Maupassant (Guy de)

On ne saurait vivre en Normandie sans rencontrer Flaubert et Maupassant…
Le second pâtit un peu de la gloire du premier. Aux yeux de quelques-uns, il n’est resté que l’élève. Je ne partage pas cette opinion. Je commençais par le lire, évidemment ; puis je glissais une allusion au personnage – tel qu’il était perçu par ses voisins d’Etretat – dans la première nouvelle que j’écrivis sur le tableau d’Albert Fourié Repas de noces à Yport (voir cette rubrique). Et pour le 150° anniversaire de sa naissance, le directeur de la revue Rouen-Lecture me demanda un texte le concernant. Naissance, avez-vous précisé ?

Le faux pli *

Je l’ai dit bien haut en cuisine ce midi. Ils étaient tous d’accord ; ça m’a soulagée. Elle venait de me gourmander pour un faux pli. C’est grand genre, sans doute, de récriminer ? Elle espère peut-être faire oublier les années qu’elle était demoiselle, à Fécamp, toute la famille repliée chez sa grand-mère maternelle, rue Sous-le-Bois ?
Le père était mort juste quand il fallait et les créanciers n’ont point trop tarabusté la veuve et les orphelins du filateur ruiné. Sûr que Fécamp sentait moins bon que Rouen et que le bourgeois y prospérait pas tant. La grand-mère était une vieille pas causante, son quartier permettait pas le caquet, mais la mère, déjà, avec son prénom de Victoire, elle claironnait, du temps de sa splendeur, quand les métiers cliquetaient à rendre sourd l’ouvrier. On a beau habiter la campagne et pas être capable de lire le journal, on apprend toujours ce qui se passe en ville.
D’ailleurs, le journal, il arrive chez le Pierrot Bimont, au débit de tabac, et monsieur Letouque, l’instituteur, vient nous en faire lecture, le soir, à la veillée.
Grâce à lui, on a tout su de ce qui bouleversait Paris en 1848 : le roi renversé, les barricades, l’archevêque assassiné. 48 c’était aussi l’année du grand malheur de ma patronne, la mijaurée : elle perdit son frère. Un grand poète, paraît-il. Grand s’il avait vécu, parce qu’il est pas mort vieux. Bamboche et ribouldingue, à ce qu’ont dit, ça fait pas des centenaires.
Toujours est-il que madame a beaucoup pleuré son rimailleur, comme si elle en était veuve. Ils s’étaient mariés la même année, en 46, et dans la même famille : elle avec Gustave, lui avec la sœur de Gustave. Je l’appelle Gustave dans mon catimini, quand je me cause à l’intérieur, parce que pendant le service je lui donne du Monsieur et de la troisième personne, je sais conjuguer mes verbes. Elle c’est Madame, majuscule et particule, Madame de Maupassant. Elle tient beaucoup à ce de, si neuf à son mariage qu’il sentait encore l’encre du tribunal.
On s’était bien gaussé, dans Fécamp, des prétentions de la fiancée : elle ne consentait au oui que pour ce de. Alors lui, le mirliflore, il était allé s’empoussiérer dans des archives, pour déterrer un ancêtre avec remorque. Faut avoir du temps à perdre, ou être vraiment très amoureux ! C’étaient leurs débuts, elle avait rien dû céder d’autre que des baisers derrière les portes de grand-mère.
Ensuite, grand tralala pour les noces, il fallait honorer la mémoire de l’ancêtre noble. Et maintenant on loue un château, parce qu’on ne peut pas marcher dans la bouse quand on a les talons rouges. Pour faire bonne mesure on loue même un banc à l’église du village, le numéro 57, de la défunte veuve Lecoq. Madame va y montrer son ventre, gros de l’héritier à venir, le dimanche matin.
Monsieur l’accompagne parfois, quand il est en rut et qu’il cherche une paysanne ou une servante à trousser sous les bois. Le nom de la rue où habitait la grand-mère fécampoise a dû définitivement l’inspirer. Madame ne voit rien , ou fait semblant. Elle a beaucoup d’occupation : feuilleter ses livres, surveiller l’argenterie, compter les faux plis. Elle lit l’anglais, l’italien. Et c’est elle qui porte la culotte. Lui il la défait surtout, la culotte, comme j’ai dit. Je m’en fais rire toute seule, et j’ai laissé filer une maille de mon tricot. Un modèle compliqué, en cadeau pour le marmot à venir. Si toutefois Madame accepte un cadeau préparé à la cuisine, près de la fenêtre, pendant que monsieur Letouque nous lit le journal. J’avance ma pensée en même temps que je croise mes aiguilles, je tire le fil de ma pelote et le suc de ce que j’écoute: quand l’ouvrage sera achevé, je serai un peu moins bête.
Mais… on a crié ? Vous avez entendu ? C’est Madame.
Si, je vous assure. Elle est à son terme, elle va mettre bas, il faut l’aider. Ninon, fais chauffer de l’eau, c’est plus l’heure de rêver à monsieur, et toi Jules, attelle la bourrique, file chercher le docteur Guitton. Monsieur l’instituteur, vous pouvez replier votre gazette et rentrer chez vous, il n’y aura plus personne pour vous écouter. Moi je monte à la tour soulager Madame.
Mais non je ne suis plus en colère contre elle ! Mais oui j’ai oublié les faux plis !
Vous me faites perdre du temps avec vos questions. Il y a là-haut une femme qui souffre. Une femme comme moi. Dont je vais tenir la main, essuyer le front. Et demain, demain matin, après le chant des merles, le froid de l’aube, la rosée dans les près, demain, quand le grand soleil d’août escaladera les branches du cèdre parfumé et viendra frapper la façade rose et blanche, cuire les tuiles du toit, il y aura un enfant nouveau à Miromesnil, quelle merveille.

Février 2000

Le buste de Maupassant devant le château de Miromesnil

Chateau de Miromesnil : la chambre où est né Maupassant à l'étage de la tour, et la chapelle où il fut ondoyé

le cèdre (qu'il connut) et un magnolia, plus récent

J’assurais déjà des ateliers d’écriture (voir cette rubrique) pour les classes Maupassant à la ferme de l’Archelle. Une de ces classes (des élèves de 5°, venus de Goderville, village justement rendu célèbre par une nouvelle de l’écrivain intitulée La Ficelle) me posa un problème : ces enfants avaient tout au long de leur année scolaire mené des opérations solidaires (lectures dans des maisons de retraite, jouets offerts à des orphelins roumains, etc.), et on me demanda de relier ce thème à Maupassant ! Je réfléchis un moment car la solidarité ne me semblait guère présente dans les nouvelles généralement cruelles de cet écrivain. Je décidais finalement de choisir deux de ces nouvelles bien atroces, proposant aux élèves d’en récrire des fins solidaires.
D’abord je leurs lus ces deux textes : En mer et Pierrot.
Dans la première, le patron d’un chalutier se trouve, suite à un coup de vent violent, devant un dilemme : couper le chalut (plein de poissons) , pour libérer le bras de son frère, malencontreusement coincé par ce filet, ou sauver la pêche sans tenir compte du bras souffrant. Il choisit de sauver la pêche. Le bras, libéré trop tard, doit être coupé ; et le marin, de retour au port, exige d’enterrer ce bras.
A cette lecture, une élève plus sensible que les autres fut à deux doigts de vomir, j’avoue.
Et dans toutes les fins récrites, le capitaine préféra évidemment sacrifier la pêche…
Dans la seconde nouvelle, deux peureuses adoptent un chien, destiné à les protéger. Mais la nourriture du chien coûtant cher, elles décident de le sacrifier, le jetant vivant dans une marnière. Il n’en meurt pas, et quand elles retournent au puits d’accès de cette marnière, lieu de leur forfait, elles l’entendent gémir, sont prises de pitié, lui lancent bientôt cette nourriture précédemment refusée. Jusqu’au jour où un chien probablement plus gros (puisqu’il aboie plus fort) est également jeté dans cette marnière. Lequel des deux, à votre avis, mangera à sa faim ? Un jour, il n’y a plus qu’un aboiement au fond du trou…
Dans les fins récrites, les animaux furent évidemment sauvés par les apprentis écrivains. Et, pour l’un d’eux, d’une manière qui nous toucha infiniment : il s’était mis en scène, dans le présent qu’il vivait à la ferme de l’Archelle, se promenant à travers champs avec ses camarades. Ils entendent les chiens, comprennent qu’il faut agir promptement, reviennent à la ferme chercher du secours, et ce sont les adultes (fermier, enseignant, documentaliste, écrivain, un animateur – ils n’oublièrent personne) qui, unissant leurs efforts, sortent les bêtes de leur trou.
Sans le savoir (puisque, durant ces ateliers, nous écrivons individuellement, dans un silence généralement recueilli), j’avais aussi fait ce choix de me mettre en scène, au début de mon texte. Mais ce ne fut pas moi qui sauvais les chiens :

Trouvaille *

Depuis que j’habitais Maromme, j’allais souvent à une brocante d’association caritative. J’aimais fouiller dans ce tas d’objets hétéroclites où, parmi beaucoup d’horreurs, de chaises bancales, de vaisselle ébréchée, de livres ayant perdu leurs couvertures ou semé quelques pages, il m’arrivait de trouver ce que je considérais comme un trésor : une tasse épargnée par le temps, d’une porcelaine si fine que la lumière passait au travers quand je l’élevais devant mes yeux, et dont j’aimais le fin décor de bleuets ; un peigne, qui avait tenu les boucles d’une coquette, disparue depuis longtemps ; un mouchoir en batiste, dont la broderie me permettait d’imaginer la main patiente ayant poussé l’aiguille. Mais ce que je préférais acquérir, par-dessus tout, c’étaient de vieilles lettres, dont l’écriture, parfois, me semblait difficile à déchiffrer, mais dont j’aimais toujours le dessin, les hésitations, les taches d’encre même, car tout cela, qui était la trace des morts, me paraissait plus vivant que tous les textes tombant à présent des ordinateurs ou des fax.
Ce jour-là, j’obtins une lettre signée d’initiales, adressée à un destinataire que l’expéditeur nommait cher maître. L’écriture me sembla familière, comme si je l’avais déjà vue, reproduite quelque part. Je lus :
« Je reviens d’un grand tour dans la campagne. J’étouffais entre mes murs. Cela m’arrive parfois, comme une angoisse incoercible. J’en ai le souffle quasiment coupé. Il faut que je sorte, que je marche à m’épuiser, que je me crotte dans les sillons, les fossés. Je rentre apaisé, aussi affamé qu’un loup, et je me mets à écrire. De ces nouvelles atroces que vous me faites l’honneur de trouver bonnes. Celle que je commencerai après cette lettre sera tirée toute fraîche de ma promenade du jour.
Figurez-vous que j’étais dans la plaine, donc, un de ces jours où le vent, soufflant si fort, semble une voix : homme, diable ou Dieu, selon ce qu’on craint. C’était, cet après-midi, une voix de…chien. Deux voix de chien, même.
Intrigué, j’écoutais mieux. Il me parut alors que le vent n’était pas en cause, et qu’il y avait bien, pas très loin de moi, des gémissements de bêtes blessées, affamées, coléreuses. Je regardai mieux, aperçus un de ces petits toits de chaume qui, collés au sol, protègent les puits d’accès aux marnières. Je m’approchai, compris qu’on avait jeté là deux pauvres bêtes qui finiraient pas s’entredévorer.
Je retournai chez moi, en repartis avec mon valet et tout un matériel pour sortir les animaux de ce mauvais pas. C’est moi qui descendis, au grand dam de François, qui craignait que je ne tombasse, que je me fisse mordre. J’en avais pourtant vu d’autres !
Je fus au fond du puits. J’avais porté de la nourriture, des chandelles pour éclairer les soins qui seraient peut-être nécessaires, des attelles, et des sacs pour remonter les malheureux condamnés. Je vous épargne les détails. Tout ce sauvetage nous entraîna jusqu’à la nuit.
Nous sommes revenus dans l’obscurité totale, François tirant avec une corde le plus gros chien, qui n’était pas blessé, et moi portant le plus petit, dont la queue en panache, remuant de contentement sous mon nez, me chatouillait terriblement, me tirait des éternuements à répétition. J’ai d’ailleurs pris froid, malgré le bain de pied dans l’eau chaude et la tisane auxquels me condamna François. Je tremble de fièvre, mais je suis heureux : j’ai sauvé deux créatures innocentes, qui me rappelleront mon cher Mâtho. La nouvelle que je tirerai de l’aventure n’en sera pas moins horrible.

Votre affectueux G. de M. »
Avril 1999

Guy de Maupassant adolescent et son chien Mâtho (Copyright magazine Littéraire)

Ici je crois bon d’ouvrir une parenthèse sur le phénomène des marnières qui n’est peut-être pas connu de tous nos internautes…
Selon Pline l’ancien (cet écrivain trop curieux, qui, en 79, périt d’avoir voulu observer de trop près l’éruption du Vésuve détruisant Stabies, Herculanum et Pompéi) les Gaulois, déjà, amendaient leurs terres avec de la marne, pour en ôter l’acidité. Creusaient-ils pour autant de vraies marnières ou se contentaient-ils de se servir dans les trous naturels des grottes, des falaises ? La chose n’est pas précisée. On continua au moyen-âge, mais ce phénomène ne prit vraiment de l’ampleur que sous le règne de Louis XIV, pour connaître son apogée au XIX° siècle, et son extinction après la seconde guerre mondiale. Le mode d’emploi était toujours le même : on creusait un puits, pour, traversant les diverses couches géologiques, atteindre cette marne, et, creusant alors à l’horizontale, transformer le sous-sol en gruyère. Quand les terres arables avaient reçu une dose suffisante de cet engrais naturel, on abandonnait la marnière, rebouchait le puits, plantant parfois un poirier juste à côté. C’était une signalétique sommaire mais efficace pour les générations à venir. Sommaire car si elle indiquait le puits, elle ne disait rien ni de la profondeur de la marnière, ni de sa taille. La transmission de ces « détails » était essentiellement orale, ne figurant que très rarement sur les cadastres. Mais les arbres meurent, ou sont coupés, la mémoire des hommes est faillible. L’agriculture change de méthodes, on supprime les haies, les mares ; les eaux de ruissellement s’enfoncent dans les sols ; les marnières, de chambres secrètes – et sèches – qu’elles étaient, deviennent humides, friables, et finalement s’effondrent. S’effondrent dans les champs, les prairies, où elles engloutissent veaux, vaches et chiens de chasseurs. Mais bientôt les villes grignotant les campagnes, elles s’effondrent sous des routes, des lotissements. Bientôt est … maintenant, où, sur les deux départements de la Haute-Normandie, on ne compte pas moins de dix effondrements par jour. Une opération de recensement de ces marnières est lancée en 1995. Il y en aurait … 140 000 !
Sur cette apocalypse crayeuse (difficile à décréter catastrophe naturelle puisqu’elle est due à une intervention humaine ; les batailles juridiques sont rudes autour des indemnisations), retournons à mes nouvelles :

Triptyque *

Ils s’étaient connus dans les années vingt, alors que le pays pansait encore les plaies de la guerre et que les jeunes gens – ceux qui en étaient revenus – plongeaient dans le plaisir, s’évertuaient à l’étourdissement, cet espoir d’amnésie. Maxime, donc, faisait la noce, troussait les jupons, sacrifiait à tous les lieux communs du comportement et du langage. Evangéline, surveillée par une mère veuve, restait sage : on ne pouvait se dissiper quand on portait le nom d’un père inscrit sur le monument aux morts. Et puis : Evangéline vivait à la campagne, on n’y raccourcissait point les robes et les chevelures aussi rapidement que les garçonnes de la capitale. C’était une demoiselle silencieuse, qui aimait se promener dans les bois pour y faire des bouquets, y surprendre des biches, s’attendrir sur des marcassins. Un jour qu’elle était assise dans une clairière avec un livre, Maxime, qui séjournait alors chez un oncle, passa sur son cheval. Il aperçut fugitivement la belle immobile, crut à une hallucination, se jura de moins boire. Il revit Evangéline à la messe, trois jours plus tard. Elle était encore penchée sur un livre. Elle sortit du banc des femmes, pour aller communier, et Maxime remarqua de petits friselis de cheveux dans son cou, échappés d’un chignon sage. Il fit un nouveau serment : être tout à fait sobre s’il pouvait poser les lèvres sur ces mèches, dont le brun contrastait si fort avec la blancheur de la peau.
Ce ne fut pas une conquête facile, une victoire sans concessions : il fallut retourner à l’église, pour le mariage. Maxime céda, au grand regret de ses amis bambocheurs. Lesquels, s’estimant trahis, mirent une pagaille regrettable au repas des noces. Evangéline ne fit aucune remarque, mais leur tint, ensuite, définitivement, porte close.
Vingt ans passèrent. La veuve de guerre et l’oncle hobereau moururent. Le couple Fréville s’installa au manoir. Maxime continua de boire, en cachette, sans jamais être assez ivre pour perdre la dignité qu’il semblait avoir épousée en même temps qu’Evangéline. En cachette également, il eut des maîtresses. Les hommes se croient fidèles dès lors qu’ils sont discrets. Désiré, il resta beau. Evangéline, au contraire, épaissit, insensible aux reproches du séducteur :
- Le nez toujours dans vos livres. Faites un peu d’exercice, que Diable !
Elle entendit trois fois la phrase sans broncher. A la quatrième, elle leva le nez de sa lecture, et, plantant son regard droit dans les yeux de l’homme en bottes, elle répliqua :
- Mais, mon bon ami, de l’exercice, vous en faites pour deux.
Il n’insista pas, trouvant la phrase ambiguë. L’heure n’était pas aux subtilités : le pays subissait une autre guerre. Maxime entra naturellement dans la résistance, et ne vit pas, tout occupé de ses nouvelles aventures, qu’Evangéline se couperosait, perdait ses cheveux. Un soir, elle annonça :
- Je ne dormirai plus avec vous.
Il se crut percé à jour – bien qu’il ait rompu sa dernière liaison – soupçonna une jalousie, un caprice de femme ménopausée peut-être, et osa demander :
- Pourquoi ?
Elle lui révéla une maladie de peau, contagieuse. Il la regarda mieux, atterré soudain de lui découvrir une marque rouge sur le visage, une chevelure éclaircie. Elle ajouta :
- Il n’y a pas de traitement. Bientôt je porterai une perruque. Faites-moi la grâce de ne pas la remarquer. Et ne fixez pas ma tache avec insistance. Demain, j’y mettrai du fard.
Le fard ne dissimula pas vraiment la tache, mais la perruque rendit quelque chose de sa beauté passée à Evangéline. Une beauté bizarre, qui résidait surtout dans cette masse de cheveux étrangers, très longs, qu’elle n’attachait jamais, afin qu’ils missent une ombre propice autour du visage altéré. Ce leurre n’avait pas été facile à trouver dans la période guerrière où l’essentiel manquait, était réquisitionné. Maxime, qui avait bien d’autres soucis avec le réseau dont il était le chef, ne posa pas de question, mais il marqua une certaine douceur dans ses conversations ultérieures avec son épouse. Seul dans son lit il lui arrivait de penser à elle avec tendresse. Et de regretter, dans le même moment, la maîtresse qu’il avait quittée. Une bien belle femme, imprudente, qui se commettait avec l’ennemi.
Le débarquement américain eut lieu. On put crier victoire. Certains décidèrent de vengeances sommaires. Un soir, Maxime remarqua des troubles dans le service du dîner, comme si le personnel, par ses maladresses, voulait attirer son attention. Il laissa Evangéline quitter la pièce et attendit les nouvelles assis dans une bergère, près de la fenêtre. La pie familière venait y dérober les croûtes de fromages déposées pour elle. L’oiseau se posait à peine, éclair blanc et noir, repartait vers le cèdre avec un cri de triomphe. Le cèdre sombre dans le couchant pâle, comme une estampe japonaise. Tout ce paysage, qui sentait le foin chaud, était très doux, très paisible. Que pouvait-il arriver dans cette campagne rendue à son éternité ? Au cinquième passage de la pie, Maxime cita Virgile, les yeux embués. Le majordome était revenu, comme prévisible, et attendait que son maître l’autorisât à parler. Dans un soupir, ce dernier se décida :
- Qu’y a-t-il, Louis ?
L’autre toussa, pour se dénouer la voix, s’assurer que la terrible nouvelle passerait d’un trait, selon une phrase préparée à l’office, avec la cuisinière et Jamie, la petite bonne :
- Monsieur, il est arrivé malheur à Léocadia Mésangère.
Maxime frissonna au nom de son ex-maîtresse, et demanda, sans regarder Louis :
- Où est-elle ?
Louis hésitait à poursuivre. La pie ne venait plus sur le rebord de la fenêtre, et le silence était total. La pendule sonna neuf coups. Maxime répéta sa question. Et Louis avoua :
- Dans la marnière, Monsieur.
Il ajouta encore :
- Ils l’ont jetée. Dois-je vous dire les noms ?
Maxime parut réfléchir, se souvenant peut-être qu’il était le maire du village. Il dit finalement :
- Plus tard, Louis. Vous pouvez disposer.
Il resta dans le fauteuil jusqu’à ce que la nuit eût complètement dévoré le paysage dans le cadre de la fenêtre. Il se leva, lourdement, comme s’il avait pris dix ans en quelques minutes. Il monta chez sa femme, n’entra pas ( il respectait son souhait de n’être plus visible dès lors qu’elle ôtait sa perruque) et annonça, à traversa la porte :
- Je serai absent une partie de la nuit, Evangéline. Si je ne rentrais pas, prévenez Louis, il saura où me chercher.
Il entendit qu’Evangéline se levait, passait au cabinet de toilette. Il tourna les talons avant qu’elle n’apparût, ajoutant :
- Pour ce soir, laissez-le dormir.
Il fureta un moment dans une remise, en sortit avec un sac et une lanterne sourde. Dans l’obscurité de sa chambre, la femme chauve se tenait debout et regardait la silhouette s’éloigner, n’être plus qu’une flamme minuscule, disparaître, tel le feu follet d’un cimetière.
Maxime coupa à travers champs. Le ciel était plein d’étoiles. Il faisait tiède. Une belle nuit pour faire l’amour. Une nuit comme il en avait tant eu avec Léocadia. Il pensait à elle avec passion, revoyait tous leurs moments de fureur amoureuse, entendait tous leurs cris de plaisir. Elle le menait jusqu’aux tremblements et aux larmes, comme aucune autre femme n’avait su faire. Il ne l’avait pas quittée sans regrets. Parvenu au puits qui ouvrait la marnière il fut pris de remords : pourquoi ne l’avait-il pas protégée, prévenue ? Descendant par l’échelle de corde tirée de son sac et amarrée à un chêne, il se demanda si elle avait été jetée vivante dans ce trou. Il s’arrêta à mi-hauteur, écoutant le silence, craignant une plainte. Il parvint au fond. Il décrocha la lanterne de son cou, la leva au-dessus de sa tête. Il n’eut pas à chercher : elle gisait tout près, tombée à plat ventre, son bras droit et sa jambe gauche dans des positions inhabituelles. La jupe s’était relevée dans la chute et laissait apparaître les cuisses, le début des fesses. Il s’agenouilla, mêla pleurs et baisers sur le cul magnifique. Il retourna le corps, remettant les membres en ligne, évitant de regarder le visage. Il déroula la corde qu’il portait à l’épaule, la passa autour de la morte avec des mouvements très doux, comme s’il craignait de la blesser. Et, s’étant saisi de l’autre extrémité du chanvre, il remonta son échelle. Sorti du puits, il souffla un moment, puis il tira le lien. Le corps commença à bouger. Il l’entendait se cogner aux parois. Il avait mal dans sa chair, à chaque coup qu’il percevait. Jamais il n’avait eu conscience d’aimer à ce point cette femme-ci. C’était une douleur foudroyante. Il crut qu’il ne parviendrait jamais à la sortir de cette tombe et qu’il mourrait dans l’effort. Il perdit conscience du temps, et n’aurait su dire, quand enfin le cadavre apparut, combien d’heures ou de minutes il avait passé à sa macabre besogne. Il était épuisé, au bord du malaise, mais il ne s’arrêta pas, sachant qu’il ne pourrait plus reprendre. Il hissa la morte sur son dos. Elle lui sembla plus lourde que lorsqu’elle était vivante. Lourde et atrocement silencieuse. Où s’étaient envolés le rire, les larmes, les cris, le pépiement d’oiseau, toute cette rumeur de leurs joies ? Il s’en voulut de n’avoir pas toujours demandé, lorsqu’ils faisaient l’amour :
- Je ne te fais pas mal ? Tu n’es pas fatiguée ? Tu veux encore ? Est-ce que c’est mieux comme ça ?
Au bout de quelques mètres il chancela sous la charge, tomba à genoux. Il pensa au Christ, dans sa montée au calvaire. Au Christ peint par Le Tintoret, à la Scuola Grande di San Rocco, dans Venise : sous un ciel bas, de plomb et de soufre, écrasant la montagne sombre qui occupe les deux tiers du tableau, Jésus, courbé, porte sa croix ; devant lui, tout en haut de la toile, dans un angle, un homme le tire par une corde, passée au cou du supplicié ; les deux larrons sont halés de la même manière. Trois bêtes qu’on même à l’abattoir : il y avait pensé chaque fois qu’il avait rencontré, dans ses prairies, des maquignons en blouse emportant des vaches terrifiées, qu’on hâtait vers la mort à coups de bâton. Des bribes de prières lui revinrent aux lèvres, en désordre. Il appela sa mère, qu’il avait si peu connue et qui était morte depuis quarante ans. La confusion de son esprit était extrême. De la salive coulait de sa bouche ouverte, se mêlant aux larmes, à la morve.
Quand il parut au manoir, les merles annonçaient l’aube imminente, de leurs trilles espiègles. Evangéline et Louis étaient sur le perron, prêts à partir le chercher ; la cuisinière leur tendait une couverture, Jamie pleurait. Il crut voir la Vierge, Jean, les Saintes Femmes portant le linceul. Il tomba évanoui.
Il reprit conscience dans son lit. Sa femme était auprès de lui, parlant bas avec le curé. Il lui fallut un peu de temps pour se souvenir des évènements de la nuit. Il regardait ses hôtes, hébété, comme frappé de stupeur. Enfin, il demanda :
- Où l’avez-vous mise ?
Evangéline répondit :
- Dans ma chambre. Je dormirai au salon jusqu’à demain.
Il interrogea :
- Demain ?
Ce fut le curé qui le renseigna :
- Nous l’enterrerons à quinze heures.
Evangéline ajouta :
- J’ai pensé à notre caveau familial. Cela vous convient-il ? Maxime tendit la main vers sa femme, soufflant :
- Merci. Pardon.
Il se rendormit. Se réveilla l’esprit plus clair , la fièvre tombée. Il demanda la permission d’entrer dans la chambre interdite, pour voir Léocadia. Elle ne portait plus les vêtements souillés, sanglants, déchirés dans lesquels il l’avait trouvée. Evangéline lui avait passé une de ses robes anciennes, blanche, avec un empiècement de dentelle, qu’elle avait achetée à Burano, pendant leur voyage de noces. Et elle avait glissé un bouquet rond, de roses safran, très parfumées, entre ses mains jointes. Il s’exclama :
- C’est atroce !
Evangéline crut à un reproche, demanda :
- Souhaitez-vous autre chose ? Un chapelet ?
Il précisa :
- Non, non, vous avez bien choisi. Je parlais de son visage tuméfié. Combien de coups lui ont-ils donné ? Et ils l’ont tondue jusqu’au cuir. Avec quels outils de boucher ? Son crâne est plein d’entailles.
Il tomba assis dans un fauteuil, ne parla plus, fixant, fasciné, cette tête qu’il ne reconnaissait plus. Evangéline prit des pots sur sa coiffeuse et tenta d’atténuer les traces de violence avec ses fards. Elle opérait avec douceur, patience, obstination, calmement. Maxime s’apaisa. Il avoua :
- Je l’ai bien aimée.
Evangéline reconnut, sans se tourner vers lui :
- Je l’ai toujours su. A ces bouquets de roses que vous emportiez en cachette.
Il ajouta :
- Mais vous aussi je vous aimais.
Il tendit une main vers elle, qui semblait avoir terminé son office. Elle pria :
- Encore un moment.
Puis, marquant à peine une hésitation, elle ôta sa perruque et la posa sur la tête de la morte.

Mai-juin 2000

C’est beaucoup plus tôt que je m’étais essayée à écrire une nouvelle dans l’esprit Maupassant, et dont l’idée m’était venue en admirant ces champs de colza qui fleurissent ma région au printemps. Ces champs que Maupassant avait célébrés dans la Maison Tellier, en promenant « à travers les récoltes jaunes et vertes, piquetées de rouge et bleu, cette éclatante charretée de femmes qui fuyait sous le soleil »

Colza *

Elle n’avait pas trois semaines quand on la sortit pour la première fois dans la cour.
La lumière d’un après-midi chaud, trop dure pour ses yeux de nouveau-né ordinairement reclus dans une chambre sombre, la lumière la fit d’abord pleurer. Mais on n’écoutait pas ses cris. Elle était seule, sa mère entrée à l’étable, son père disparu aux champs. Elle s’habitua au bleu, au blanc du ciel, qui devinrent de vraies couleurs, après avoir été une sorte d’éblouissement douloureux. Le nuage cessa d’être flou, prit une forme particulière, qu’elle ne put hélas comparer à aucune autre tant une vie de vingt jours manquait d’expériences. Elle ne pleurait plus, mais regardait. Et ses très délicates narines roses, à peine plus grandes que celle du chat, s’ouvraient à des parfums inconnus. Elle ne s’était jusqu’alors ébrouée que dans l’odeur maternelle et le remugle des vieux murs noircis par les feux de cheminée, pollués par des générations de sommeils. Le colza était en fleurs. La senteur jaune se posa sur le couffin comme une nappe invisible agitée par les dix mille doigts de la brise. Ce fut la plus longue et la plus tendre caresse que l’enfant ait jamais connue. Et, dans les plis de cette mousseline fleurie, elle s’endormit confiante, comme retournée au ventre premier.
La saison continua d’être chaude. On sortit la petite fille chaque après-midi. Il arriva même que sa mère lui donnât le sein dans cette cour, assise sur un banc. Et la vision de l’enfant s’enrichissait de ces changements de posture : elle découvrait les bâtiments de briques rouges, mates, alternées de briques noires, vernissées, et la ligne des peupliers, où la lumière, devenue verte, frémissait sur chaque feuille ; par le portail toujours ouvert, elle happait le trait gris de la route, immobile, et l’énorme tache, mouvante, onduleuse, du champ de colza, dont le jaune acide pâlissait le bleu du ciel, là où les deux couleurs se rencontraient sur l’horizon.
L’intérêt de l’enfant se porta ensuite sur les animaux et les insectes : chien tirant sur sa chaîne quand passait le chat, poules rousses picorant la poussière de la cour, vol lourd des corbeaux au-dessus des toits d’ardoises dont ils semblaient avoir emprunté le jais incertain, papillons traversant l’air de leurs danses saccadées.
On coupa le colza. L’été vint, gâté par des orages. Puis l’automne, l’hiver. La petite fille grandit dans le cycle des saisons. Tout son univers était limité à ce village dont l’église, ceinte du cimetière, perchée sur une motte médiévale, semblait surveiller les maisons de briques, les fermes fortifiées et la Saâne, qui courait dans les prairies après avoir traversé le bois. C’était une enfant silencieuse, un peu sauvage, préférant l’étable à la maison, et les champs à l’école. On la regarda bientôt comme étrange. Mais elle devint jolie, et l’hostilité latente des villageois tomba finalement. Pour ses vingt ans on la fiança à un cousin, dont les parents possédaient une terre contiguë à celles dont elle hériterait. Le repas de fiançailles eut lieu après les moissons, le 3 septembre 1939. Comme elle découpait le gâteau, un oncle, qui avait écouté la TSF, annonça : mes enfants, la guerre !
La fiancée demeura le couteau levé, tremblante, muette, tandis qu’autour d’elle la famille s’agitait, renversait les dernières bouteilles de cidre sur le drap faisant office de nappe. Chacun rentra chez soi. La promise et sa mère furent seules dans la cour, affaissées contre la table qu’on avait dressée là, sous le soleil. La mère pleurait à gros bouillons. La jeune fille, n’ayant pas lâché le couteau, fendait rageusement les tresses de blé dont on avait décoré le milieu du drap. Des mouches noires se posèrent sur le glaçage rose du gâteau, et s’y enlisèrent.
La peur s’installa, creusa son lit dans tous les villages, toutes les villes. L’ennemi avançait. Il faudrait partir, il fallut partir. Le colza était de nouveau en fleurs. On se mit sur les routes, avec les voitures, les vélos, les charrettes, emportant l’or et les matelas. Par le portail ouvert, la jeune fille les vit passer. Tous, ceux du village et des hameaux, sa parentèle, ses père et mère. Elle seule restait, obstinée, sourde aux appels, aux prières, incapable d’expliquer pourquoi elle ne partait pas. Quand le dernier dos du dernier habitant se fondit dans le paysage, quand la rumeur de l’exode s’éteignit avec le dernier grincement de charrette, le dernier cri des fuyards, la jeune fille s’avança vers le champ de colza, s’y coucha pour dormir.
Elle coula des jours bizarres, seule avec les animaux, traversant les cours vides, les pâtures désertes, pour aller traire les vaches, ramasser les œufs. Elle ne savait comment écouler cette provende sans destinataires, mais elle ne se résignait pas à la voir perdre. Elle fit du beurre, le sala, le rentra au frais des caves, près des fûts à cidre. Puis elle confectionna des gâteaux. Et quand les habitants du village revinrent de leur bref exode, ils trouvèrent un festin de génoises, de galettes, de sablés, de cakes et de flans, de choux crémeux et de bavaroises nappées à la gelée de groseilles.
Vu le moment, on jugea immorale cette débauche de gâteaux. Mais comme on avait faim après tous ces jours sur les routes, toutes ces nuits dans les fossés, on mangea. Et, sur la digestion, quand le calvados délia les langues, échauffa les esprits, on reprocha à la pâtissière improvisée d’avoir gâché le précieux sucre, qui ne tarderait pas à faire défaut. On lui gardait rancune de n’avoir pas eu peur, de figurer, en quelque sorte, le dernier soldat d’un fort qui n’avait pas été pris. La vie recommença, sans changements très notables, hormis la présence d’Allemands au château du village voisin, et l’exil intérieur de la jeune fille. On écoutait la radio au fond des granges, on enterrait l’or et les armes, on levait les yeux au passage des avions allant bombarder les villes ; mais, surtout, on s’occupait des bêtes, et des champs, comme on avait toujours fait depuis mille ans. A la force de l’envahisseur, on opposait la patience paysanne, au bruit des armes, le silence cauchois.
Une rumeur circula, le 19 août 1942 : Dieppe était repris aux Allemands, les Anglais et les Canadiens débarquaient là. L’espoir fit oublier l’heure de la traite, on voulait se porter vers la mer, fraterniser dans l’écume. Mais le soir tomba sur une défaite : les alliés n’avaient pu avancer au-delà des plages. Les galets étaient rouges de sang. On retourna aux vaches, au silence. La jeune fille cessa de fréquenter l’église, où elle avait ponctuellement accompagné sa mère, ses tantes. Elle cessa également d’écrire au cousin-fiancé, prisonnier à Dortmund. On la vit plusieurs fois avec un officier allemand, près du château occupé. Ils regardaient les champs, traversaient les bois, se penchaient ensemble sur l’eau des douves, et les mèches blondes de l’une frôlaient alors la casquette de l’autre. La jeune fille souriait.
A l’automne 43, elle parut grosse. Et quand elle accoucha d’un garçon, en janvier 44, l’officier se présenta à la ferme. Il fut éconduit, dès le portail, par le maître de maison qui, sur les registres d’état civil, déclara son petit-fils né de père inconnu.
Un second débarquement eut lieu, sur toute la côte, en juin. On vit disparaître les Allemands, paraître les Américains. Puis tout rentra dans l’ordre. Le village se referma sur la paix. On fut à nouveau entre Cauchois, exception faite de l’enfant blond. On fit d’ailleurs bien sentir à cet enfant qu’il n’était point aimé du clan, mais seulement toléré. Et, marchant sur les traces de sa mère – son unique rempart – il connut lui aussi cet exil intérieur qui avait précédemment frappé sa génitrice. Il fut encore plus sauvage qu’elle ne l’avait été. On le vit se battre avec son grand-père, un jour d’enterrement. On l’accusa d’avoir tué sa grand-mère de chagrin, bien qu’elle fût morte d’une mauvaise grippe trois ans avant la bataille mémorable avec l’aïeul. Ce dernier mourut à son tour, d’une chute dans l’escalier de sa cave, où il avait coutume de ne pas éclairer. Par bonheur, le petit-fils était à ce moment-là en Allemagne, pour son service militaire : on ne put l’accuser d’avoir poussé le vieux.
Il ne vint pas aux funérailles, et sa mère s’y montra vêtue à son ordinaire, sans rien qui indiqua le deuil. Elle se tenait très droite, dans l’allée du petit cimetière, à une certaine distance du cercle familial où de nouvelles générations étaient venues relever les anciennes, assurer la pérennité du clan, la durée d’un nom déjà inscrit sur d’autres tombes. Le cousin qui avait été autrefois son fiancé n’attendit pas la fin cette journée pour lui proposer le rachat de certaines terres, celles-là mêmes dont l’avait dépouillé l’engagement rompu. Elle accepta le marché, autant pour faire injure au mort que pour se débarrasser d’une troupe d’ouvriers saisonniers difficiles à gouverner. Elle vendit tout ce que l’autre désirait, à l’exception du champ devant le portail, où, cette année-là, le lin remplaçait le colza. Il y avait cinquante ans que son regard se posait sur ce champ, quotidiennement. Il s’y posa donc un soir de mai, au soleil couchant, alors que deux hommes, à contre-jour, traversaient la route, pénétraient dans la cour. Elle reconnut son fils, parce qu’elle l’attendait, mais elle n’identifia pas immédiatement le second visiteur. Et pourtant, à un certaine raideur qu’avait l’homme dans sa démarche, à la manière dont il semblait encombré de son propre corps, il lui paraissait familier, d’une familiarité ancienne, douloureuse, troublante. Quand il passa le porte, elle le reconnut enfin :
- Hans !
Puis, ayant prononcé ce nom, elle se mit à trembler, n’osant franchir le dernier mètre qui les séparait. Les deux hommes s’étaient également arrêtés, et le silence était terrible, que soulignait le carillon de la vieille horloge marquant tous les quarts d’heure. Le fils s’avança tout de même, vers le buffet, dont il tira trois assiettes, d’un service qui n’était utilisé qu’aux fêtes familiales, et trois verres taillés, la boîte des couverts en argent. Puis, s’étant râclé la gorge, il demanda :
- Maman, as-tu fait un gâteau ?
La question sortit la femme de son immobilité, de son silence. Elle retrouva les gestes quotidiens , pria son ancien amant de s’asseoir, pendant que son fils disparaissait à la cave, d’où il remonta avec une bouteille de vin, boisson exceptionnelle en ce pays de cidre. Les deux hommes restèrent une dizaine de jours, pendant lesquels ils essayèrent de convaincre la femme de les suivre en Allemagne, où le plus vieux désirait rentrer et le plus jeune s’installer définitivement. Elle parut un moment fléchir, hésitante, puis annonça qu’elle ne partirait pas, mais que le fils pouvait disposer de tout l’argent qu’avait rapporté la vente des terres. Elle n’étayait son refus d’aucun argument, et les deux hommes partirent sans comprendre.
Elle vécut encore une quinzaine d’années, solitaire dans la ferme où des petits-enfants blonds, qui ne parlaient pas sa langue, vinrent parfois la distraire, à Pâques, au mois d’août. Puis, un jour de mai, prise d’une grande lassitude, elle se coucha au milieu de l’après-midi, son regard tourné vers la fenêtre, le portail, le champ qu’elle avait refusé de céder au cousin. Le colza en fleurs y semblait une mer jaune, houleuse, phosphorescente sous le ciel plombé. Et le vent d’ouest, brassant la chaleur d’un orage imminent, poussait vers la ferme, vers le lit, tous les parfums de cet océan soufré. La femme regardait intensément, dans l’attente d’un grondement, d’une lueur blanche zébrant l’horizon outremer, d’un nuage crevant sur la plaine ; dans l’attente aussi d’une révélation, d’un mystère enfin éclairci. Un coup de tonnerre claqua, dans le même temps qu’une lumière brève, fulgurante, traversait le ciel, tombait sur le champ, illuminait la moribonde. Et, dans ce fracas, dans cette lumière, elle comprit ce qui l’avait toujours vissée à sa terre natale : c’était, inavouable, l’amour d’un champ qui fleurissait jaune. Elle n’avait vécu que pour retrouver, chaque saison, cette couleur intense, ce parfum unique. Ayant compris cela, elle mourut, le champ enfin effacé de son regard. Dans la cour, le chien tirait sur sa chaîne, au passage du chat, et un papillon fuyait la pluie, dont les premières gouttes martelaient le colza.

Avril-Mai 1988


Copyright Jean-Luc Lemaitre Photos de Normandie et d'Ailleurs

Cette nouvelle (écrite pour un concours régional que je ne gagnais pas) fut la première que me publia, en 1993, la revue Rouen Lecture, créée l’année précédente (et qui fêta son n° 100 à l’automne 2006). Elle demeure la préférée de Philippe Galmiche, son directeur.
On s’étonnera peut-être de l’importance accordée, dans ces deux dernières nouvelles, à une guerre que je n’ai pas connue. Mais je suis née dans un village (Beaumont-le-Roger) qui avait particulièrement souffert, car, non seulement il avait été occupé, comme tout le pays, mais les Allemands y avaient installé, sur la colline le dominant, un de leurs plus importants terrains d’aviation. Quand les Alliés bombardèrent (40 fois) ce terrain, le village fut également arrosé. Celui qui deviendrait mon père n’y était plus, prisonnier en Allemagne (1940-1945), mais celle qui deviendrait ma mère, y vécut, avec son jeune fils, des années douloureuses, n’y ayant bientôt plus – à cause des bombardements – ni travail ni maison. Quand la guerre prit fin, que mes parents se retrouvèrent, commencèrent une nouvelle vie, ils parlèrent peu – comme tous leurs compatriotes – de ces années-là. Mais ce peu que je glanais, dans les conversations autour de moi imprégna probablement assez mon esprit pour que j’en écrive plus tard. Si Colza fut totalement inventée (ce n’est pas une histoire vraie, mais possible, probable, d’amours ayant parfois existé entre ennemis), Triptyque rapporte des faits avérés, car – je le tins de plusieurs personnes – on ne jeta pas que des animaux dans les marnières…
Essayant toujours de me calquer sur ce Maupassant que je m’étais choisie pour maître, je récidivais encore dans une autre nouvelle :

La demande en mariage *

Elle avait dit oui ! La demoiselle du château avait dit oui au modeste employé de banque. Modeste mais plein d’avenir ; c’est ce qu’il devrait démontrer aux parents de sa promise. Par bonheur des bourgeois sensibles à l’argent et non point des hobereaux entichés de particules, férus de généalogie. Le château n’était dans la famille que depuis trois ou quatre générations, racheté sous l’empire par un aïeul enrichi dans les fournitures aux armées.
Marc-Aurèle récapitulait toutes ces informations en marchand d’un bon pas vers la gare de Rouen, où il habitait, travaillait, espérait faire vivre Antoinette lorsqu’elle serait devenue sa femme.
Ils se marieraient à la campagne, c’était une affaire entendue, pour sacrifier à la coutume de convoler sur les terres de la fiancée autant que pour plaire à la demoiselle très romantique qui, pour l’occasion, prétendait rouvrir au culte la chapelle du château, depuis longtemps abandonnée aux araignées. Elle avait déjà mis le curé du village dans la confidence, et il devait être de ce déjeuner avec Marc-Aurèle.
Le jeune employé aux écritures avait emprunté, à un collègue dont le bon goût lui semblait sûr, un costume en serge de laine, et il avait acquis, chez un maroquinier de la rue de l’Impératrice, cette paire de gants beurre frais, sans laquelle aucune demande en mariage n’était recevable. Il regrettait de n’avoir aucun parent l’accompagnant car il savait que ces affaires-là se traitaient habituellement de père à père.
Il avait tergiversé à prier son parrain ou son directeur de remplacer ce géniteur défunt, et s’était finalement décidé à affronter l’événement dans son ordinaire solitude. Le parrain buvait, et le directeur n’était pas de ses familiers, même s’il avait eu l’honneur de déjeuner deux fois à sa table. L’un et l’autre seraient conviés ultérieurement, pour la cérémonie. Peut-être serait-il habile de convaincre le directeur d’être le témoin du marié : cela conforterait les beaux-parents quant à l’avenir de leur gendre, et impressionnerait le patron de Marc-Aurèle. Il était toujours grisant d’être invité dans un château, quel qu’en fût l’état.
Celui-ci semblait bien conservé, si on pouvait se fier au talent d’aquarelliste d’Antoinette. Elle avait offert sa dernière œuvre à Marc-Aurèle, qui l’avait suspendue au-dessus de son lit, là où, généralement on pendait un crucifix orné de buis béni. Marc-Aurèle n’avait guère de religion ; il se rendait même, secrètement, aux réunions de La Libre Pensée, où il entendait, sur l’avenir, des considérations moins optimistes que celles d’Antoinette.
Au moment d’acheter son billet de train, il hésita : voyagerait-il en troisième classe, ce qui était conforme à ses revenus autant qu’à ses habitudes économes, ou en première, histoire d’influencer favorablement le chef de gare d’Auffay, qui connaissait probablement les habitants du château ?
Il opta pour la solution intermédiaire, qui ménageait sa bourse, et éviterait de froisser l’employé des chemins de fer, peut-être susceptible.
Le voyage se déroula paisiblement.
Marc-Auréle était seul dans son wagon. Le train s’arrêtait souvent, et le jeune homme se penchait alors à la portière, pour regarder les voyageurs sur le quai.
Beaucoup de paysans semblaient utiliser la troisième classe, pour se rendre sur les marchés, empesés dans leurs blouses, courbés sous le poids de leurs paniers, d’où émergeaient parfois la tête surprise d’une volaille.
A Yvetot, un monsieur en gilet brodé, qui fumait un gros cigare, descendit du wagon de première, accompagné d’une dame en chapeau, encombrée de bagages. Contemplant les uns et les autres, Marc-Aurèle se félicita d’avoir un billet de seconde classe. Il était à sa juste place, ce qui augurait bien du succès de sa démarche.
Le train repartit dans la campagne verdoyante. La légère brume du matin s’était levée, et le feuillage des saules bordant les rivières des prairies, agité d’une brise tiède, clignotait dans la lumière. Enfin ce fut Auffay. Enfin au fait, se permit de rire intérieurement Marc-Aurèle, baissant la vitre d’impatience.
La gare était précédée d’un potager où les légumes prospéraient. Marc-Aurèle pensa aux soupes conjugales qui l’attendaient, et il fut encore plus amoureux.
Le quai était désert, et la gare, et la place derrière la gare. Marc-Aurèle fut étonné car Antoinette avait promis que le tilbury du château serait à sa disposition.
Il attendit un moment, maudissant le cocher qui devait s’être attardé auprès d’une gueuse.
Puis, vérifiant l’heure de sa montre à l’horloge de la gare, il se décida à partir d’un bon pas, n’osant déranger le chef de gare pour s’assurer de la direction à prendre.
Il eut bientôt trop chaud dans son costume hors saison, et préféra ôter la veste que risquer de présenter des auréoles de sueur sous les aisselles quand il ferait sa demande. Il pensait trouver le tilbury en chemin : rafraîchi par le vent du galop, il pourrait alors remettre le vêtement et se présenter impeccable, ayant aussi reboutonné son col de chemise.
Il marcha pendant trois kilomètres sous le soleil de midi sans rencontrer personne. La campagne avait de nouveau succédé aux maisons blotties autour de l’arrêt ferroviaire. Les moissons étaient faites, et le jaune intense des chaumes fatiguait le regard.
Marc-Aurèle décida de s’asseoir quelques minutes sur une borne accolée à la porte cochère d’une grosse ferme, plantée dans l’or du paysage comme un fort romain.
La porte était entrebaîllée. On le vit, et un valet, sommé par madame depuis la maison des maîtres, le pria d’entrer.
Il accepta ces civilités bienvenues, confus cependant d’être surpris avec son mouchoir sur le crâne, noué aux quatre coins. Il fut étonné du maintien de la fermière, des meubles précieux et objets raffinés qui l’entouraient, dans cette grande pièce où elle déjeunait avec son mari. Il remarqua un portrait de Louis XVI, sur le manteau de la cheminée, une croix d’or filigranée au cou de son hôtesse, qui lui parut vêtue à l’ancienne mode. Il accusa mentalement ce recul des campagnes, qui ne permettait pas de vivre au goût du jour, d’être informé. Le journal était-il seulement distribué en ces terres éloignées de la capitale normande ? Il n’osa poser la question attentif au pichet de cidre qu’on approchait de lui.
Il but un verre, puis deux, s’excusant d’avoir tellement soif, et, la langue déliée par l’alcool, il se vanta d’être le fiancé attendu au château. Les visages, instantanément, se fermèrent, et le silence foudroya la tablée. Le maître de maison finit cependant par articuler :
- Monsieur, je ne vous retiens pas.
Et il ajouta, dans un sourire énigmatique :
- Les Mulet doivent effectivement vous attendre pour trancher le gigot.
Au nom de sa promise, Marc-Aurèle se sentit stupidement encouragé et demanda :
- Vous connaissez donc ma future belle-famille ?
L’hôtesse se leva, le visage subitement empourpré, et répondit :
- Ce sont nos voisins, monsieur, le château est juste derrière notre ferme.
Ayant dit, elle resta debout, comme son mari, pour signifier son congé à Marc-Aurèle. Le voyageur remercia, décontenancé de sentir l’hostilité succéder si vite à l’amabilité initiale.
On l’attendait effectivement pour trancher le gigot. On était même inquiet car le cocher, parti en retard, par une autre route, était rentré bredouille. On fit fête à Marc-Aurèle, jeune demoiselle énamourée, mère émue, père conciliant, curé débonnaire. Il se sentit accepté avant d’avoir formulé sa demande.
Il commença de manger car sa marche forcée lui avait ouvert l’appétit. Il parlerait mariage plus tard, après le dessert, c’était l’usage, quand les hommes passeraient au salon pour le café et les liqueurs. En attendant, voulant paraître à son avantage en maniant cet humour qui avait charmé Antoinette, il évoqua son arrêt à la ferme.
Le père de la jeune fille ne le laissa pas achever son récit, il se leva, ainsi qu’avait fait le fermier l’heure d’avant, et, du même ton glacé que l’autre, il articula :
- Monsieur, je ne vous retiens pas.
La maîtresse de maison laissa échapper, dans un soupir :
- Boire avec ces gens-là !
Antoinette quitta la pièce brutalement, renversant son siège dans son mouvement trop brusque, étouffant un sanglot dans sa serviette. Marc-Aurèle, trop atterré pour réagir, suivit le curé, qui, lui ayant pris le bras, l’entraînait vers la porte de la terrasse où la famille l’avait si chaudement accueilli.
Ils étaient sur le chemin qu’avait précédemment emprunté Marc-Aurèle quand Octave Mulet les rattrapa et s’adressa à l’ecclésiastique :
- Prenez donc notre tilbury, monsieur le curé, vous éviterez ainsi de passer devant la ferme pour retourner à la gare.
Toujours muet de saisissement, Marc-Aurèle grimpa dans le cabriolet que le cocher avait approché. Le cheval prit le trot, et, quand il eut dépassé les grilles marquant l’entrée du domaine, Marc-Aurèle demanda au curé :
- M’expliquerez-vous ?
Le curé posa sa main moite et replète sur la jambe du jeune homme et dit :
- Les ancêtres de Monsieur et Madame d’Assomville on dû vendre leur château à l’aïeul d’Octave Mulet et se replier sur la ferme. Cela ne se pardonne pas, ici, et on ne saurait épouser une demoiselle Mulet si on a trinqué avec un d’Assomville.
Après un silence destiné à lui rendre son souffle malmené par la digestion d’un repas écourté, le curé ajouta :
- Vous êtes le quatrième prétendant qu’on refuse pour cette raison.
Et, se penchant vers l’oreille de Marc-Aurèle, il conclut à voie basse :
- Le cocher est du bord des d’Assomville. Il arrive toujours trop tard à la gare.

Septembre 1996

Enfin je fis apparaître mon auteur de prédilection, tel que me l’avait montré une indiscrétion des frères Goncourt dans leur journal. Je ne fus pas, cette fois, assez sacrilège pour emprunter de dire je à sa place dans une lettre qui n’a jamais existé, car le récit qui l’introduit est fait par une jeune femme :

Le Réveil bleu *

C’est la pluie qui m’a tirée de mon sommeil, giflant les carreaux. La pluie ou l’impatience, peut-être.
J’ai allumé la chandelle, pour voir où trottaient les aiguilles du réveil bleu. Il était 4 heures 20. 4 heures 20, par une froide nuit de novembre 1890, dans une chambre inconnue, où le feu s’est éteint. A sortir si peu que ce soit mes bras, mon buste, pour saisir le bougeoir, j’ai frissonné ; Je souffle la chandelle, me renfonce entre les draps, sous l’édredon rouge. Petite ourse hiberne dans sa grotte, disait maman, dans notre maison du quai. Je grognais, pour l’assurer que j’étais bien cet enfant d’animal sauvage, et que j’allais mordre si elle essayait de me tirer du ventre sombre et chaud de mon lit. Elle plongeait ses bras à l’intérieur de ma caverne, et me saisissait, frétillante comme un poisson pris au chalut. Je la mordais, ainsi qu’annoncé, très doucement, pour ne pas lui faire mal, et pouvoir respirer l’odeur de sa peau, dans le pli du coude, là où battait la veine bleue. Elle sentait l’herbe, la lessive, le lait. Et le feu refroidi, comme dans cette chambre d’hôtel, rue Verte, à Rouen.
J’aurais pu économiser la nuitée, en prenant le train du matin, si je n’avais craint d’arriver trop tard. Je n’ai pas d’invitation pour la cérémonie, mais je veux être au premier rang du public, face à la tribune officielle. J’ai apporté mon pliant, et un livre pour patienter : Bel Ami. On dit que c’est aussi le nom d’un bateau, ancré dans une mer bleue et sans marées, près d’un quai où un soleil constant baigne de vieilles frileuses.
Il fuit toujours, Monsieur de Maupassant. Quand ce n’est pas sur l’eau, c’est dans les airs, en ballon, comme fit Gambetta quittant Paris assiégé par les Prussiens, il y a vingt ans. L’année de ma naissance, sur la haute falaise battue des vents. L’auteur de Bel Ami n’avait encore rien publié, et ce n’est pas dans ses livres que j’ai appris à lire.
Maman a eu cette fantaisie que j’aille à l’école, moi, une fille de pauvresse. Elle disait que si Messieurs Guizot et Falloux avaient fait voter des lois pour l’éducation des enfants, il fallait les soutenir. Et elle était fière de pouvoir citer le nom de la première bachelière française : Julie Daubié, de Lyon. J’ignore où elle avait appris tout ça, car elle n’a jamais su lire. J’ai pourtant offert de lui révéler les merveilles de l’alphabet, dès que je l’ai su, mais elle n’a pas voulu :
- Perds pas ton temps avec moi, Clémence ; ma vie est faite. Avance, avance…
Elle a triomphé quand une autre loi a interdit le travail des enfants avant 12 ans, et que Jules Ferry a rendu l’école obligatoire. On m’a rapporté que ce jour-là elle est entrée au café – oui : le café, ce lieu des hommes ou des femmes de mauvaise vie – et, n’en refermant pas la porte, sa main demeurée sur la poignée, elle a déclaré :
- Ma fille sera institutrice.
Il y a d’abord eu un silence, le temps, peut-être, de s’étonner, et d’admirer la silhouette gracieuse, en contre-jour sur la lumière de la rue, puis un quidam aviné s’est raclé la gorge, pour brocarder l’orgueilleuse :
- Mais oui, Yvette, c’est ça : institutrice comme Louise Michel, la pétroleuse !
Tout le monde s’est esclaffé. Les Communards étaient encore au bagne de Nouvelle-Calédonie. Ma mère a refermé la porte, sous les rires et les quolibets. Ils ont dû lui rester fichés dans le cœur, car six ans plus tard, elle est retournée au café. Cette fois on n’eût pas besoin de me raconter : nous étions ensemble, je m’en souviens. Elle portait une robe neuve, et un bibi noir, avec des coquelicots, le premier que je lui vis. Elle a ouvert la porte du troquet, m’a poussée devant elle, et s’appuyant sur mes épaules, elle a annoncé, d’une voix forte, et âpre, une voix que je ne lui connaissais pas :
- Louise Michel est de retour. Elle débarque à Dieppe aujourd’hui. Personne ne veut nous accompagner pour l’accueillir, histoire de rire un peu ?
Personne ne s’est levé, personne n’a ri. Nous avons fait toute la route à pied, et j’avais peur que nous soyons seules à attendre cette dame inconnue. Ma mère fredonnait, comme lorsqu’elle brodait, le soir sous la lampe, pendant que je faisais mes devoirs. A mesure que nous approchions de la ville, et du bord de l’eau, nous rencontrions d’autres piétons, de plus en plus nombreux, et qui se souriaient, comme s’ils partageaient un secret. Finalement, la foule était compacte sur le quai Henri IV, quand le gros bateau a accosté, faisant mugir sa sirène. J’ai entendu crier :
- C’est elle, c’est elle ! La bonne Louise !
Il y eut des applaudissements, des rires, des casquettes jetées en l’air ; un inconnu a embrassé ma mère, qui pleurait doucement. Je ne voyais rien, j’avais peur d’être étouffée dans la bousculade. L’homme inconnu m’a perchée sur ses épaules, et, par-dessus la mer des têtes j’ai vu la frêle silhouette noire de celle qu’on attendait. Les sirènes ont cessé de mugir et la foule d’applaudir, de crier. On voulait entendre ce qu’allait dire l’exilée. Mais elle ne parlait pas, ne bougeait pas, comme pétrifiée en haut de la passerelle. Le silence est devenu total, presque terrifiant après la cacophonie. Ma mère a essuyé ses larmes, du revers de sa main, qu’elle a ensuite appuyée sur le bras de l’inconnu, comme pour s’affermir. Et elle a repris l’air qu’elle fredonnait en chemin. Son voisin a enchaîné, puis un autre, au autre encore, et, bientôt, tout le quai chantait Le temps des cerises.
Je ne sais pas si ma mère a revu l’inconnu. Ma mère était une femme sans homme.
La pluie n’a pas cessé, mais le jour s’est levé. Un jour gris, crêpé de deuil. Je quitte le lit, me lave, m’habille, vais déjeuner dans la salle commune. J’ai presque honte de ce luxe : du vrai café, un croissant. Le premier de ma vie. Je fais un vœu. Pardon maman, pour cette superstition. Je paie mon dû, demande si on m’autorise à laisser mon léger bagage derrière le guichet, sous le tableau des clefs, jusqu’à l’heure où je reprendrai le train. La patronne accepte.
Je sors, descends la rue de l’Impératrice, dépassant le jardin où des agents sont déjà en poste, près des grilles. Je tourne à gauche, vers le Gros Horloge. Je suis devant la cathédrale. Je m’arrête, pour admirer, au-dessus du portail gauche, le tympan où danse Salomé, qui inspira Flaubert. Lui aussi je l’ai lu, après Hector Malot, Georges Sand, Alphonse Daudet, Prosper Mérimée ; avant Pierre Loti, Emile zola. J’aime bien les histoires tristes, les passions uniques, qui embuent les yeux, font trembler les lignes. De Maupassant, c’est Une partie de campagne et L’enfant que je préfère. J’en sais des pages par cœur.
J’ai froid, la pluie redouble, et le vent fouette si fort que mon parapluie est inutile à me protéger. Je m’abrite un moment sous le porche, près d’un mendiant aveugle auquel je donne une pièce. J’entends les chants de la messe, je respire les effluves d’encens. Le parvis est désert, triste sous l’averse qui rend les pavés glissants. Un fiacre passe, dont les rideaux sont tirés.
Une accalmie survient. Je retourne sur mes pas, m’approche des grilles du jardin. Un agent qui me souriait gentiment m’intime brutalement d’ouvrir mon sac quand je parviens à sa hauteur. J’obtempère, sans comprendre ce revirement. Il se saisit du réveil bleu, se met à rire :
- Ah, mademoiselle est bien imprudente avec son tic-tac. J’ai cru qu’elle transportait une bombe. Vous mériteriez que je le garde.
Il hésite. Je précise que c’est un souvenir de ma mère, morte. Il veut voir aussi mon livre. Je lui montre. Il me dit :
- Vous avez de la chance que ce ne soit pas Bakounine.
Rassuré, il me rend mon bien, me laisse entrer dans le jardin.
Je lis, assise sur mon pliant, protégée de la pluie et du monde par mon parapluie. Quand je lève la tête, la tribune est emplie de messieurs en gibus et de dames portant des toques en fourrures. Lui, il est nu-tête. J’espère qu’il va parler, que j’entende enfin sa voix. Il a tant fait, dit-on, pour qu’on élève cette statue à Flaubert, son maître.
Mais c’est un autre, qui commence à discourir, ses papiers froissés par le vent, ses paroles emportées par la bourrasque. Je demande de qui il s’agit. On me répond que c’est Monsieur de Goncourt. Un gros homme roux prend le relais, longuement. Je m’informe de nouveau, apprends que c’est le maire de Rouen. Maupassant ne parlera donc pas ? Non, c’est fini. La tribune se vide, le public quitte le jardin. Je bouscule quelques personnes, pour m’approcher. Je crie dans sa direction :
- S’il vous plaît ! S’il vous plaît !
Il se retourne. Je suis frappée par son teint briqueté, son regard fixe. J’ouvre mon sac, en tire le réveil bleu, interroge l’homme que j’ai enfin devant moi, que je pourrais toucher, si j’osais :
- Le reconnaissez-vous ?
Ses yeux abandonnent les miens, examinent l’objet. Il reste muet. J’insiste :
- Vous l’avez donné à ma mère, il y a un peu plus de vingt ans.
Il me regarde de nouveau, demande :
- Etait-elle aussi jolie que vous ?
Je rougis, bafouille. Derrière lui Goncourt l’interpelle :
- Alors, Maupassant, ce lunch que vous nous avez promis dans le train, ce matin ?
Il semble hésiter. Ma gorge est nouée, les mots me brûlent. Mais je dois les prononcer, je suis venue pour ça.
- Monsieur, s’il vous plaît , souvenez-vous : votre mère allait rentrer, la mienne a dû s’enfuir de votre lit. Je suis l’enfant de cette nuit-là.
Il blêmit, se retourne vers Goncourt
:
- Ne m’attendez pas. J’ai à faire, ici.

Mars 2000

Dans ce texte, j’ai également accordé une grande place à un personnage historique : Louise Michel. Ce n’était pas la première fois que j’évoquais la Commune, car cet épisode est le nœud caché d’une autre nouvelle (Le Temps des cerises), dans la série consacrée au tableau d’Albert Fourié : Repas de noces à Yport (voir à cette rubrique).

Pour en terminer (provisoirement !) avec Maupassant, j’ai le plaisir d’informer nos internautes que la maison que cet auteur fit construire à Etretat (où il avait vécu enfant, avec sa mère et son jeune frère après la séparation de ses parents, à la villa Les Verguies), et qui était une propriété privée, a été récemment mise en vente. Le maire souhaitait l’acquérir, mais le coût étant trop élevé pour les finances de sa ville, il en appela aux instances régionales. Le conseil régional, par la voix de son président Alain Levern, a répondu présent, et cette maison devrait donc être acquise pour devenir un musée (le seul qui serait consacré à cet auteur, quand je n’en dénombre pas moins de quatre concernant Victor Hugo, à Paris, Arbois, Villequier et l’île anglo-normande où il passa son exil), une résidence d’auteurs ou un lieu de colloques. Personnellement, ma faveur irait à la première de ces trois hypothèses, qui ouvrirait ce lieu à tous, alors que les deux autres, élitistes, le réserveraient à quelques écrivains pistonnés ayant su pénétrer les bonnes filières ou à des universitaires suffisants. Maupassant est un auteur populaire, il suffirait, pour s’en convaincre (si besoin était) de relever l’audience des huit télé-films tirés de ses contes et nouvelles qui, tournés l’été dernier, ont été regardés, en mars 2007, pour chaque film de cette série, par sept millions de téléspectateurs.
Cette maison de Maupassant (construite grâce au succès de La Maison Tellier, titre qui devint le premier nom de baptême de la maison, et que Maupassant abandonna pour La Guillette car il déplaisait fort à sa mère) est d’un goût modeste pour l’époque qui affectionnait tant les grandes villas pompeuses et tarabiscotées ; et elle dissimule, sur l’arrière du jardin une de ces curieuses caloges, ces barques que les pêcheurs couvraient ultérieurement d’un toit en chaume pour en faire de très modestes habitations. Maupassant y fit installer une salle de bain, attenante à une chambre pour son domestique François Tassart, passé lui aussi à la postérité grâce à un livre de souvenirs qu’il a laissé sur notre auteur de prédilection.
Cette caloge est en photo, dans un album magnifique intitulé Promenades avec Maupassant, (d’Angéline Bourlanges et Alain Soldeville) dont je vous recommande l’agréable lecture


Copyright Alain Soldeville

Je recommande également à votre attention un ouvrage récemment paru, consacré aux aventures aériennes de Maupassant

Un ouvrage présenté par Jean Marc Montaigne, récemment paru aux éditions ASI, qui révèle, entre autres, un Maupassant talentueux et audacieux, à la fois reporter, chroniqueur scientifique et aventurier.