Mellicie hallucine


Donc, dans les ateliers d’écriture que j’assure, quels qu’en soient le nombre avec une même classe, et le(s) lieu(x), il s’agit, à chaque fois, de produire de courts textes, individuels, sur des thèmes proposés par l’enseignant ou moi-même. Je ne fis exception qu’avec des enfants trop jeunes pour maîtriser les lois de l’écriture, du récit : c’est alors moi qui écrivais, d’après leurs idées, leurs choix (voir Le voyage des deux Indiens et Les fabuleux secrets du baobab dans la rubrique voyages). Ces idées, ces choix n’étant pas toujours conciliables, les ateliers devenaient alors des leçons de démocratie, car nous votions sans cesse (à main levée), gardant, de ce qui avait été ébauché par écrit ou énoncé, ce qui paraissait le meilleur ou ralliait la majorité. Et cela à toutes les phases du récit : choix du genre, des personnages, de leurs noms, leurs âges, de l’époque, du lieu, des aventures, puis, cette structure élémentaire mise en place, choix des mots, des expressions (et nous avancions alors paragraphe par paragraphe, parfois même phrase par phrase), des dessins quand il devait y en avoir.
Le résultat d’un tel mode d’emploi était donc un récit collectif, monté à la manière d’une mayonnaise : les élèves fournissaient les ingrédients, et je fouettais le tout pour donner du corps.
Je fus à une autre occasion contrainte à ce type de récit collectif car, dans un atelier constitué de deux classes (des 1ere C.A.P. section hôtelière du lycée Clément Ader de Bernay, et des élèves de l’Institut médico-éducatif de Beaumesnil) le niveau des capacités étant trop disparate, nous aurions laissé en chemin les adolescentes les moins douées, les plus en retard, ce qui n’était pas concevable.
Adolescentes : il s’agissait en effet uniquement de filles. Elles avaient commencé, avec leurs professeurs (Nora Magnan, Dominique Labrousse) par visiter Bernay (Eure) et lire (ou écouter) des contes de La Varende, le choix de départ étant un récit devant illustrer le Pays d’Ouche, que cet auteur a célébré. Quand je fus associée au projet, adjointe au groupe, je visitais parc et château de Beaumesnil. Je connaissais l’un et l’autre de longue date puisque j’avais passé toute mon enfance dans un village proche, mais j’y retournais avec bonheur, surtout quand on nous ouvrait spécialement ces lieux, fermés durant l’hiver. Ce jour-là, nous étions donc, derrière la guide, les uniques visiteuses. Les pelouses avaient été labourées par des sangliers, échappés du bois proche, et la conversation tourna autour des animaux – il y avait aussi des pommes de pin grignotées par des écureuils – avec une élève que le hasard avait placée près de moi durant cette promenade. Une jolie rousse, à l’esprit vif, dont je n’aurais pas deviné ce que me révéla l’enseignante : fille de forains sédentarisés, elle semblait analphabète, n’ayant jamais écrit durant les quatre mois écoulés depuis la rentrée.
Après la visite/promenade, il y eut le déjeuner (à l’I.M.E., dont le mur jouxtait celui ceignant le château), puis enfin l’atelier. Surprise totale : notre jolie rousse se mit à écrire. Avec difficultés, certes, mais avec persévérance, car elle continua à chaque séance, soutenue par ses camarades. Une autre, qui avait négligé ses rendez-vous avec l’orthophoniste, eut la volonté de retourner chez ce médecin. Une troisième (de l’I.M.E.) demanda la parole, lors de l’exposition concluant, à la médiathèque, notre travail. Une parole qu’elle avait initialement difficile, et qu’elle osa réclamer dans une assistance nombreuse, où il y avait, dans le public, outre des enseignants, une inspectrice d’académie, des membres de la presse. Et ce fut pour dire comme elle avait été heureuse d’avoir travaillé avec les élèves du lycée : nous n’avons pas été tenues à l’écart.
Cette expérience fut aussi pour moi une des plus heureuses, des plus émouvantes. Les bons élèves n’ont pas besoin des ateliers d’écritures pour avancer, ces ateliers leur sont plutôt un divertissement, une respiration dans le rythme intensif des cours. Mais pour les mauvais élèves, ils sont généralement un révélateur : s’y sentant plus libres (l’exercice n’est pas noté, l’orthographe et la grammaire sont reportés à un ménage ultérieur du texte ; tout le monde - écrivain et enseignant inclus - écrit) ils osent. Et, osant, ils prennent peu à peu de l’assurance, découvrent (aux autres et à eux-mêmes), qu’ils ont des qualités insoupçonnées. Tout cela tisse du lien : émulation, assistance, complicité. L’attention devient plus grande, et la curiosité. Ce qui était initialement craint est bientôt une victoire, un plaisir. Qui laisseront la trace certes palpable du texte, mais, surtout celle, impalpable, ineffable, d’un moment de bonheur pris en commun. Ce sera pour certains, ils me l’ont dit – avec d’autres mots – leur petite madeleine proustienne. Quant à notre analphabète, à la question posée à toutes les élèves (qu’avez-vous préféré dans tout ce que nous avons vécu ensemble?), elle répondit : écrire.
Et pourtant, dans ce que nous avions vécu il y avait eu d’autres grands moments, car après la visite de Bernay et du château de Beaumesnil, nous fîmes une mémorable balade en charrette, tirée par un vieux percheron, à forte personnalité, qui allait à son rythme, curieux du paysage, des autres chevaux croisés dans les prairies (qui venaient saluer au bord des haies), et qui, rendu à son box solitaire, donna de la voix quand il nous entendit lire nos textes (l’atelier avait lieu en plein air, dans la cour jouxtant l’écurie, par une froide journée de février) ; il y eut la visite d’un autre château (Grandchain), avec un érudit local, tout cela suscitant des recherches historiques. Les élèves décidèrent même d’accompagner le texte final d’un dictionnaire, car elles avaient bien conscience d’avoir augmenté leur vocabulaire, leurs connaissances.
Et ce fut si difficile de nous quitter, que … nous ne pûmes que continuer à la rentrée suivante, avec l’assistance de l’école de musique (en place de Patricia Baud, photographe ayant accompagné et illustré nos promenades), pour que notre histoire prenne tout à fait corps : celui des … élèves , qui devinrent les personnages de cette histoire, lors d’un mémorable opéra-repas au restaurant d’application du lycée de Bernay. Une partie de nos écrivains fut aux marmites et les autres en scène, qui jouèrent, et chantèrent (entre autres) du Rameau, du Schumann, dont nous avions ensemble récrit les livrets. Ces intermèdes eurent lieu entre chacun des plats, eux-mêmes en rapport avec notre histoire.
Ce long préambule m’a paru nécessaire pour introduire Mellicie hallucine, car même si cette histoire est lisible sans cette genèse, même si elle coule, fluide, je demeure persuadée que les repères donnés ci-dessus rendront le plaisir de la lecture plus grand, car notre travail – ce passage de la réalité vécue (des visites) à l’imaginaire (de l’écriture) – y est tangible, comme une autre lecture d’un même texte.

Mellicie hallucine

Au cours d’une chasse dans ses bois, à l’automne de 1689, le seigneur de Beaumesnil me découvrit, abandonnée au pied d’un chêne. Comme son épouse se désolait depuis fort longtemps de n’avoir pas d’enfant, il me rapporta vivement en son château. Madame de Beaumesnil m’embrassa, et elle sentit (me raconta-t-elle plus tard) que j’étais un nourrisson très particulier. Elle frissonna, sans pour autant épiloguer, car il fallait me réchauffer et me nourrir. Elle fit appeler ses domestiques, afin qu’on fît un grand feu dans l’immense cheminée des cuisines et que Dorine, l’épouse du jardinier, qui venait d’avoir un petit, pût m’allaiter. Ce fut un tourbillon de bonnes volontés autour de mes vagissements. Puis un silence s’établit brutalement dès que je trouvais à téter. Madame de Beaumesnil, fort émue de se découvrir des sentiments maternels, tamponnait ses yeux d’un fin mouchoir de baptiste. Je bus beaucoup, et vite, ce qui tira un sourire amusé à mon père d’adoption. Il commenta que j’étais une petite qui aurait grande vie, et ma mère releva que ses paroles semblaient la prédiction d’une fée, comme dans les contes de Perrault ou de Madame d’Aulnoy, dont nous avions de belles éditions reliées dans la grande bibliothèque. Mon père, plus porté sur la chasse que la lecture, protesta que les fées n’existaient pas, ce que Dorine osa contester : « Si je peux me permettre, mon Seigneur, que savons-nous des créatures des bois ? » Son mari, qui était demeuré immobile et muet après avoir allumé le feu, enchaîna : « P’têt bin qu’sans les créatures des bois, la p’tiote s’rait morte à c’t’heure ! »
Non seulement je ne mourus pas, mais je fus une enfant vigoureuse, partageant mes jeux avec Louis, le fils de Pierre et Dorine, que je tenais un peu pour mon frère puisque nous avions partagé le lait de sa mère.
Tout alla normalement jusqu’à mon septième anniversaire. Ce jour-là, mes parents donnèrent une grande fête. Furent conviés à dîner nos cousins du Chamblac, ainsi que notre parentèle plus éloignée. Il en vint même de Paris et de Bretagne. J’arborais ma première robe de demoiselle, couleur de notre bel étang, et les rubans assortis ne manquaient pas dans mes cheveux roux, ordinairement indisciplinés, et que Dorine avait frisés au fer, ainsi que c’était de mode à la cour de Versailles (m’en assura-t-on pour me tenir paisible pendant ces préparatifs). Il se but beaucoup de champagne et on mangea force venaison. Je marquais une préférence pour les desserts, dont la table avait été dressée dans le parc, afin que Louis et les enfants du voisinage puissent partager mes plaisirs, à l’égal de mes cousins cousines. Nous ne savions par où commencer tant il y avait profusion de merveilles : myrtilles nappées de fleurette, tartes aux pommes, à la rhubarbe, gâteau fourré aux noix, blanc-manger rehaussé de rouge confiture, compote semée de cette vanille dont j’avais appris qu’elle venait d’îles lointaines, et pour terminer, une pièce montée, dont les choux, collés de sucre cuit, étaient fourrés d’une onctueuse crème blonde. Quand j’eus soufflé mes bougies, et que nous fumes repus, nous pûmes jouer au mouchoir, aux quatre coins, à chat perché. C’est alors qu’une fille du village, assez loqueteuse mais qu’on avait paré du royal prénom d’Elisabeth, me bouscula méchamment, dans l’espoir évident de me faire tomber pour que ma si jolie robe fût irrémédiablement gâtée. Louis s’interposa, ainsi que mes cousins, ce qui mit un comble à la fureur d’Elisabeth. Je m’enfuis au fond du parc alors que la bagarre était générale, Elisabeth criant très fort que j’étais sûrement quelque bâtarde de paysan, malgré mes dentelles, mes rubans. Elle ajouta même que, pour avoir les cheveux si rouges, j’étais peut-être enfant de sorcière, et qu’elle allumerait volontiers le fagot de mon bûcher, comme on avait fait, sur une place de Rouen, pour un berger de Beaumont-le-Roger, qui avait jeté des sorts. Effrayée, je m’assis contre un arbre et me mis à pleurer.
Malgré mes sanglots, j’entendis bientôt une petite voix me souffler : « N’y songe plus, Mellicie, tu auras oublié demain. » Je levais la tête, cherchant à voir quel garnement était grimpé dans les branches. Je n’aperçus qu’un écureuil, qui me contemplait de ses beaux yeux bruns. Incrédule, je demandais : « Est-ce toi qui as parlé ? » Il confirma : « Ceci est le premier prodige, mais il y en aura d’autres. Je t’apparaîtrai tous les sept ans, et pour gage de mon retour, voici un talisman. » Il me jeta la noisette qu’il tenait entre ses pattes délicates, et, quand elle chut dans ma main, elle devint un anneau d’or, serti d’une pierre verte. Je glissais l’anneau à mon doigt. Il m’allait parfaitement. Mais, avant de rentrer au château, je le cachais dans ma poche, car je craignais de me le faire voler par Elisabeth si je la rencontrais.
Tous les enfants avaient disparu, probablement partis se battre plus loin, et les adultes étaient occupés à jouer aux échecs et au pharaon dans le grand salon lambrissé, assis sur des sièges que ma mère avait égayés de tapisseries illustrant les fables de la Fontaine, dont nous avions également une fort belle édition dans notre bibliothèque.

Les années passèrent, je continuais d’aimer la lecture, et pour cultiver ce plaisir je m’isolais dans les combles du château, là où nul n’allait jamais car c’était le royaume de la poussière et des araignées. Je profitais aussi de cet isolement pour porter la bague offerte par l’écureuil, que je n’avais montrée à personne. J’étais ce jour-là si passionnée par mon livre que, sans y prendre garde, je tournais fébrilement l’anneau autour de mon doigt. Je sentis alors le mur contre lequel j’étais adossée s’ouvrir brutalement, découvrant un passage secret. La curiosité l’emportant sur la prudence, je m’avançais dans ce couloir obscur. Le mur se referma aussi brusquement. J’étais prisonnière, dans l’obscurité la plus totale ! Je me mis à hurler, espérant qu’on m’entendrait, viendrait me délivrer. Quelques minutes passèrent, qui me parurent des heures. Je tournais de nouveau l’anneau autour de mon doigt. Rien ne se produisit, mais ma frayeur était telle que je tombais en pâmoison.
Quand je sortis de mon malaise, j’étais couchée sur de la paille, auprès d’un gigantesque cheval blanc, dont les yeux me regardaient avec tendresse. Je n’osais bouger, essayant de comprendre comment, d’un passage secret à l’intérieur de mon château, j’avais pu parvenir à une écurie qui m’était inconnue. Quelqu’un entra, vint au cheval, et, me voyant, se mit à crier, dans une langue que j’ignorais. Son uniforme était également étranger, semblable à ceux des compagnons qui répondirent à son appel. A leurs gestes je compris toutefois qu’ils n’étaient pas hostiles, se souciaient de mon état. Ils me sortirent de l’écurie, pour me transporter ailleurs. La rue qu’ils empruntèrent me sembla familière, par ses vieilles maisons, son moulin, ses lavoirs. Tout ce paysage ressemblait à Bernay, mais comme si la ville avait elle aussi traversé un passage secret, s’était endormie un moment et réveillée autre qu’elle n’était habituellement : les rues étaient pavées, élargies, les colombages des murs avaient disparu sous une couche de plâtre, des toits que j’avais connus en chaume étaient recouverts d’ardoises. Mes yeux virent tout cela mais je n’eus pas le temps d’une question qu’on m’allongeait sur le grabat d’une masure. Une vieille femme se pencha vers moi, et, me soufflant une haleine pestilentielle entre ses chicots noirs, elle demanda : « D’où qu’tu sors, ma princesse ? » Je répondis ce qui était pour moi une évidence : « Du château de mes parents, qui ne sont certes pas princes, mais seigneurs de Beaumesnil. » La vieille se mit à rire, m’envoyant force postillons au visage, et, quand elle fut calmée, elle reprit : «Les seigneurs, y’a un siècle qu’is sont enfuis ou qu’l’peuple les a raccourcis. Fais donc pas ta mijaurée, prends plutôt c’balai et c’siau et va-t’en nettoyer la souille aux cochons. Moi faut qu’j’serve la soupe aux Prussiens. » J’espérais que ce que je voyais, entendais, respirais était un cauchemar, et que j’allais me réveiller, tenant entre mes mains le livre que je lisais dans les combles de mon château, car hormis le bon regard du cheval blanc, tout me paraissait horrible dans cette situation nouvelle. Mais je dus me rendre à l’évidence : seau, balai et cochons étaient aussi réels que la mégère.
Je fis tout ce qu’elle exigeait, ce premier jour comme les suivants. Elle était régulièrement absente, pour ce service aux si mystérieux Prussiens, qui avaient envahi notre pays, et je mettais à profit pour observer, écouter, tenter de comprendre. Mais je ne pouvais m’ouvrir à personne de cet événement incroyable : j’avais traversé presque deux siècles, sans qu’il y parût car, mon reflet dans l’eau du lavoir m’en assura : j’étais toujours la même Mellicie, plus vraiment enfant, pas tout à fait jeune fille. Ma seule consolation était de rendre visite au grand cheval. J’avais même, dans sa paille, retrouvé mon livre, et je lui en faisais lecture à voix haute, car il semblait m’écouter, hennissant de plaisir. Je le soupçonnais même de comprendre mes mots car ses interventions étaient toujours faites avec un à-propos stupéfiant. Un soir d’été, où j’étais particulièrement mélancolique en songeant aux beaux crépuscules du parc de Beaumesnil, j’osais enfouir mon visage dans sa crinière, et, pleurant à demi, je lui demandais : « Dis moi, ô mon seul ami, que puis-je faire pour changer ma vie ? « Il répondit, de sa grosse voix rassurante : « Tourner la bague. » je fus stupéfaite, car je n’avais pas vraiment pensé qu’il pût s’exprimer dans mon langage, et je m’écriais : « Mais tu parles ! » Il hocha sa tête, pour marquer son approbation. Et je lui trouvais même l’œil rieur quand il annonça : « Je suis le cousin de l’écureuil. » J’avais très envie de tourner la bague, de retrouver l’écureuil, car j’étais à la veille de mon quatorzième anniversaire, mais j’étais chagrine à l’idée de quitter mon seul ami. Je demandais : « Te reverrai-je ? » Il me répondit, taquin, imitant nos vieux paysans : « P’têt bin qu’oui, p’têt bin qu’non. » J’en riais encore quand je tournai la bague. Mais, me souvenant que je pouvais, par ce geste, me retrouver emmurée vivante dans le passage secret du château de Beaumesnil, j’eus une peur si effroyable que je m’évanouis.

Quand je revins de ce malaise, je me sentis si étourdie que je n’osais ouvrir les yeux. J’avais l’impression que tout bougeait autour de moi, comme si mon nouvel univers tardait à se mettre en place. J’avais chaud et froid au même moment, il me semblait même que j’allais vomir. Quelqu’un me tamponna alors le visage d’un linge mouillé, avec beaucoup de douceur, ce qui m’encouragea à me montrer vivante. Je relevais lentement mes paupières, souhaitant reconnaître le tendre visage de madame de Beaumesnil. Mais, penché vers moi, un fort bel inconnu me souriait. Je souris également, sans toutefois prononcer un seul mot qui pût trahir d’où je venais et mon ignorance de l’endroit où j’étais arrivée. L’homme-mystère, portant perruque et chapeau de velours emplumé, demanda :
« - Alors, belle cousine, on craint le mal de mer ? Ce n’est pourtant qu’un faible grain, et nous en essuierons de plus terribles avant que d’atteindre le Nouveau-Monde.
- Le Nouveau-Monde (répétai-je, me dressant sur mon séant) ?
- Nos derniers comptoirs d’Acadie s’impatientent de recevoir nos marchandises, et nos pêcheurs de Terre-Neuve espèrent mon arbitrage.
- L’Acadie ? Terre-Neuve ?
- Cesserez-vous de répéter tout ce que je dis comme une enfant ignorante ? Reprenez vos esprits, ma belle, car l’équipage vous attend sur le pont pour fêter dignement votre quatorzième anniversaire. Il n’est que temps de vous vêtir selon votre rang. »
Il sortit. Je me levais, constatant que je portais toujours mes haillons de 1870, alors qu’une magnifique robe de soie verte, garnie de rubans et de dentelles, était à ma disposition, sur un mannequin d’osier. Je la mis. Puis je me coiffais devant un miroir, soulagée de me reconnaître. Au moins, pensais-je, dans ce monde instable, mes traits demeurent stables, et, même si les siècles s’alignent en désordre, mes années se suivent.
J’ouvris la porte de la cabine, saisie par le vent, l’air chargé de sel. Une ovation m’accueillit : Vive mademoiselle Liberge de Grandchain ! Vive notre capitaine ! On tira le canon, quatorze fois, et je crus en devenir sourde. Puis, le silence rétabli, un prêtre dit la messe. J’étais au premier rang d’une assemblée qui ne comptait que des hommes, et, auprès de mon cousin, je reçus la communion comme lui, effleurée d’un doute : m’étais-je confessée auparavant ? Et, si c’était le cas, qu’avais-je exactement révélé au prêtre de mes vies antérieures ? Une collation vint me distraire à point nommé de ce tourment. L’équipage avait double ration de biscuit et de rhum, mais, à la table du capitaine, des crêpes de froment, façonnées comme de petites bourses resserrées au col, voisinaient, sur des assiettes de porcelaine à liseré d’or, avec des tranches d’un fruit inconnu, qui se révéla fort sucré. Dans des verres à pied de fin cristal, on servit un liquide dont les deux couleurs ne se mélangeaient pas plus que les goûts différents.
La tempête s’était heureusement calmée, et ces friandises me rétablirent complètement. Quoiqu’il put arriver ensuite, cette nouvelle vie commençait sous d’heureux auspices. C’est alors que j’entendis hennir. Je crus à un effet hallucinogène de la boisson bicolore, mais mon cousin confirma :
- Mic Mac réclame de participer aux agapes, semble-t-il !
Et il me proposa de l’accompagner dans la cale, où je reconnus, sans doute possible, et avec grand bonheur, mon ami le cheval blanc. Je battis des mains, et, emportée par ma joie, je m’écriai :
- Il ne manque plus que l’écureuil !
Mon cousin répondit :
- Vous voudriez le voir dans cette cale obscure ? Il est bien mieux dans la charmante cage de votre cabine. Allez donc le retrouver. Et lisez tranquillement, selon votre habitude, car je vous constate un peu pâle.
Je ne me fis pas prier et remontais dans la cabine où je m’étais éveillée et où je n’avais eu souci qu’à regarder ma si merveilleuse robe. J’y découvris en effet une cage, d’où un écureuil me regardait tristement. J’ouvris la petite porte qui le tenait enfermé, le pris dans mes mains, et soupirai :
- Ah, si j’avais une baguette magique ! Je te transformerais en prince charmant.
L’animal protesta, me jetant une noisette qu’il s’apprêtait à croquer :
- Billevesée que la bimbeloterie des fées ! Ce sont contes de nourrice à endormir les enfants… A présent que te voilà jeune fille, tu devrais songer à t’instruire dans la bibliothèque du capitaine. Et tu serais aimable de faire lecture à voix haute, afin de me distraire.
J’écoutais ce conseil. Et c’est ainsi que l’écureuil et moi devînmes savants, n’ignorant plus rien des vies de Christophe Colomb, Vasco de Gama, Jacques Cartier, les frères Verrazane, Jehan Ango l’armateur dieppois ayant si bien servi le roi François 1er, Samuel de Champlain, assassiné en Louisiane, et dont Joutel conta le dernier voyage. J’oubliais même complètement les faits, en me passionnant pour les mœurs des Iroquois et des Mic Mac, que les navigateurs normands et les coureurs des bois avaient fréquentés, dont ils avaient respecté les usages et appris les langues. Et je fus finalement impatiente de débarquer aux côtés de Guillaume Jacques Constant Liberge de Grandchain, capitaine de vaisseau du roi, chevalier de Saint Louis et de Cincinnatus, qui, en cette année 1784, suivait ces prestigieux exemples.

Après tant de jours passés en mer, ce fut une joie immense d’apercevoir une côte. J’en fus émue aux larmes quand j’entendis un marin crier « Terre ! Terre ! » exactement comme dans l’histoire de Christophe Colomb. Nous avions cependant l’avantage sur lui d’être attendus par des compatriotes déjà quelque peu installés, ayant fait alliance avec les populations du lieu. Notre flûte ne pouvant accoster – aucun port n’avait été construit – c’est enlevée par les bras de mon cousin que je fus descendue dans la chaloupe nous menant à terre. A mesure que nous approchions, je distinguais mieux la foule qui nous attendait et qui me parut très mêlée. Il y avait bien, en tête de ce comité d’accueil, deux messieurs à perruques et chapeaux emplumés, mais les unes et les autres semblaient avoir été mangés aux mites ; quant aux vêtements ils étaient dix fois raccommodés, ou comportaient des pièces, et les bottes étaient remplacées par des chaussures de peaux, dont je n’avais jamais vu pareil modèle. Trois prêtres récollets portaient des soutanes pareillement usagées. Derrière cette délégation, d’autres émigrants, dont quelques femmes et enfants, semblaient encore plus pauvres, et je pensais immédiatement que les pièces de drap que nous apportions dans les cales seraient vivement appréciées. Mais ce qui attira encore plus mon attention fut ce groupe d’Indiens, que mon cousin m’avait souvent décrits mais que je n’étais jamais vraiment parvenue à imaginer tant ils étaient différents de nous. Leur teint, leur chevelure étaient plus sombres, leurs yeux légèrement bridés et leurs pommettes très hautes. Ils étaient moins couverts que ne l’auraient conseillé les usages de l’ancien monde, mais les fourrures dont ils s’enveloppaient grossièrement étaient parées de bijoux en coquillages et plumes. Ils allaient pieds-nus ou portaient de ces mêmes chaussons plats que j’avais déjà remarqués chez nos compatriotes.
Les présentations faites, les marchandises déchargées et serrées dans le fort, la fête put commencer. Mon étonnement alla grandissant car il fallut d’abord fumer de l’herbe séchée, dans de longues pipes, qui passaient de lèvres en lèvres, alors que nous étions assis en cercle, à même le sol, dans le village indien voisinant l’établissement normand. Ce préambule accompli (qui me coûta quelque étourdissement et un persistant mal de tête), nous mangeâmes de la viande et des épis grillés, dont les goûts m’étaient également inconnus. Puis les danses commencèrent, rythmées par des chants et des espèces de tambours. Au souvenir du clavecin et des ariettes dont m’avait jadis bercée madame de Beaumesnil, je pris toute la mesure de ce qui séparait ce bord du monde de l’autre continent. Mais la compagnie était si chaleureuse que je finis, sur l’insistance de la fille du chef, par me mêler à la ronde effrénée, chantant bientôt comme les autres : « Ani couhouni chahouwa nani, awawa bicana cana ouna. »
La jeune Indienne, qui devait avoir sensiblement le même âge que moi, devint bientôt mon amie. Un truchement m’avait initialement traduit son nom : Petite Abeille du Matin Bleu, qui correspondait merveilleusement à sa vivacité et à son habileté. Avec elle en effet, j’appris à broder de ces minuscules perles de verre, apportées par nos marins, qui les troquaient contre des fourrures. Ce commerce de rassades ne me parut pas toujours équitable, mais mes nouveaux amis, trop contents d’avoir également des aiguilles d’acier, plus commodes que celles taillées en os, et des couteaux pour la chasse, mes nouveaux amis ne se plaignirent jamais.
Malgré l’absence de mon cousin, parti explorer plus avant en compagnie de Mic Mac et de quelques hommes, je menais une vie heureuse. Mon seul chagrin fut d’avoir perdu mon écureuil. J’avais ouvert sa cage dès le lendemain de notre arrivée, le croyant assez attaché à ma personne pour ne pas abuser de cette liberté que je lui offrais. Il demeura effectivement près de nous les premiers jours, puis s’éloigna peu à peu, de plus en plus longtemps, et, finalement, ne reparut plus.
Je décidais de le chercher dans la forêt sacrée où mes amis indiens ne pénétraient jamais car ils la disaient réservée aux âmes des morts. Mon cousin lui-même m’avait déconseillé de m’y aventurer, mais pour d’autres raisons : quelques émigrants ayant commis des manquements à nos lois avaient résolu d’y vivre cachés pour éviter le gibet. Je partis avant que Petite Abeille du Matin Bleu ne fût éveillée. Quand j’estimais être assez loin pour n’être plus entendue du village, j’appelais ma charmante bestiole, qui avait également hérité d’un nom indien : « Vif Eclair, Vif Eclair, viens donc ! Je me languis de toi. »
Vif Eclair ne parut pas, mais je fis une autre rencontre, beaucoup moins aimable : trois des hors-la-loi contre lesquels m’avait prévenue mon cousin. Ils surgirent d’entre un fourré, et celui qui semblait le chef demanda, sarcastique : « D’où qu’tu sors, ma princesse ? » Je me souvins que c’était la phrase dont m’avait accueillie, dans une vie antérieure, l’horrible mégère servant la soupe aux Prussiens, et je sentis le danger qu’il y aurait à les laisser approcher. Je reculais, et m’appuyais, chancelante d’émotion, contre un tronc. Les trois malfrats avançaient lentement, certains de me saisir bientôt. Je baissais les yeux, espérant une pierre, une branche qui me servirait d’arme. Je ne vis que des colliers de verroterie, de coquillages, et des petites poupées en feuilles de maïs. Je compris que j’avais atteint l’arbre sacré des Indiens. Et je me mis, follement, à espérer qu’il me sauverait. Je défis prestement la bague magique, dont je ne me séparais jamais, la laissant tomber parmi les offrandes, et je priais silencieusement l’arbre, l’écureuil, les âmes des Indiens morts. Il me sembla qu’il ne se passait rien d’autre que l’avance inexorable de mes ennemis, et j’allais reprendre la bague, pour la faire tourner à mon doigt, mais je ne pus me pencher, tous mes os pris d’une étrange raideur. Et je vis, au bout de mes doigts, pousser des feuilles, comme dans ce vieux mythe de Daphné que m’avait conté madame de Beaumesnil. Quand les assasins crurent mettre la main sur moi, ils s’écorchèrent sur le rugueux de mon écorce : j’étais devenue un arbre. L’arbre sacré des Indiens. Les hommes s’éloignèrent, dépités, incrédules, effrayés peut-être de ce miracle. Je respirais, de toutes mes feuilles, et ce souffle puissant était une sensation merveilleuse, comme je n’en avais jamais connue dans mon corps humain. Je crus alors comprendre que j’étais de retour à mes origines. N’étais-je pas, en effet, jaillie d’un arbre, dans une lointaine forêt normande ?

Combien de jours, de mois, d’années ai-je vécu sous cette apparence sylvestre ? Je n’avais pas vraiment conscience du temps qui s’écoulait, malgré les changements de saisons. Mais j’eus bien des joies, dont la plus grande fut de retrouver Vif Eclair, qui choisit un jour d’habiter mes branches. Il ne me parlait plus, et cependant nous nous comprenions toujours, par un commerce assez complexe d’ondes émotives, sensorielles, que je n’avais jamais ressenties auparavant. Etre un arbre étendit donc le domaine de mes connaissances et me rendit modeste quant à la prétendue supériorité de l’humanité sur la faune et la flore. J’eus même cette pensée impie que le Dieu de mon baptême, qui avait modelé Adam et Eve le dernier jour de la Création, avait peut-être un peu perdu la main et que nous n’étions pas aussi réussis qu’il pouvait sembler, malgré notre langage et tous les progrès scientifiques et techniques que nous avions effectués depuis ces lointains ancêtres.
Je réfléchissais beaucoup, durant ma vie d’arbre. Je n’avais que ça à faire. Il m’arriva d’ailleurs de m’ennuyer, car je n’avais personne qui put apporter la controverse à mes sagaces réflexions, pas même Vif Eclair, demeuré païen, et qui devait s’occuper plus que moi de sa survie quotidienne.
Nous ne revîmes jamais les trois malfrats m’ayant menacée, mais nous avions parfois la visite de nos amis indiens venant consacrer quelque objet votif à mon pied. L’un d’eux, encore un enfant, ayant déposé une petite poupée de maïs entre mes racines, parut découvrir quelque chose sous la mousse. Il gratta, déterrant … ma bague. Il la regarda, la nettoya comme il put, en crachant dessus, en la frottant contre son pagne. Satisfait du résultat, il la passa à son doigt, en la tournant. J’eus très peur pour lui car si la magie opérait toujours, il risquait de se retrouver dans un autre siècle, sur un autre continent. Saurait-il s’adapter ? Je n’eus pas le temps de répondre à cette question, car je me sentis vibrer, de plus en plus violemment. Il me sembla être broyée, arrachée du sol, emportée au ciel. Et aussi soudainement, tout fut silencieux, obscur, vide. Il me sembla n’être plus qu’une pensée ténue, fragile, menacée. Etait-ce la mort qui s’avançait ?

Mon heure, sans doute, n’était pas venue, car je me réveillais de ce nouveau malaise dans mon cher parc de Beaumesnil, que je reconnus immédiatement, même s’il était moins ordonné que dans mon enfance. J’avais quitté mon apparence d’arbre, redevenue Mellicie. Je n’étais pas seule, car un groupe de jeunes filles, mené par cinq femmes, m’accompagnait. Je me gardais d’aucune réflexion sur leurs accoutrements, dépourvus d’élégance, et qui semblaient parfois empruntés à une méchante garde-robe de sans-culottes. Moi-même je portais des braies tombant sur de monstrueux souliers d’une matière inconnue, et mon corsage n’avait de longtemps connu le fer de Dorine. Il laissait indécemment voir mon nombril, serti d’un petit anneau qui eut certes été mieux en place à mon oreille. Mes cheveux, qu’aucun ruban ne maintenait, étaient aussi mêlés que foin après passage d’amoureux. Dans quelle étrange société étais-je donc tombée ? Je n’osais interroger la compagnie, plutôt joyeuse, et me sentis bien incapable de répondre à la première question que me posa une des jeunes filles : « T’es Dulep ou de Lihèmeu ? » Par bonheur, une des femmes réclama le silence, en même temps qu’une autre ouvrait les portes de MON château, qui me parut, par son silence, être celui de La Belle au Bois Dormant. Mais nul garde, nul cuisinier ni marmiton n’y dormaient en attendant le réveil de la princesse, et aucun flambeau n’éclairait nos pas. La femme de tête, que j’entendais nommer Laguide, appuya sur un petit bouton de piètre importance, qui me réserva pourtant une surprise, car il produisit une mystérieuse lumière sans chandelles quand nous pénétrâmes dans le grand salon. Je fus saisie de retrouver le mobilier que j’avais si bien connu, légèrement resserré derrière un cordon rouge, que nous ne devions pas franchir. Une robe de madame de Beaumesnil, présentée sur un mannequin d’osier, me causa une vive émotion. Ma mère serait-elle dans la bibliothèque? Mais cette pièce-là était aussi déserte que la précédente. De même la chapelle, les cuisines, le salon de musique, l’antichambre, les chambres contiguës. Et il ne fut pas question de monter dans les étages, non restaurés nous précisa-t-on. J’en demeurais fort perplexe. Le château fut refermé, alors que le réticule d’une jeune fille sonnait. Je la vis fouiller fébrilement l’objet, en tirer un petit cadran, qu’elle colla à son oreille pour lui tenir conversation. Quand elle en termina, une des femmes s’adressant à elle autant qu’à ses compagnes, dit assez péremptoirement : « Je vous rappelle que pendant l’atelier d’écriture, les portables devront être éteints. » Nous étions sorties du parc, par l’allée regardant vers le village. Des bâtiments que je n’avais pas connus jouxtaient l’église, et je compris, aux conversations, qu’ils abritaient Lihémeu, où nous étions attendues pour déjeuner. Je compris également qu’il s’agissait d’une espèce d’établissement d’éducation, comparable au Saint Cyr de madame de Maintenon. Les règles de conduite m’y parurent cependant plus souples car étiquette et révérences n’y étaient plus de mise. Je n’eus qu’à me louer des préceptrices indulgentes quand il fut, après le repas, question d’écrire. J’eus seulement grand embarras pour user du stylo qu’on me prêta, car son maniement différait de mes chères plumes d’oie. Je résolus d’ailleurs de ne pas écrire du tout, car je craignais que ma calligraphie, et mes tournures de langage ne me trahissent. Curieusement, on n’insista pas. Et ce fut heureux car on n’écrivait rien moins que ma propre histoire ! Chacun disait son mot, proposait une idée, commettait quelques lignes, les lisait à voix haute ; l’auditoire commentait, votait pour garder ce qui paraissait le meilleur, et l’histoire avançait ainsi par choix démocratique. Est-il utile de préciser que je riais sous cape puisque c’était moi qui, tacitement, usant de mes pouvoirs magiques, leur soufflait ce récit ?
L’exercice fut répété, parfois agrémenté d’autres visites. C’est ainsi que je retrouvais Mic Mac, aux Attelages du Pays d’Ouche – où on l’appelait d’un autre nom ; et le fantôme de mon cher cousin, en ses murs du château de Grandchain, dont d’aimables personnes nous firent les honneurs. Ce fantôme souriant m’emboîta le pas, dès la grande allée, où notre arrivée en carrosses avait débusqué un lièvre (curieux carrosses d’ailleurs, qui avançaient sans chevaux, franchissant sept lieues plus promptement que les bottes empruntées à l’ogre dans le conte du Poucet). Il s’assit un moment dans son salon, tandis qu’une des préceptrices se servait d’un appareil non moins mystérieux que les portables, et qui produisait des images. Pour finir, il s’accouda mélancoliquement auprès de moi, à la fenêtre ouverte d’une chambre jaune, où, disait Leguide, avait dormi Napoléon. Je n’osais évidemment demander qui était ce dormeur, ni si ce monsieur Leguide était parent de la femme nous ayant éclairé Beaumesnil quelques semaines auparavant.
Finalement, cette époque me plaisait assez, car elle était emplie d’objets magiques. Je goûtais plus particulièrement la télévision et l’ordinateur, qui m’apprenaient tant de choses sans que j’eusse à faire d’efforts. Et puis : j’étais beaucoup plus libre que je ne l’avais jamais été. Nul n’enquêta jamais sur la maison où j’étais censée rentrer le soir. On eût été bien surpris de me découvrir couchant à la belle étoile, sous le chêne de mes origines.
Le récit de ma vie achevé, il fut décidé d’une exposition, à la médiathèque de Bernay. J’avais connu ce bâtiment du temps qu’il était un moulin, mais il n’abritait plus que des livres et de petites galettes, extrêmement plates, fabriquées sans farine, qui ne se mangeaient pas, mais produisaient de la musique, des images, dès qu’on les introduisait dans certaines machines. J’aidais nos préceptrices à l’installation de cette exposition, non sans regarder parfois, de l’autre côté de la vitre, le jardin bordant la rivière. Un grand saule pleurait sur l’eau vive, et des canards y tenaient conversation. Leur présence me rendit plus lourde l’absence de Vif Eclair. Etait-il resté dans la forêt du Nouveau Monde ? Avait-il péri dans la tornade qui m’en avait arrachée ? Je quittais la médiathèque sur ces questions auxquelles personne ne pouvait répondre.
J’y revins le lendemain, encore mélancolique, mais décidée à n’en rien laisser paraître car mes compagnes d’écriture se réjouissaient d’y accueillir nos invités. Quand j’arrivais, elles étaient derrière la vitre, contemplant le saule. Il s’était fendu pendant la nuit, et la moitié brisée, chue dans la rivière, en dérangeait le courant de ses branches mutilées. C’était inexplicable, car aucun orage n’ayant éclaté, la foudre ne pouvait être tenue pour responsable. Nous abandonnâmes d’éclaircir ce mystère, pour jouir de la fête, qui fut très réussie. Je pris alors conscience que cette fête correspondait à la date de mon anniversaire. Mon vingt-et-unième anniversaire ! Un immense espoir me saisit. Vif Eclair n’avait-il pas promis des prodiges tous les sept ans ? Instinctivement, je regardais la vitrine, où, la veille, une préceptrice avait disposé, parmi d’autres objets, un écureuil en peluche ! Le jouet avait disparu, et avec lui, la bague de fausses pierreries, dont une étiquette prétendait que c’était l’anneau magique de Mellicie. Je me retournais vers l’assistance, y remarquant alors un bel inconnu, qui me souriait. Il mit un doigt sur ses lèvres, comme pour me prier de me taire. Intriguée, je m’approchais de lui, sans me faire remarquer. Il recula, me tourna le dos, quitta la médiathèque. Je le suivis. Il s’arrêta au bord de l’eau, s’y pencha pour caresser les feuilles du saule meurtri. Et, faisant ce geste tendre, il me demanda, d’une voix non moins tendre : « As-tu compris, Mellicie ? » Je n’osais avouer que, pour cette fois, mes habituelles qualités d’adaptation aux situations les plus variées étaient prises en défaut. Il saisit alors ma main, pour y glisser la bague (dont je n’aurais su préciser s’il s’agissait de l’anneau magique ou du bijou de pacotille), et, sans doute conscient de ce trouble extrême, qui, à sa vue, me faisait pâlir et rougir, il révéla le dernier prodige : « Je suis Vif Argent, Mellicie, ton fidèle ami t’ayant suivi partout, et que le maléfice obstiné d’une sorcière avait enfermé dans ce saule. Mais le temps était venu de ma délivrance. J’ai quitté l’arbre. Et j’ai quitté aussi mon corps d’animal. Je suis le Prince, qui, de toujours, t’était promis. » J’osais alors lever les yeux vers lui, et je reconnus, dans son regard, toute la charmante espièglerie de mon cher écureuil. Nous sommes partis, main dans la main, vers notre avenir, dans le crépuscule rose, parfumé de chèvrefeuille. Derrière nous, sur les pavés de Bernay, les quatre fers du grand cheval blanc sonnaient notre joie.

Janvier-Juin 2004

Simone Arese lisant Mellicie hallucine lors du vernissage de l'exposition à la médiathèque de Bernay
(copyright. L'Eveil de Bernay)

L’exposition (qui comporte le texte achevé, ses brouillons et documents partiels, les dessins de Bernard Magnan ainsi que les très belles photos en noir et blanc de Patricia Baud http://patricia.baud.free.fr ) quitta la médiathèque de Bernay pour la Maison du pays d’Ouche à Beaumesnil, puis l’I.U.F.M. (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) de Mont-Saint-Aignan. Elle demeure disponible pour d’autres lieux…

  Classement de sites - Inscrivez le vôtre!