’est Louise et moi qui avons hérité des paniers d’osier, pour passer entre les rangs. Quand nous les avons rendu au prêtre, il s’est encore tourné vers le veuf, pour savoir à qui irait la recette. Il pensait sûrement à son clocher, dont il manque des ardoises depuis l’orage ; mais le patron en a décidé autrement :
- Pour les orphelins de la fabrique.
Louise en a eu le caquet rabattu, elle qui avait bougonné en début d’office. J’étais stupidement émue, les yeux embués. Au moment des condoléances, au lieu de suivre la fille qui montait vers le chœur, je me suis enfuie, profitant du mouvement de foule. Je ne voulais pas croiser le regard vert, serrer la main qui avait tendu la rose. Je ne voulais pas, au-dessus de nous, la dame à la faux du grand vitrail, et, derrière lui, ces tentures noires semées de larmes d’argent. Le fond de l’église était encore dans la gaieté de Noël, avec la Crèche, où l’enfant était apparu le soir du 24 décembre, entre les statues de plâtre de Marie et Joseph, du bœuf et de l’âne, où, le jour d’Epiphanie, notre curé avait ajouté les Rois Mages. Ils sont tellement beaux, ces trois-là, avec leur couronne sur la tête et leurs cassettes présentées au nouveau-né, si petit, si frêle, cet innocent qui ne connaît pas la suite de l’histoire et sourit d’aise sous le souffle chaud des bêtes. L’or, la myrrhe et l’encens, étranges cadeaux pour une enfant dépourvu de tout, couché dans la paille d’une étable, par une froide nuit d’hiver. Si les rois avaient été des reines, elles auraient porté un berceau à balancelle, avec une moustiquaire en tulle, un édredon en plumes d’oies, et un petit bonnet d’ange, constellé de perles. Et si Dieu avait été une femme, Elle n’aurait pas laissé crucifier son fils unique. Du bout des doigts j’ai envoyé un baiser au condamné minuscule, que cherche Hérode, le quatrième roi du récit. Je me souviens parfaitement des leçons de catéchisme.
En place d’aller au cimetière voir s’enfoncer la boîte sombre où était couchée la crinoline, à tout jamais, je suis retournée auprès des vaches. Elles s’étaient regroupées, pour se tenir chaud pendant leur sieste de rumination. Je me suis assise contre le flan de La Renaude et j’ai ouvert mon panier du déjeuner. Il ne contient ni galette ni pot de beurre, mais un peu du fromage de notre chèvre et trois pommes ridées, qui ont perdu leur belle couleur d’automne

 

Le travail a repris, et rien n’a changé en apparence. Rien pour nous, les ouvrières. Monsieur vient moins à la fabrique, et quand il y paraît, il reste plus volontiers à méditer dans la cour en fumant qu’à nous surveiller à l’intérieur. Mais la parentèle Delabarre se montre régulièrement près des métiers. On ne sait plus qui est propriétaire, qui est patron, et les supputations occupent les bavardes. Du coup, la cuisinière du notaire se croit devenue un personnage important parce que des curieuses on cherché des informations auprès d’elle. Elle a répondu, pincée : comme si j’écoutais aux portes de Maître Lelong ! Depuis, elle se pousse du col les jours de marché, se fait servir avec une autorité de bourgeoise. Les curieuses jabotent et se paient sa fiole en imitant sa démarche raide et sa manière méprisante de respirer le poisson, tâter les légumes. Ces imitations amusent beaucoup Louise, qui se tient parfois les côtes de rire. Moi toutes ces histoires d’héritage me laissent indifférente, mais j’aime mieux Louise avec sa bonne humeur qu’avec ses colères de 1848. Elle voulait faire la révolution, comme à Paris ou à Rouen. Et elle me reprochait de rien savoir, rien vouloir : t’es qu’une imbécile, Juliette Quibel, et le monde va bouger sans toi. Je ne répondais rien. Je rentrais chez mes parents avec un poids de chagrin sur la poitrine. Il se passait en préparant la soupe avec ma mère, en attendant mon père sur le pas de la porte. Au moment des moissons il revenait tard, et j’allais parfois au-devant de lui sur la route, quand il faisait beau, que le crépuscule mettait de longs incendies dans le ciel. Mais l’hiver, quant il n’y avait plus de travail dans les champs où il se louait à la journée, il était à la maison avant moi, et je le trouvais taillant des couverts à salade dans du buis. Il est habile de ses mains, et ses cuillères à long manche, ses fourchettes à trois dents se vendent bien dans les maisons de rupins, quand il descend à Pavilly, Barentin, jusqu’à Rouen parfois. Un soir qu’il était particulièrement content de ses ventes et m’avait donné une pièce, je lui ai demandé : papa, est-ce que je suis une imbécile ? Surpris, il a voulu savoir : quel est le cochon qui t’a dit une chose pareille ? Je n’ai pas révélé le nom de Louise, ni ses raisons. Le monde est si grand, je suis si petite, et les révolutions ne servent qu’à faire couler le beau sang rouge du peuple.
Tout ça est loin. Plus de deux années. Et même la mort de Madame me semble une événement ancien. Pourtant il n’y a pas trois mois que c’est arrivé. Mais les primevères font sourire tous les fossés et le printemps pousse déjà ses bourgeons verts dans les grand hêtres de la forêt que je traverse pour rentrer chez nous. Quand j’étais enfant, j’avais peur d’y rencontrer des loups, maintenant je craindrais plutôt les gars qui veulent m’embrasser, me pousser dans les fourrés. Je ne veux pas de ces amours de bêtes, dans les bauges à sangliers. Si faut, je resterai vieille fille. Les ouvrières qui se moquent de la gâte-sauce au notaire se moquant aussi de moi : alors, mademoiselle la vertu, on veut fêter sainte Catherine ? T’inquiète, ma mignonne, on te fera un joli chapeau avec les bobines de la fabrique, on en mettra de toutes les couleurs, pour que ce soit plus gai, que ça ravive ton teint de pimbêche. Je réponds rien. J’ai mon secret, y’a que La Renaude qui le connaît. La Renaude et l’enfant en plâtre de la Crèche.

 

Les rigolades de Louise n’on pas duré. Sa fièvre révolutionnaire l’a reprise ce mois de mai, parce qu’une loi va abolir le suffrage universel. Les jaboteuses de service se sont moquées : c’est-i que t’avais le droit de voter, citoyenne Loulou ? Elle s’est franchement énervée, au point de claquer une des filles. L’autre a rendu le coup, et le contremaître les a accompagnées au bureau du patron. Monsieur Margas est revenu avec le trio, la paix rétablie. Il a dit : je ne prends aucune sanction, car je suis aussi désolé que vous par cette loi. Mais essayons tous de garder notre calme. C’est un doux, cet homme-là. Mais si triste. Il doit s’ennuyer dans sa grande maison vide. Il a gardé le personnel engagé du temps de sa femme, pour ne pas débaucher trois employés, mais il n’a pas le goût de les commander. La cuisinière désespère de ne plus préparer de réceptions, et le jardinier néglige les massifs si chers à la défunte crinoline. Je m’arrête à contempler le rosier jaune, si mal taillé cette année qu’il ne donnera que des fleurs chétives, dévorées par les pucerons. Je suis absorbée que je n’entends pas immédiatement le tilbury approcher sur la route. Je tourne la tête, ma main au-dessus de mes yeux, et, dans le contre-jour je crois voir Auguste, le cocher, tenir les rênes de la jument. Je l’attends, pour un brin de causette polie, et découvre que c’est Monsieur Margas. Mais il est trop tard pour m’enfuir, baisser ma main, effacer le sourire de ma figure. Je me fige, comme les lièvres de la plaine dans les champs moissonnés en période de chasse. Le patron stoppe la bête, descend du véhicule et propose :
- Veux-tu visiter le jardin ?
Je suis émue que je demeure sans voix, signifiant oui d’un mouvement du menton. Il ouvre la grille, dont je n’oublierai plus jamais le grincement tant il ressemble à des pleurs, et nous entrons côte à côte. Il demande, conduisant Bobine vers l’écurie :
- Depuis combien de temps travailles-tu à la fabrique ?
Je réponds :
- J’y suis entrée le jour de mes huit ans, le 23 juin 1834.
Il ne fait aucun commentaire, ouvre la porte du bâtiment. L’obscurité semble totale après la lumière du jardin, mais à mesure que mes yeux s’habituent je vois de nouveau la silhouette humaine s’affairant autour de la jument. Il a des gestes lents, tendres, pour l’étriller, lui servir sa ration d’avoine. Or le cri d’un martinet passant et repassant au-dessus de nos têtes, le silence est absolu. Je respire le parfum de paille, de bois chauffé par le soleil et toute cette moiteur animale qui me trouble et m’apaise en même temps quand je visite La Renaude dans son pré. Monsieur Margas se retourne enfin, et, prenant ma main, m’offre :
- Le jardin.
Retrouvant la lumière, ma vue se brouille à nouveau, et je sens venir des larmes. Tout me paraît flou, contours et couleurs brouillés, mêlés. Je regarde sans voir, je réponds sans comprendre, attentive seulement au contact de cette main tenant la mienne et au bruit terrible de mon cœur qui semble vouloir sortir de ma poitrine. J’ai mal d’être si heureuse, mon visage brûlant enfoui dans les grappes mauves d’un lilas double. Les doigts quittent les miens, entourent ma taille, et je crois défaillir d’un baiser posé sur ma nuque, là où une mèche de mon chignon s’échappe toujours. Je suis le lièvre dans la plaine, mais je vais me retourner, me livrer au chasseur, qui décidera de ma vie, de ma mort, peu m’importe à cette minute intense. Ma robe bruisse doucement quand je bouge. Nous sommes face à face, et nos regards se touchent avant nos lèvres. Il m’embrasse, caresse mes seins à travers l’étoffe. J’ai fermé les yeux, et, sous mes paupières closes, passe l’image du lièvre foudroyé.

 

Mon père m’a battue comme plâtre, parce que je rentrais tard et que ma robe était froissée. Ah, la gueuse, disait-il en cognant, la v’là qui s’met à courater comme les aut’ ! Nous rapporte pas un gniard, parce que j’le tue. J’m’étais roulée en boule sur le sol pour moins sentir les coups. Il s’est penché, m’a saisie au poignet, rudement, m’a relevée, pour me jeter vers ma mère, hébétée et qui n’osait pas intervenir. Il lui a dit : va donc voir, qu’son jupon est sûrement ‘core plein d’sang et d’foutre. Et fais lui dire le nom. Ma mère m’a déshabillée avec douceur, comme lorsque j’étais petite. Elle a pris le linge souillé, m’a donné une chemise propre, m’a poussée vers le lit, constatant : tu trembles. Elle a allumé un feu dans la cheminée, comme en hiver lorsqu’il fait trop froid et que le gel fleurit aux carreaux. Quand il lui a paru assez vigoureux, elle est revenue près de moi, et a demandé, caressant mes cheveux dénoués : c’est qui ? Je suis demeurée silencieuse. Elle a insisté : dis-le, sinon c’est moi qu’il va battre. J’ai sorti ma main de sous le drap, j’ai pris celle de ma mère, si rêche, j’ai murmuré pardon, et je me suis tournée vers le mur pour pleurer. Elle est sortie de la pièce. Je n’ai rien entendu, ni coups, ni cris, ni paroles.
A mon réveil, l’oreiller est encore humide. Je me lève, le corps douloureux. Même à l’intérieur, où Louis Adolphe m’a pénétrée. Nous étions tout désir pourtant, mais mon hymen résistait. Pour les filles, l’amour est d’abord une blessure. Malgré ça, m’habillant, je n’ai qu’un souhait : le revoir, qu’il me prenne de nouveau. Mon père pourra me battre, pourvu que j’ai un moment, cet homme sur moi, nos haleines nos sueurs mêlées, et cette divine quiétude qui suit le grand essoufflement.
Je sors de ma chambre, de la maison. Mon père n’est visible nulle part. ma mère est à son cuveau, près de la source, frottant mon linge rougi. Je fais un détour pour l’embrasser, sans un mot, et je prends la route de la forêt, qui mène au bourg, à la fabrique, au bruit. J’ai cinq kilomètres de silence, de solitude, pour me raconter la rose, la grille, la jument, l’hirondelle et le lilas.

 

Louise a évidemment remarqué mon visage bouffi, la cocarde que j’avais à l’œil, et la raideur de mes mouvements. Elle a cru deviner : ton père était pris de boisson ? J’ai dit oui, parce que ça me paraissait plus simple de mentir. Mais elle insistait : passe pour mon Léon, qu’est plus bon à rien avec sa main coupée, et que j’fatigue parfois avec ma grande gueule, mais ton père, il a pas d’raisons. J’ai gardé le silence. Elle est revenue à la charge : s’il recommençait, faudrait en parler au patron, qu’aime pas qu’on esquinte ses ouvrières, il irait l’raisonner. Je n’eus qu’un cri : non, pas le patron ! La chaîne s’est mise en route, me dispensant d’entendre la suite. Je n’avais qu’une crainte : voir entrer Louis Adolphe. Je dois l’éviter tant que mon visage n’a pas retrouvé son aspect normal. Cinq jours que ça dure. Chaque matin, quand j’arrive je me précipite aux cabinets, pour voir, dans le morceau de glace brisée, qui ne tient au mur que par un clou rouillé, si la trace des coups a disparu. Comme l’arc en ciel ma paupière et ma tempe sont passées par toutes les couleurs. Aujourd’hui, enfin, j’ai ma figure habituelle. Je pourrai ne pas tourner le dos à Monsieur, quand il passera près de mon métier. Il est entré quotidiennement cette semaine, ce qu’il ne faisait plus depuis son veuvage, et les ouvrières imaginent diverses raisons pour expliquer cette assiduité : il craint des troubles, c’est à cause de l’algarade entre Louise et Claudine, les Delabarre le harcèlent.
Louise veut mon avis sur la question, alors que nous ouvrons nos paniers du déjeuner dans la cour : et toi, qu’est-ce t’en penses ? Je réponds je sais pas. Elle s’énerve : tu sais jamais rien ! Comme si c’était possible de toujours vivre sans se poser de questions… J’essaie de me défendre : à quoi ça sert, si on n’a jamais les réponses ? Louise, apparemment, a au moins les réponses à mes questions : ça sert à réfléchir ; comme les maîtres d’école. Je ne cède pas à son argument : eux, ils savent lire, écrire. Mais Louise est décidée à la mauvaise foi : nous, on saura aussi un jour ; ça ne sera plus réservé aux gosses de riches ; et s’il est trop tard pour nous, ce sera nos enfants ou nos petits-enfants ; même les filles. Je souris à cette idée de filles instruites et Louise enfonce le clou : on sera plus là pour voir Ismérie, mais je suis même certaine qu’un jour les femmes pourront aussi voter. Je ris franchement, et mon amie oublie sa colère, me tape sur l’épaule : j’aime mieux quand t’es gaie, ma Juliette. Profitant de son revirement d’humeur, je dévie la conversation : pourquoi tu m’appelles parfois Juliette, parfois Ismérie ? Elle répond que c’est parce qu’elle ignore lequel de mes deux prénoms je préfère, et je prétends que c’est Juliette. Elle part d’un grand éclat de rire : tu vois que t’es parfois capable d’avoir un avis. Je mords dans mon fromage sans préciser que cet avis-là est tout neuf : il date du jardin et du lilas. Et c’est un mensonge, car je préfère Ismérie, pourvu que ce soit Louis Adolphe qui le prononce.

 

Juin est dans toute sa splendeur, avec ses crépuscules interminables qui me poignent le cœur. Monsieur ne s’est plus montré à l’intérieur de la fabrique. J’imagine que mes cinq jours de dos tourné l’ont découragé, mais c’est une illusion peut-être. Qui je suis, pour avoir espéré retenir son attention, susciter son amour. Je suis née au Paulu, ce marécage où ne vivent que les plus pauvres, là où les enfants meurent plus vite qu’ailleurs. Ma mère en a perdu quatre. Je n’ai pas connu les aînés, mais j’ai vu mettre en boîte un frère de huit ans, une sœur de vingt mois. Mes parents ne pleuraient pas, soucieux seulement d’offrir une assiette de soupe, une verre de cidre au menuisier vaquant à son ouvrage funèbre. Je tenais la petite morte dans mes bras, depuis le matin, comme font les gosses de riches avec leur poupée. Il a fallu me l’arracher pour la déposer dans le cercueil minuscule. J’avais sept ans, et je me souviens de chaque détail : le visage si blanc, si froid d’Austreberthe, le parfum des copeaux tombant de la varlope sur le sol de la cuisine, le bourdonnement d’une grosse mouche bleue prise dans une toile d’araignée ; et ce raclement de la chaise de mon père quand il s’est levé pour me prendre le bébé. Le cri est resté dans ma gorge, où il m’a fait si mal que je n’ai pu parler pendant une semaine. On m’a cru devenue muette. C’est à l’église que j’ai retrouvé ma voix, pendant la leçon de catéchisme sur le roi Hérode et le massacre des innocents. Le curé à prétendu que c’était un miracle, il a rendu visite à mon père, qui l’a jeté dehors et m’a interdit de continuer le catéchisme.
C’est à tous ces malheurs que je pense, ce soir, agenouillée dans l’église déserte. J’ai allumé un cierge devant la statue de la Vierge. Un cierge pour lequel je n’ai mis aucune pièce dans le tronc ni trouvé aucune prière pour accompagner. Souvent les mots restent à l’intérieur de moi, comme si ma bouche était un barrage retenant un torrent. J’envie Louise de savoir si bien parler, d’avoir la répartie si prompte. Toute sa pensée jaillit clairement entre ses chicots, bouillant de postillons. On la moque d’arroser ceux qui l’écoutent, on l’envie, on la respecte. Même Monsieur, qui ne la punit jamais. Qui me respectera, moi, à l’avenir ?

 

Quand je suis passée devant la grille après mon arrêt à l’église, Louis-Adolphe était assis dans le jardin, sur le banc de la tonnelle. J’ai accéléré le pas, mais il m’avait vue. Il a crié : mademoiselle Quibel. Je me suis arrêtée, saisie. Personne, jamais ne m’avait dit mademoiselle, comme à une maîtresse d’école. Il a répété mademoiselle Quibel, ajoutant : voulez-vous enter un moment. J’étais pétrifiée qu’il ne me tutoie plus. Personne n’a jamais employé vous pour les gens du Paulu, les ouvrières de la fabrique. La grille pleurait déjà sous sa main. J’ai regardé la route, à droite, à gauche. Elle était vide, je suis entrée dans le jardin. Il s’est rassis sous la tonnelle et j’ai fait de même, à bonne distance, sans appuyer mon dos, quand il m’y a invitée. Nous sommes demeurés un moment silencieux. Je m’en voulais déjà d’avoir accepté l’étrange invitation quand il a demandé :as-tu dîné ? J’ai signifié non d’un mouvement de tête. Il s’est levé, proposant : allons dans la cuisine. Je n’ai pas bougé, disant très vite : je ne veux pas entrer dans la maison. Je gardais les yeux baissés, pour ne pas croiser son regard. D’une voix altérée il a constaté : tu as peur de moi. J’ai relevé le front, et mon regard dans le sien, j’ai protesté : non ! Je ne veux pas entrer dans la maison d’une morte dont le deuil n’est pas achevé, ça porte malheur. Il a souri, et j’ai demandé, honteuse : vous me trouvez ridicule ? Il a posé sa main sur mes cheveux, et, toujours souriant, il m’a rassurée : pas du tout. Je vais t’apporter quelque chose ici. Je ne voulais pas qu’il s’éloigne, j’ai menti : je n’ai pas faim. Il a tranché : mais moi j’ai faim, à présent que tu es là ; s’il te plaît, ne te sauve pas, je reviens, nous parlerons. Il a disparu.
Je ne bouge plus. Il a dit s’il te plaît. Tous les mots que je ne trouvais pas devant la statue de la Vierge, tous les mots me viennent, comme un flot impétueux dévalant le Paulu un jour d’orage. Ma prière bafouille, interrompue d’un rire, et je conclu : donnez-lui ma joie de cette minute, pour sa vie entière. J’entends la porte se rouvrir. Je tourne la tête et le vois s’avançant vers moi, encombré d’un plateau empli de vaisselle et de nourriture. Je me lève , tendant les mains : laissez, je vais servir. Il proteste : non, tu es mon invitée. Finalement, nous mettons le couvert ensemble. Il débouche une bouteille. J’avoue : je n’ai jamais bu de vin. Il prétend que je dois faire un vœu, en avalant la première gorgée. Silencieusement, je demande à nouveau la joie, pour lui, pour moi, pour nous. Et je m’inquiète : c’est un vœu en trois parties, est-ce qu’il sera tout de même exaucé ? Il prétend que oui. Nous mangeons. Tout est redevenu simple, limpide. Et quand il veut savoir pourquoi j’ai boudé la semaine qui a suivi ma première visite, j’explique tout, sans hésitation, sans honte, sans chagrin. Jamais je n’ai parlé aussi longtemps, d’une voix si ferme. Il écoute, sans m’interrompre, s’inquiétant seulement, quand j’ai terminé : alors, ce soir, il te battra encore ? Je ne réponds pas. Il me sert une part de tarte, annonçant : je te reconduirai sur le cheval, je lui parlerai. Et, avant même que je n’ai consenti, il ordonne : goûte, ce sont les premières fraises. Si tu veux de la crème, je retourne en chercher. Je refuse, pour ne pas qu’il bouge. Et je refuse aussi un autre verre de vin, parce que je me sens un peu étourdie. Il craque une allumette, pour allumer la bougie d’une lanterne posée sur la table, mais j’arrête son geste : non, pas encore ; je veux profiter de l’obscurité avec vous.
Nous laissons la nuit bleue devenir noire, nous envelopper. Nous nous taisons, sa main a rejoint la mienne.

 

Il ne m’a pas prise. Et pourtant j’étais toute chaude au contact de cette main. Il s’est levé, et, la lanterne allumée, il s’est dirigé vers l’écurie , d’où il est revenu avec Bobine. Il a serré ses mains autour de ma taille, m’a soulevée et déposée sur la jument, entre la selle et la crinière. Il a mis son pied botté dans un étrier, pour me rejoindre. Sa main droite a pris les rênes, et, de son bras gauche, il m’a bloquée contre lui. Nous sommes partis à travers la forêt. J’étais sur un cheval pour la première fois de ma vie. J’ai fait un autre vœu. Plus déraisonnable que le précédent, sans doute parce que j’étais plus haut. Je ne touchais plus le sol, mes sabots attachés autour de mon cou pour qu’ils ne battent pas les flancs de Bobine. Sous le couvert des arbres, où le ciel et les étoiles n’étaient plus visibles, il faisait complètement noir. Les fers de Bobine , sonnant sur la route, empêchaient d’entendre les bruissements, les craquements, les vols des rapaces, toute cette vie nocturne des grands bois. Nous avions commencé au trot, et comme Louis Adolphe me sentait ferme, assurée, nous avons pris le galop. J’ai eu peur. Mais c’était une peur étrange, mêlée de plaisir. J’ai souhaité une chute, qui me fracasserait la tête, me ferait mourir. Etre, pour l’Eternité, dans cette forêt, sur cette bête puissante et chaude, contre le corps de l’homme aimé…
Nous sommes arrivés au dernier virage, j’ai prié : laissez-moi ici ; je ne veux pas qu’on nous voit ensemble. Il a hésité, obéi. J’ai remis mes sabots, traversé la route marquant la fin de la forêt, passé le pont sur la rivière, obliqué dans le sentier, pénétré dans la maison obscure. Mes parents dormaient, ou faisaient semblant, car le lendemain mon père a dit : j’ai entendu la galop d’un cheval, cette nuit.
Moi aussi, je l’entends. Comme s’il était resté dans mes oreilles. Il cogne sur le métier, au rythme des bobines. Ce bruit infernal des mécaniques est devenu une musique, et je n’ai plus mal à la tête quand je sors de la fabrique. Louis Adolphe y passe à nouveau chaque jour. Je ne lui tourne plus le dos. Nos regards se croisent, à la dérobée. Louise, à qui rien n’échappe, me dit, ce dimanche de juillet où je passe la journée chez elle : le patron semble moins triste ; les Delamare doivent relâcher la pression. Ou il a trouvé une consolation. Bientôt sept mois qu’il est veuf ; c’est un délai raisonnable. Et elle ajoute : écume, mais écume donc, car, au-dessus de la bassine à confiture où fondent les groseilles, je suis distraite. Je râcle la mousse rose qui se formait sur le bouillon pourpre, et, brutalement, je me sens étourdie, prise d’un vertige, d’une nausée. J’abandonne la spatule, la marmite, et je me précipite à l’extérieur. Louis me rejoint, alors que je m’essuie la bouche avec un coin de mon tablier. Elle demande : depuis combien de temps tu ne vois plus rien venir ? Je réponds :deux mois et dix jours. Nous retournons vers la maison. Sur le seuil les trois enfants nous regardent. Pierre, qui est mon filleul, me prend la main.

 

Il n’était pas dans le jardin, mais j’ai tout de même poussé la grille. J’espérais qu’il m’apercevrait par une fenêtre de la maison ; je marchais très lentement. Après les trois marches, sur le perron, j’ai encore hésité, avant de tirer la chaîne de la cloche. Il m’a paru que je sonnais le glas. Comme avait fait le curé ce jour-là, sans qu’on sût qui était mort dans le bourg ou les hameaux. C’est Pétronille, la cuisinière, qui a ouvert la porte : qu’est-ce que tu veux à cette heure ? Y aurait-i un malheur à la fabrique ? J’ai répondu que je voulais seulement parler à Monsieur. Son visage souriant s’est brutalement fermé : Monsieur est à ses affaires, dans son bureau, il ne doit pas être dérangé. T’as qu’à me dire ce qui g’amène, je lui ferai la commission. Je restais figée, ne sachant plus si je devais insister ou partir. Mais Louis Adolphe avait dû entendre nos voix, il est apparu, ordonnant à Pétronille de nous laisser. Il m’a priée d’entrer. Je ne bougeais pas. Il s’est probablement souvenu que je ne souhaitais pas entrer dans la maison et il s’est avancé sur le perron. Nous sommes allés nous asseoir sous la tonnelle. Sur la table où nous avions dîné quelques semaines plus tôt, une goutte de cire, tombée de la bougie, s’était figée, comme une grosse larme. Il attendait que je parle. Mais l’aveu ne passait pas mes lèvres. J’avais pourtant préparé mes phrases. Sans l’aide de Louise. Il a pris ma main, pour m’encourager, et comme le geste ne semblait pas suffire, il a déclaré : quelle que soit la raison de ta visite, je suis content que tu sois venue. J’ai murmuré : ça va pas durer. Et, des cinq phrases que j’avais répétées, je n’ai lâché que la dernière : j’ai besoin d’argent. Sa main s’est faite molle , il est resté silencieux un moment, et, sans plus me regarder il n’a eu qu’un mot : combien ? J’ai murmuré : je ne connais pas le tarif. Son visage s’est durci : le tarif de quoi ? Précise donc. J’ai réfléchi à un chiffre, et à de nouvelles phrases. Mais, au moment de parler, les yeux fermés de honte, j’ai senti une douleur terrible dans ma gorge. La même que la matin où mon père m’avait arraché ma petite sœur morte pour la mettre dans son cercueil. J’ai eu peur de ne plus pouvoir prononcer un mot. Alors je me suis accrochée à un autre souvenir, celui de l’image qui m’avait rendue la parole au catéchisme. Je voyais très bien, sous mes paupières closes, les nouveaux-nés arrachés à leurs mères, et les soldats plongeant leurs épées dans ces innocents ; et les larmes des femmes, le sang de leurs petits. J’ai ouvert les yeux, ouvert la bouche. Aucun son n’est sorti. Louis Adolphe a ordonné : ne bouge pas, je reviens. Il est retourné vers la maison, en est revenu avec une boîte en fer, qui avait contenu des biscuits, et où ne demeuraient que des pièces. Il a poussé la boîte vers moi, offrant : sers-toi. Je n’ai pas tendu la main vers la boîte, je me suis abattue pesamment contre la poitrine de cet homme que j’aime désespérément. Il m’a serrée dans ses bras, proposant à voix basse : puisque tu ne veux pas entrer dans la maison, allons à l’écurie, il y a de la paille, et la couverture du cocher.

 

Il est sur moi, il est en moi, et je ne ressens aucune douleur. Il va, il vient et l ‘onde de plaisir irradie mon corps entier. C’est si fort que j’en tremble et ne peux retenir un cri. Il ne semble pas entendre, tout à son labour nerveux. Il s’abat enfin sur moi et c’est la trêve, après ce grand assaut, ce combat où il n’y a pas de vaincu. Sa poitrine écrase la mienne mais je ne bouge pas, trop heureuse de ce poids sur ma chair, de ma main que je passe et repasse dans ses cheveux. Nous somme silencieux, je perçois les bruits des naseaux de Bobine, de la paille foulée dans son box, les cris des martinets au-dessus de nos têtes. J’ai oublié pourquoi j’avais poussé la grille. Jusqu’au moment où il me dit : tu auras bien mérité ton argent, mais puisque tu ne connais pas les tarifs, c’est moi qui vais te les dire. Il ajoute deux chiffres, précisant : le premier pour ta virginité, le second pour ta putasserie de ce soir. Je reprends, hébété : ma putasserie ? Il persifle : faut appeler un chat un chat. Et tu dois savoir que, si je voulais, bien des bobineuses de la fabrique me feraient ça gratuitement. Je comprends sa méprise, en demeure saisie de stupeur quelques minutes. Puis une énorme colère me prend. Une colère comme je n’en ai jamais connue, qui monte de mon ventre, comme le plaisir précédent, et pousse les mots jusqu’à mes lèvres. Les mots terribles, que je lâche d’une traite, après avoir repoussé l’homme, l’ennemi, brutalement, et m’être mise debout pour rajuster mon désordre : vous n’avez rien compris, rien deviné. Je ne me vends pas, l’argent c’était pour le crime ; pour tuer l’enfant que nous avons fait à deux mais que je porte seule. Je ne peux plus tarder pour aller voir la faiseuse d’anges, mais je suis trop pauvre pour payer. Je suis née au Paulu, moi, je n’ai pas épousé l’héritage Delabarre. Et si la vieille sorcière du bout du bourg – vous savez : l’amie des bobineuses – ne me décroche pas le paquet avec une aiguille à tricoter, c’est mon père qui fera la besogne, à coups de pieds dans mon ventre. Et j’ajoute encore, mes deux mains occupées à remettre les épingles dans mes cheveux : vous n’avez pas senti, me caressant, que j’étais grosse.
Louis Adolphe est debout. Il a saisi mes poignets, car, en ayant terminé de refaire mon chignon, je me dirigeai vers la porte.
- Attends, nous devons parler.
- J’ai tout dit ;
- Tu n’as pas le droit de me juger.
- Vous vous êtes gêné, vous, pour m’insulter, me confondre avec une pute ?
J’ai hurlé le dernier mot. Le silence qui suit n’en est que plus terrible. Bobine s’agite dans son box, telle La Renaude dans son pré quand elle sent venir l’orage. Je suis essoufflée comme si j’avais couru cinq kilomètres dans la forêt entre le Paulu et la fabrique un matin de retard. Je me débats :
- Lâchez-moi !
Il supplie :
- Garde l’enfant. Je t’épouserai.
- Non !
- Non à quoi : l’enfant, le mariage ?
-Le mariage. Pour l’enfant je ne sais plus. Je l’aimais déjà. Aussi fort que je vous …

 

J’ai fui sans terminer ma phrase. J’ai couru jusqu’à l’orée du bois, puis j’ai marché d’un bon pas, régulier, pour rentrer chez mes parents. Ma colère était tombée au moment où j’avais entendu pleurer la grille en la refermant sur moi. Regardant les frondaisons des arbres, humant les parfums de fougère et de mousse, je me sentis devenue une autre femme. La fillette timide que j’avais été, l’amante si douce que je me croyais devenue semblaient disparues. J’avais la rage, comme Louise. La rage qui tient chaud à l’extérieur, et qui, à l’intérieur, est comme un grand gel saisissant tout. Le cœur glacé, me disais-je, j’avancerai droit. Droit comme un hêtre ; sans ces émotions qui entravent la marche, font hésiter, reculer parfois, coûtent des larmes, si douloureuses, si ridicules. Et pour commencer d’être cette nouvelle Juliette Ismérie Quibel, née au Paulu, qui ne serait jamais l’épouse de Louis Adolphe Margas, je décidai d’affronter l’autre homme, l’autre ennemi, mon père, ce même jour. Je m’arrêtai un instant sur le pont, regardant les friselis de la lumière du soir jouer sur l’eau. Une bande de canards caquetaient. Je me sentis mollir. Je me sentis mollir. Je franchis les derniers mètres me séparant du sentier, et j’évitais de caresser notre chèvre. J’ouvris la porte de la maison avec brusquerie. Mes parents, qui achevaient leur soupe de haricots, sursautèrent. Ma mère se leva de table, y posa une troisième écuelle. Je la repoussai, en précisant que je devais d’abord parler. Ma mère soupira et eut une regard terrifié vers mon père. Lui dit seulement, entre deux lapements : il serait grand temps, ça commence à se voir. J’avouai : c’est le patron de la fabrique. Mon père posa sa cuillère, se redressa pour me regarder dans les yeux. Il sourit, comme s’il venait d’entendre une bonne plaisanterie, et, après un moment de silence, il fit ce commentaire : alors ma fille je peux vraiment répondre à ta question de l’autre hiver : non, tu n’es pas une imbécile. Il se leva de table ; s’alla coucher. Ma mère me servit la soupe, sans une parole, mais je vis qu’elle n’avait plus peur. Je voulais entendre sa voix avant d’aller dormir. Je demandai : on a sonné le glas aujourd’hui, mais aucun enterrement n’est passé dans la rue ; sais-tu quelque chose ? Soulagée du tour que prenait la conversation, elle fut bavarde : L’ancien roi Louis-Philippe est mort dans son exil d’Angleterre. On l’enterrait ce matin, et le curé a cru bon de faire savoir qu’il était monarchiste. C’est la vieille Pernelle qui m’a renseignée. Je ne retins que la dernière information : t’as vu la Pernelle ? Le regard de ma mère se troubla de nouveau, comme si la peur lui revenait. Je lui pris la main, à travers la table. Je me sentais devenue son aînée. Je la rassurai : nous n’aurons pas besoin de cette sorcière. Elle se réjouit immédiatement : tu vas te marier ? T’iras habiter dans la grande maison ? Je poignardai sa joie : je garde l’enfant, sans le mari. Elle grogna : salaud de patron ! Je précisai encore : c’est moi qui ne veux pas de lui. Elle fut sans voix, bouche bée de stupéfaction. Mon assiette était vide. Je me levai de table. Le mouvement sembla ranimer ma mère, elle conclut, se saisissant des trois écuelles : ma fille est folle, et c’est la seule qui me reste. La main sur la porte de ma chambre, je me retournai vers elle : justement, il ne sera pas dit que tous les enfants meurent au Paulu. Le mien vivra. Sans père et avec une mère folle, mais il vivra.

 

Depuis ce jour terrible je ne serre plus mon ventre pour le cacher. Je ne porte plus de ceinture sur ma robe, dont j’ai décousu les pinces. Et je marche cambrée, comme revendiquant ce bombement que ne justifie aucun mari, nul fiancé tardif. Personne à la fabrique ne sait qui est le père, j’oppose un silence farouche aux questions, aux allusions. Et les cancanières, qui ont abandonné leurs proies habituelles, m’ont redonné l’ancien surnom de ma septième année : la muette. Seule Louise entend parfois le son de ma voix quand, pour ses enfants, je dis les vieux contes que m’avait appris ma grand-mère. Même à La Renaude je ne fais plus la conversation. Et je n’entre plus à l’église prier la Vierge. Le curé a pourtant proposé de me confesser, un jour que nous nous croisions sur le seuil de l’épicerie. Je lui ai ri au nez. J’étais férocement joyeuse de ce que le commis de ce commerce, pesant mes légumes secs, venait de me proposer d’être mon mari. Une bosse dans le dos compensait sans doute, dans son esprit, la bosse de mon ventre. Je ne le lui ai pas dit. Je n’ai d’ailleurs rien dit du tout. Mon silence est aussi une manière de ne pas être méchante. Je réserve toute ma haine à mon patron.
Il a récemment abusé de son pouvoir en me faisant convoquer dans son bureau par le contremaître. Refermant la porte derrière moi , qui la laissait volontairement ouverte, il m’a priée de m’asseoir. Je suis restée debout. J’ai l’habitude, chaque jour, à la fabrique, pendant les dix heures de travail. Je ne le regardais pas, mes yeux fixés au mur derrière lui, bien au-dessus de sa tête. Il s’est raclé la gorge – il fume de plus en plus – et m’a dit : mademoiselle Quibel, j’ai de grands torts envers vous ; mais je ne demande qu’à réparer. Voulez-vous devenir ma femme ? J’ai détourné de répondre à la question en lui rappelant que l’année de son deuil n’était pas achevée. Il a compté le nombre de mois nous séparant du 8 janvier 1851 et ajouté : veux-tu vraiment que nous attendions si longtemps ? ce sera le moment de tes couches quasiment. J’ai cru bon d’ironiser : vous êtes bien renseigné. Et j’ai bissé mon regard féroce jusqu’au sien, si humble. Il m’a de nouveau offert de m’asseoir et j’ai persisté dans mon refus. Alors il s’est levé, approché de moi, en gardant les mains dans les poches et il a murmuré : c’était en mai, la semaine où fleurit notre lilas, tu portais une robe à rayures bleues, une mèche s’échappait de ton chignon, j’ai eu envie de mettre un baiser dans ton cou. Je l’ai interrompu d’une insolence car je ne voulais pas entendre évoquer ces images de bonheur : on ne garde pas ses mains dans ses poches devant une dame. Mais je ne suis qu’une pute, n’est-ce pas ? Sa voix s’est alors affermie, comme si une colère montait : tu es une dame, Ismérie Quibel. Et si je garde mes mains dans mes poches c’est parce que j’ai le désir de te toucher. Non pas comme une pute, mais comme la femme que j’aime, que je souhaite épouser. Oublie ton orgueil, laisse-moi poser ma paume sur ton ventre, là, maintenant.
Je me suis enfuie, renversant, dans ma brusquerie, le chaise où je ne m’étais pas assise. Et j’ai senti l’enfant remuer, comme s’il s’insurgeait de mon refus répété.

 

Plus aucun incident n’a marqué la fin de la saison chaude. Nous étions toutes calmes à la fabrique, comme nous endormant dans l’automne. Il fut très beau, très doux, avec peu de pluies ; la forêt a flambé longtemps de tous ses rouges, ses jaunes, et la récolte de mûres a été abondante. Chez Louise nous avons refait des confitures. Léon va les vendre aux marchés de Barentin, Pavilly, en compagnie de mon père proposant ses couverts en buis. Je me porte bien, souffrant seulement du dos à la fin de la journée. L’enfant s’agite beaucoup, surtout la nuit. J’essaie de le calmer, en me caressant le ventre et en lui chantant des berceuses. Mais entend-t-il ? J’ignore ce qui se passe à l’intérieur de moi. Ets-ce une fille ? Un garçon ? Quelles parties de lui ne sont pas encore achevées ? Ses yeux, qui ne peuvent lui servir dans cette obscurité totale ? Ses cheveux ? Ses ongles ? Ou tout ce grand arrangement de cœur et d’entrailles qui est notre mécanique à tous ? Et son cerveau ? pense-t-il ? Souffre-t-il ? Perçoit-il le chaud, le froid ? Sent-il quand je suis triste, fatiguée ? Quand je ne dors pas, de trop m’interroger sur son avenir ?
Deux mois me séparent de le contempler et pour ce soir je ne verrai que le Jésus en plâtre de la Crèche. Je ne suis plus retournée à l’église, mais cette nuit de naissance divine je ne peux résister à accompagner les gens du Paulu à l’église du bourg. Ma mère est des nôtres, avec quelques voisines, des enfants. Les quelques hommes restent en arrière, comme pour marquer leur mauvaise volonté, leur réprobation. Ils parlent de leur ton ordinaire, alors que nous, les femmes et la marmaille, ne cachons pas notre gaieté. Les petits qui ont voulu porter les lanternes, pour repousser le noir de la forêt, me semblent les elfes sautillant des contes, et je ne serais pas surprise de voir apparaître une fée entre les arbres dépouillés. C’est une pensée impie, mais les fées sont si aimables, alors que saints et martyrs présentaient tristes figures sur les images dont notre curé se servait pour l’enseignement du catéchisme. Les habitants du Paradis portent leurs croix, les instruments divers de leurs supplices, quand ils n’exhibent pas leur tête décollée sous le bras, leur paire de seins ou d’yeux sur un plateau. Les fées n’ont en main que leur baguette de sureau, pour exaucer les vœux.
A tant rire et chanter derrières nos jeunes porteurs de lumière, et tellement fouiller l’obscurité de mes yeux impuissants à susciter des apparitions, je n’ai pas senti ni les kilomètres ni le froid. Quand nous sortons de la forêt je suis tout étonnée d’être arrivée au bourg. Tous les habitants se dirigent vers l’église. Je n’y trouverai pas une place si Augustine ne m’offrait la sienne ; Est-elle charitable ou soupçonne-t-elle le nom du père de mon enfant, depuis ce jour d’été où j’avais sonné la cloche de la grande maison ? Je suis au cinquième rang, près de l’allée centrale, et j’aperçois, devant l’hôtel, du côté des hommes, Louis Adolphe voisinant avec le notaire. Aucun Delabarre ne l’encadre pour cette fois. Ni son frère, quelque neveu ou cousin. Sa soirée sera solitaire, totalement, car Augustine m’a confiée qu’il avait donné congé à tout son personnel, pour deux jours. Je détourne mon regard de cette nuque qui me trouble, pour m’associer à la prière commune, à ces chants latins que je ne comprends pas mais que je connais par cœur. Curieuse expression : n’est-ce pas plutôt la tête qui apprend, la bouche qui répète ?
L’Enfant est posé dans la Crèche, la messe achevée. Allez en paix nous commande le curé. La phrase résonne comme un appel mystérieux, une injonction irrésistible. Je suis tout silence, pour démêler ce qui se tisse en moi entre le seuil de l’église et l’orée du bois. Les jeunes porteurs de lumière ont lâché ma main, étonnés que je ne rie plus, ne chante plus. Ma mère a pris mon bras, sans troubler ma méditation d’une parole. Nous passons devant le jardin de Louis Adolphe. Je m’arrête, embrasse maman, me dirige vers la grille, que je pousse. Elle ne pleure pas sous mon geste. La main d’une fée, peut-être, en aura huilé le gond ?

 

Il n’était pas encore rentré. Je l’ai attendu sous la tonnelle, dépouillée de son chèvrefeuille parfumé, des lourdes grappes de sa glycine. Quand j’ai aperçu sa silhouette pousser la grille, je me suis pétrifiée. Il avait déjà dépassé mon abri précaire quand j’ai appelé : Monsieur. Il s’est retourné, incrédule. J’ai murmuré Louis, plaintivement, le souffle coupé d’émotion. Il est venu vers moi, s’est immédiatement soucié :tu vas prendre froid. Je ne pouvais plus bouger. Je l’a prié : aidez-moi à me relever. Il s’est penché, j’ai entouré ses épaules de mon bras gauche, me suis appuyée du droit sur le banc, où mon corps semblait vissé. Lui essayait de me tirer, maladroitement, craignant de serrer mon ventre énorme. Mes jambes ont fini par obéir, et nous sommes allés vers la maison, à petits pas, comme un couple de vieillards. Dans l’entrée il a allumé une chandelle et m’a emmenée vers une de ces pièces qui m’étaient inconnues. Il m’a guidée vers un fauteuil, près d’une cheminée où rougeoyaient des braises, qu’il a attisées. J’ai été seule un moment car il a disparu pour chercher de nouvelles bûches. L’unique flamme éclairait chichement les meubles, qui demeuraient des formes vagues autour de moi. Des formes hostiles, comme dans les cauchemars. J’ai pensé : c’est le mobilier de la morte. Et quand Louis Adolphe, de retour les bras chargés de bois, a parlé d’allumer les chandeliers de la maison, j’ai refusé : non, laissez le passé dans l’ombre. Il est sorti de nouveau, pour, en cuisine, découper une volaille qui avait cuit doucement pendant la messe. J’ai entendu le bruit du four et des tiroirs qu’il ouvrait, des couverts posés sur un plateau, d’une bouteille qu’il débouchait. Nous avons dîné devant le feu, sur une table improvisée. Il ne disait rien. Il dévorait, comme un mendiant qui n’a pas mangé depuis longtemps. Et moi aussi j’avalais la viande pâle, la peau croustillante, je suçais les os. Soudain, nous regardant, nos doigts et nos lèvres tachés de sauce, nous avons ri. C’était la première fois. Je me suis souvenue de ma prière à la Vierge : donnez-lui la joie. Riant toujours il a grimacé : je suis un hôte pitoyable, n’ayant ni fromage ni dessert pour la belle apparition de Noël. J’ai protesté que je n’avais plus faim, priant : repoussez cette table et venez près de moi. J’ai besoin de proximité pour avouer la raison de ma visite.
Il s’est assis sur le sol, appuyé de biais contre mes jambes. D’une main il effleure ma cheville. J’enfouis mes doigts dans ses cheveux et murmure : oui. Il reste muet et je ne peux voir l’expression de son visage. Je précise : oui, je veux bien vous épouser. Et vous pouvez poser votre main sur mon ventre. Il bouge, s’agenouille devant moi, toujours calée dans le profond fauteuil. Il met sa paume contre mon vêtement tendu. Je sens qu’il tremble. Je le relève, le prie de prendre ma place. Il s’exécute. Et moi, debout entre lui et les dernières flammes de la cheminée, je déboutonne ma robe, la laisse tomber à mes pieds, avec mes dessous. Je suis nue devant lui, pour la première fois. Je prends sa main, la guidant vers mon nombril turgescent. Il caresse toute la surface épanouie de mon ventre. Ses doigts descendent dans ma toison cachée. Il est debout, embrasse mes seins gonflés, sans cesser d’explorer mon sexe de sa main tendre. Je flageole, m’allonge sur le sol, murmurant : prenez-moi. Il se déshabille, avec précipitation, s’inquiétant : ça ne fera pas mal à l’enfant ? Je confesse mon ignorance. Alors il me caresse encore, m’embrasse, sans jamais me pénétrer. Et je tremble, et je crie et je pleure, de tout mon désir si longtemps contré, de tout mon amour pour l’homme, pour l’enfant que j’ai enfin, consenti à réunir. Et l’homme tremble et crie aussi, jouit sur mon ventre. Et je mets mes mains dans ce liquide chaud, je m’en badigeonne les seins, le visage.

 

Quand l’aube nous surprend, endormis devant le feu éteint, sur et sous les couvertures, les édredons que Louis Adolphe a descendu de l’étage, les meubles ne me paraissent plus menaçants. Et pourtant c’est une aube blafarde d’hiver, grise, accusant tous les angles du buffet, ternissant sur les étagères du vaisselier, l’éclat des porcelaines, éteignant même l’or jaune du fauteuil en velours où j’ai, par avance, donné mon consentement d’épouse. Mon fiancé se lève, rallume un dernier tison, nu sous sa veste, ajoute du petit bois, une grosse bûche, me laissant enfouie, le corps pacifié, sous l’édredon rouge. Il m’apporte un bol de lait, de larges tartines beurrées, d’où coule une gelée de groseilles me rappelant la cueillette de l’été chez Louise et mon premier malaise. Je bois, je mange, sans sortir de mon cocon de laine, de plumes, vêtue de mon seul châle. Il me regarde dévorer, sans mot dire, mais je vois, à son regard, qu’il est empli d’interrogations. Moi j’essaie encore de repousser l’avenir, de n’être, au présent, qu’une femme comblée. Je constate : j’ai dormi comme un loir ; l’enfant ne s’est pas agité comme d’habitude. Il enchaîne : voudrais-tu un garçon ? Une fille ? As-tu pensé à des prénoms ? J’avoue avoir souhaité une fille, tous ces mois de bouderie. Quant aux prénoms, je rappelle la vieille superstition de ces générations de femmes ayant perdu des nouveaux-nés, de jeunes enfants : il ne faut pas nommer avant la naissance, pas plus qu’il ne faut préparer de vêtements, porter de berceau dans la chambre d’une future mère. Il s’insurge : mais il sera nu comme l’Enfant de la Crèche ! Je souris : nous lui mènerons Bobine et La Renaude, pour qu’elles le réchauffe de leur souffle. Mais il demeure sérieux : je ne me sens vraiment père que depuis cette nuit. Laisse-moi donc avoir quelques soucis, vouloir régler les détails de cette arrivée. Je l’interromps : l’arrivée d’un enfant est affaire de femmes. Les hommes dérangent dans ce moment de peur, de douleurs, de sang, de cris. Cette affirmation le trouble : où comptes-tu accoucher ? Je réponds fermement : Au Paulu, en tenant la main de ma mère. J’ai à la consoler de quatre enfants morts. Il essaie de me détourner d’une telle idée : mais nous serons mariés ! Personne ne comprendra que l’enfant ne naisse pas chez le père. Je repousse le plateau, le bol vide, et, plongeant mon regard dans le sien, sans plus sourire, je demande : que nous importe le jugement des autres ? J’ai porté cet enfant sans qu’on lui connaisse de père ; et, de toute façon, notre mariage sera un scandale. Il m’abandonne l’enfant un moment, songe à nos épousailles : j’irai en mairie demain, pour faire publier nos bans. Je m’insurge : non ! Je ne vous épouserai pas avant que votre deuil ne soit officiellement achevé. Il est atterré : mais à quoi vas-tu dire oui ? Je me lève, l’embrasse : n’ai-je pas déjà dit oui à l’essentiel ? Maintenant il faut me ramener chez mon père, pour y faire votre demande. Il répond : maintenant il faut surtout nous laver, pour ne pas porter chez tes parents nos effluves amoureuses. J’ai mis de l’eau à chauffer sur la cuisinière, j’en ai approché un grand baquet, tu n’auras pas froid.
Nos toilettes furent amoureuses, chacun frottant l’autre. Et quand nous fûmes propres, rhabillés, il est sorti atteler Bobine tandis que je remettais un peu d’ordre dans la pièce où nous avions dormi et le cuisine. Me trouvant à ces travaux domestiques, il s’insurge de nouveau : Augustine aurait fait ça demain ! Je renâcle : Augustine n’est pas ma bonne, elle ne le sera jamais. D’ailleurs, je ne viendrai pas vivre dans cette maison. Il semble accablé de tristesse : allons-nous avoir déjà notre première dispute de fiancés ? Je croyais avoir eu mon compte avec Marie-Caroline et toute sa parentèle Delabarre. Je m’essuie les mains, croche le torchon à son clou, embrasse Louis Adolphe : non, nous ne disputerons pas, nous abandonnerons cette maison au fantôme de la morte et à ses héritiers. Au lieu de te soucier du trousseau de l’enfant et de la date de notre mariage, cherche-nous un autre toit, qui ne sera qu’à nous trois. Il ne proteste plus. Nous quittons la grande maison, le jardin dont j’aurai le regret. J’essaie de raviver la joie éteinte de Louis Adolphe, alors qu’il mène Bobine d’un pas lent : si c’est une fille, nous l’appellerons Rose ou Lilas. Plutôt Lilas. Il rit : ce n’est pas un prénom ! Je proteste : mais si ! Le prénom d’une fée, dans le conte de Peau d’âne. Et puis, notre amour a commencé sous cet arbre. Ce n’est pas que l’enfant de ma défloraison, l’enfant de la blessure, c’est aussi l’enfant du lilas, du jardin. Il conclut :comme tu sais être espiègle ! Nous ne parlons plus, apaisés. La pluie frappe la capote du tilbury alors que nous traversons la forêt où hier – si loin, si près – j’avançais derrière les derniers elfes du Paulu, ignoraient qu’ils rentreraient sans moi après la messe. J’appuie ma tête contre l’épaule de Louis Adolphe et je dois somnoler un moment car lorsque je rouvre les yeux, nous sommes sur le pont de la rivière, d’où j’aperçois la fumée montant du toit de ma maison natale. Nous arrivons. Louis Adolphe me tend la main, pour m’aider à descendre du véhicule. Avant que nous n’ayons atteint la porte, je lui dis :si c’est un garçon, nous l’appellerons Louis Désiré.

 

Après la demande, qui s’est passée entre hommes, et dont j’ignore les termes exacts, les conditions car ce n’est pas affaire de femmes, ma mère a improvisé un déjeuner d’accordailles. La malheureuse était très troublée d’avoir à sa table deux personnes en une : le patron de sa fille, et son futur gendre. Elle ne savait sur quel ton parler. Son malaise a fini par susciter le rire de mon père, rendu gai d’avoir un peu bu. Françoise, tu nous éluges, nous donne le tournis, finit-il par protester. Assieds-toi donc, tu tourniqueras quand monsieur Margas sera parti. Elle s’est posée sur une chaise, encore plus troublée de devoir rester immobile, sans vaquer à rien. Quand la nuit précoce de décembre a commencé d’assombrir la pièce, Louis Adolphe s’est levé pour rentrer chez lui. Je l’ai raccompagné jusqu’au tilbury, serrée dans mon grand châle. L’enfant a bougé, protestant contre la rigueur d’une séparation imposée par moi et que je ne me sentais plus capable de maintenir longtemps. J’ai embrassé Louis Adolphe, et suis rentrée à la maison sans me retourner. J’ai entendu à demain au moment où je claquais la porte. Ma mère s’était jetée sur sa vaisselle, mon père était debout, comme hésitant à sortir, à parler. Son regard me paraissant étrange, j’ai demandé : qu’y a t il, papa ? se dandinant d’un pied sur l’autre, il a répondu : il y a, ma fille, que depuis mai je vis dans le remords de t’avoir battue. Et pour ce Noël je t’avais fabriqué un cadeau, qui est demeuré sous ton oreiller cette nuit, où tu l’aurais trouvé après la messe. A présent que te voilà quasi mariée, je me demande si je n’dois pas l’ôter, car c’est un cadeau bien ridicule. D’un bond je fus dans ma chambre, malgré mon gros ventre. Sous l’oreiller, je dénichais une baguette, bien trop fine et trop longue pour constituer le manche d’un couvert. Je la rapportai dans la cuisine, où la cheminée et une bougie mettaient quelque lumière. Je constatais alors que la baguette se terminait par une étoile. Mon père m’avait fabriqué une baguette magique ! J’en eus les yeux mouillés d’émotion. Il crut bon de se justifier : je me suis souvenue des sornettes que contait ma mère, et que j’avais entendues avant toi. Et il ajouta, s’enfuyant : j’ai oublié de donner l’herbe aux lapins ; j’y vas.
Depuis ce moment je ne traverse plus la forêt sans penser que c’est un domaine enchanté. J’arrive de plus en plus essoufflée à la fabrique. Mais je tiens bon pour continuer à travailler, refuser le tilbury, par solidarité avec les autres ouvrières. Les bans du mariage ont été apposés aujourd’hui à la mairie, mais comme aucune de nous ne sait lire, la nouvelle ne circule pas. Jusqu’à l’heure du déjeuner, où Louis Adolphe paraît. Il fait signe au contremaître de stopper la chaîne. Et, dans le silence revenu, il annonce : je ne viens pas aujourd’hui vous apprendre une mort, mais mon remariage. Et il ajoute : j’épouserai, le 12 février prochain, Juliette Ismérie Quibel, ici présente, et qui porte notre enfant. Je me sens pétrifiée par tous les regards posés sur moi. Louis explose : vive les mariés ! on m’embrasse, on touche mon ventre. Un mur de femmes me sépare de Louis Adolphe. Il réclame le silence et termine : la fabrique sera fermée ce jour-là, mais vous serez payées. Et j’espère que vous saurez convaincre Ismérie de cesser le travail dès aujourd’hui ; moi j’ai renoncé à lui faire entendre raison. Il rit. Louise, audacieuse, va vers lui, le saisit à la manche, priant : un baiser à la fiancée et je vous garantis son obéissance. Il suit le mouvement, docile, m’embrasse sur la bouche. Je rougis, confuse, ne démêlant plus tous mes sentiments contradictoires. Et, brutalement, je défaille, tombant contre la poitrine de l’homme que j’aime.

 

On a profité de mon malaise pour me débaucher. Louise, Claudine, Emma assurent mon remplacement. A ma demande Louis Adolphe leur partage mon salaire. Et je retournerai à mon poste quand l’enfant sera sevré, j’ai dû plus insister sur ce point que sur le précédent. Les Delabarre se sont évidemment agités à l’annonce du remariage du veuf et, surtout, en apprenant l’état de la fiancée. Ce fut vite réglé, Louis Adolphe leur abandonnant la maison qu’il tenait de son épouse morte. Ils l’ont mise en vente car aucun d’eux ne songeait à l’habiter ou n’était en mesure de racheter les parts des autres héritiers. Mon fiancé, qui demeure le directeur de la fabrique, emménagera ailleurs, aussi pauvre qu’avant son mariage avec celle que je persiste à ne nommer que la crinoline. Ailleurs est trouvé et n’est pas si loin : une chaumière à l’orée des grands bois. Elle était inoccupée depuis des mois. Je ne l’ai vue que de l’extérieur car Louis Adolphe a commandé, pour l’intérieur, quelques travaux dont il me réserve la surprise. Surprise est le mot dont il use le plus actuellement, et il montre, à m’en réserver, des joies de petit enfant. Certains jours même il en paraît plus jeune que moi. Et pourtant il a vingt ans de plus. Je n’y songe jamais, sauf quand d’inévitables jalouses y font allusion. Je sais qu’à mon retour il me faudra réduire ces ennemies. J’y mettrai toute la patience et la douceur possibles, même si je ne possède guère ces deux qualités. Pour le moment, désœuvrée à l’égale de la défunte crinoline en son jardin, je m’ennuie un peu. Je dors beaucoup. Dans la journée je tricote, je couds le trousseau de l’enfant à venir, faisant fi des superstitions. Quand je suis à cet ouvrage, j’ai autour de moi quelques enfants du Paulu, avides de m’entendre conter les histoires apprises de ma grand-mère. La baguette magique offerte par mon père m’a conféré sur eux une autorité nouvelle : aucun de mes ordres n’est discuté, les futurs petits loups se révèlent des agneaux. Je pose aiguilles, laine, fils et ciseaux chaque début d’après-midi, pour marcher en forêt. Là aussi j’ai la compagnie des petits. Nous nous enfonçons dans les sentiers, parfois même dans les absences de sentiers, tous lieux qui seraient impraticables à la belle saison. Nous avons découvert une clairière inconnue, et ma troupe y construit une cabane, baptisée palais de la fée Ismérie. J’y rends des avis, y exauce des vœux quand ils sont compatibles avec notre vie quotidienne, ce qui est rare. J’ai promis de porter là mon bébé, dès que je pourrai. Et promis également de garder le secret sur cette clairière, notre royaume. J’ai tenu parole : Louis Adolphe n’est au courant de rien.
Je l’attends ce soir, comme chaque jour, car il vient partager le dîner chez mes parents. Le dîner qu’il apporte. Nous n’avions jamais eu de repas aussi variés et abondants. Il présente aujourd’hui une volaille préparée par Augustine, et un grand carton qui est un cadeau pour moi. J’ouvre le paquet, et sous le papier de soie crissant, découvre un magnifique châle de laine, bien plus grand et bien plus beau que celui de coton porté tant d’années, qui a pâli au soleil, aux lessives, montre des transparences d’usure, des reprises. Nous avons tous les trois poussé un cri d’admiration et j’ose à peine déplier la merveille bleu et rouge, à motifs d’indienne. Louis Adolphe le pose sur mes épaules, disant : tu le porteras à l’église, la semaine prochaine, sur ta nouvelle robe en drap d’Elbeuf. La robe dont il m’a offert le tissu, et qui attend le dernier essayage chez la couturière. Je range le châle dans le carton, que j’emporte dans ma chambre, et quand je reviens, ma mère met le couvert, mon père découpe la volaille, Louis Adolphe débouche une bouteille pour fêter le châle de mariage, dit-il. Je m’assois, heureuse. Tout simplement heureuse.

 

J’ai accepté toutes les excentricités qu’on a voulues pour moi. Celles de la couturière, qui a cousu, sur l’empiècement de ma robe bleue, une double rangée de boutons (inutiles car il n’y a ni ouverture ni boutonnières à cet endroit) et a posé, près de l’ourlet, une riche ganse de soie ; celles de ma mère et de Louise, qui ont comploté ensemble pour me laver les cheveux, malgré la saison, ce qui a coûté deux grandes bassines d’eau chaude, éclaboussant notre sol de terre battue, et m’a coûté, à moi, beaucoup de patience, immobile devant le feu pour sécher toute cette masse brune jamais coupée. C’était hier, veille de mes noces. Et ce matin les deux complices ont récidivé en m’inventant une nouvelle coiffure : au lieu de la simple torsade épinglée assurant mon ordinaire chignon, elles ont sorti d’une poche un peigne fin, dont j’ignore la provenance, pour séparer ma chevelure en mèches, dont elle ont fait cinq nattes basses, finalement relevées en chignon, avec, courant entre les tresses, le reste du galon de la robe. J’ai protesté que j’avais probablement l’air d’un coq vaniteux – car le galon est essentiellement rouge – mais mes protestations ont été vaines. Ma mère est tout extase, ne m’appelle plus que ma poupée, terme que je ne lui avais plus entendu depuis mon enfance. L’épreuve finale consiste à mettre des chaussures, cadeau de Louis Adolphe, les premières de ma vie. Elles sont d’un cuir très souple, du bleu de la robe, et les lacets proviennent de la fabrique, mais mes pieds, habitués aux chaussons de feutre dans la paille des sabots, n’y trouvent pas leurs aises. J’ai refusé des gants de chevreau, que Louis Adolphe souhaitait également m’offrir lorsqu’il m’a emmenée à Rouen, chez le bottier, et mes mains seraient demeurées nues si mon père, trouvant une parade inattendue, ne m’avait fabriqué, dans la peau d’un lièvre qu’il a braconné, un manchon. Ainsi parée, ayant au cou la médaille du mariage, double de celle de Louis Adolphe, je ne me sens plus tout à fait moi-même. Ces deux médailles sont gravées, d’un côté, des initiales gravées de nos deux noms, harmonieusement mêlées, soulignées de la date d’aujourd’hui et ceintes d’une couronne florale ; le revers porte le dessin en relief d’un couple antique devant un autel romain (c’est le bijoutier orfèvre qui m’a donné ces précisions, car je trouvais étrange les tenues des personnages.
Je suis prête. Je quitte ma maison natale, au bras de mon père, tout craquant de velours neuf. Le tilbury, envoyé par mon fiancé, m’attend au bas du sentier, cerné par les enfants du Paulu qui l’ont orné de guirlandes de houx, de feuilles de laurier, de tiges de lierre. Et le plus petit d’entre eux m’offre un énorme bouquet de crocus blanc, jaune et parme, qu’ils ont serré dans un débris de dentelle, noué d’un ruban défraîchi. Me tendant cela il est rouge de plaisir et bafouille de vouloir me donner trop vite les précisions utiles : ils ont fait pousser les fleurs dans de vieux pots, à l’intérieur des maisons, pour être certains qu’elle seraient écloses à temps. Curieuse, je demande où ils se sont procuré dentelle et ruban mais mon lutin sautillant devient muet. Je n’insiste pas. Papa m’aide à monter dans le tilbury, car, encombrée de mon ventre je suis devenue pesante, malhabile. Il s’assoit près de moi et ma mère nous fait face. Elle pleure sans discontinuer, répétant : si on m’avait dit… si on m’avait dit…
Nous partons, sous l’escorte de mes fleuristes improvisés. Bobine bronche de sentir son train ralenti au pas des enfants. Mais je ne saurais me présenter sans eux. Ils sont de la communauté d’où je viens, notre victoire sur la mort de mes frères et d’Austreberte. Quand nous atteignons la mairie, les applaudissements crépitent. Louis Adolphe me tend la main, m’aide à descendre. N’ayant plus sa mère, c’est au bras de l’épouse de son frère Casimir qu’il entrera dans le bâtiment où je l’ai précédé avec mon père. Le maire, ceint de son écharpe, nous accueille debout, nous fait asseoir pour la lecture des articles du code civil. Notre oui sonne haut et clair, tandis que ma mère renifle un peu plus fort et que mon père est pris d’une quinte de toux. Mon mari signe le registre. J’admire le beau paraphe de son nom, qu’il entoure d’une ligne dessinant un nuage. Moi je ne trace qu’une croix car je n’ai pas appris à écrire. Les témoins suivent notre exemple et nous retrouvons la foule restée à l’extérieur. Quelques mètres nous séparent de l’église dont je franchis le seuil au bras de mon père, précédée par ma troupe d’elfes dépenaillés. J’ai bien conscience d’un certain désordre dans ce cortège improvisé, mais je sais notre curé indulgent : nous sommes à présent réconciliés car il m’a entendue en confession avant-hier. Sur le prie-Dieu devant mon fauteuil je pose mon bouquet et j’écoute de toute mon âme ce que dit le prêtre. Louis Adolphe passe l’alliance à mon doigt, je fais de même. Et c’est alors que dans l’agitation de la fin de messe, le curé réclame : encore un moment de silence, pour une surprise offerte à nos mariés. Je me tourne vers Louis Adolphe, et son regard m’apprend qu’il n’en sait pas plus que moi sur ce coup de théâtre. Les enfants sortent des bancs où ils s’étaient tenus plus ou moins sagement. Tous les enfants : ceux du bourg et ceux du Paulu. Ils s’alignent sur trois rangs, entre l’autel et nous. Sur un signe du curé, ils chantent un Ave Maria. Un frisson me parcourt, je sens ma gorge nouée. Je ferme les yeux pour mieux entendre. Sous cette obscurité de mes paupières, je nous vois, Louis Adolphe et moi, assis sur ce petit nuage dessiné autour de son nom. Et les chérubins du Paulu sont avec nous, entonnant la gloire de la Vierge, de la Mère.

 

Une semaine plus tard, Louis Désiré a poussé son premier cri – après les miens, car il m’a bien fait souffrir – dans la maison de mon père, où j’étais née le 23 juin 1826. Ma mère était auprès de moi, me tenant la main, tandis que la sage-femme tirait mon fils vers la lumière. Lumière avare de ce 19 février 1851, à dix-sept heures. Dès que j’avais commencé à perdre les eaux, les enfants du Paulu étaient allés quérir cette sage-femme chez elle et Louis Adolphe à la filature. Mais je n’avais pas voulu que mon mari assistât à cette naissance. La violence de cette séparation initiale, l’enfant visqueux jailli du sexe dilaté, saignant, le cordon à trancher, tout cela doit demeurer une affaire de femmes. Les hommes ont attendu derrière la porte que l’enfant et moi-même, lavés, soyons présentables, dans des draps propres. J’ai même exigé un petit miroir, pour me coiffer – bien que l’image de mon visage me parut assez épouvantable avec ces énormes cernes sombres sous mes yeux – Quand je nous ai jugés présentables, j’ai autorisé les pères à entrer. Ils m’ont spontanément accordé leur attention première, avant de se pencher sur le berceau. Dans l’émotion, la joie, je n’ai pas vu partir la sage-femme. Mais j’ai bien entendu ma mère ordonner à mon père, assez rapidement : Sortons, Thomas. Il a protesté qu’il avait à peine vu son petit-fils – lequel dormait, sa minuscule bouche à demi ouverte – mais Françoise a tenu bon et j’ai eu un moment d’intimité avec Louis Adolphe. Il a embrassé mes lèvres sèches sans répugnance, a caressé mes cheveux que la sueur avait collés sur mes tempes, et m’a redit son amour. Puis il s’est assis entre lit et berceau, tenant ma main dans la sienne, pleurant des larmes de joie. Je me suis endormie dans ce silence retrouvé.
Ce sont les cris de Louis Désiré qui m’ont éveillée, dans la nuit. Il avait faim. Je l’ai nourri. C’est étrange de sentir cette minuscule bouche vorace me téter. Etrange de constater que mon sein, objet d’amour, de plaisir pour Louis Adolphe n’était plus, pour son fils à la vie débutante, que source de nourriture, trouvée d’instinct, sans hésitation, sans pudeur. Mon fils s’affirmait propriétaire de ma personne, d’emblée. Et j’eus envie, pour rétablir l’équilibre, de tendre mon autre sein vers Louis Adolphe, tellement plus respectueux de mon intégrité physique. Mais Louis Adolphe n’était plus dans ma chambre, ni probablement dans la maison. Nos retrouvailles amoureuses devaient attendre.

 

Elles attendent encore, bien qu’une nouvelle semaine se soit écoulée et que je ne sois plus chez mes parents, mais dans ma nouvelle maison. Louis Adolphe est venu nous chercher ce matin, avec le tilbury. Dans mes bras notre fils ne semblait plus qu’un gros paquet de chiffons tant je l’avais couvert pour le protéger du froid. La neige était tombée vers l’aube, blanchissant le paysage, étouffant les sons. La forêt ne m’en parut que plus magique. J’étais encore fatiguée de mes couches, mais Louis Adolphe montrait l’énergie d’un jeune homme, ne paraissant sentir ni la température inclémente, ni le poids du coffre où ma mère avait disposé vêtements et maigre trousseau, quelques rares objets personnels. Il nous fit franchir le seuil avant lui, ordonnant : allez vous réchauffer près de la cheminée, j’y ai allumé un grand feu. Mais j’étais trop impatiente de visiter et je laissais notre fils jouir seul de la proximité de ce feu, suivant mon mari dans chaque pièce. Il y en a trois en rez-de-chaussée et deux, mansardées, à l’étage. Il me nomma celles-ci les pièces de l’avenir, précisant que pour le moment nous dormirions en bas, dans la chambre derrière la cheminée. Il l’a fait tendre de tissu jaune et elle parut lumineuse malgré la saison. Mon bouquet de mariée était délicatement posé sur un chevet. Il avait séché, perdu ses couleurs, mais sa présence faisait entrer le Paulu avec moi dans cette maisons, et j’en fus reconnaissante à Louis Adolphe. Quand il me sembla avoir tout exploré, mon mari me pria de remettre mon vêtement de laine et ma lourde cape pour le suivre jusqu’à une bâtiment, au fond du jardin. Il me précisa : c’est l’abri pour Bobine. Et je lui ai fourni de la compagnie. Je n’eus pas le temps de m’interroger sur cette compagnie, car je découvris la Renaude. J’étais stupéfaite, et Louis Adolphe crut bon d’expliquer : elle ne donne plus assez de lait, et son propriétaire la destinait à l’abattoir. Je l’ai rachetée pour toi. Elle vieillira tranquille. Je demeurais sans mots, car, de tous les cadeaux que m’avait offerts Louis Adolphe, celui-ci me parut le plus émouvant. Il ajouta en riant : j’ai dû tout de même apprendre à la traire ! D’ailleurs c’est le moment, admire mon adresse
Il approcha un trépied de La Renaude, s’y installa et se mit à l’ouvrage. La bête demeurait calme, et le silence n’était troublé que par les traits du lait contre le métal du seau. Louis Adolphe me parut d’une beauté céleste.
J’ai encore cette image sous les paupières, à présent que je suis allongée près de lui, dans notre lit, pour la première fois. Il s’est endormi,
une main délicatement posée sur mon sexe et ses lèvres près de mon sein droit. Il ronfle légèrement, couvrant le souffle léger de notre fils dans son berceau. Je n’ai pas sommeil, trop emplie de bonheur.

 

 

  Classement de sites - Inscrivez le vôtre!

4