IN MEMORIAM


« Et la voix qui s’est tue et le pas effacé
S’enfoncent, côte à côte, au fond de la mémoire
Parmi les feuilles d’or qui sombrent dans l’eau noire. »

Henri de Régnier


Gaston Margas

Maman, mon frère, toute notre famille et moi-même vous remercions d’être venus nombreux, et parfois de loin, pour ce dernier salut à mon père, dans ce cimetière. Il avait souhaité une cérémonie civile, dépouillée à l’extrême, et nous nous sommes efforcés de respecter ce vœu. Mais il est très dur d’abandonner aussi brutalement les morts. Ce pourquoi, avant d’abandonner le notre à cette terre d’un village qu’il a aimé, j’aimerais parler de lui, rassembler les images éparses que chacun de nous avions de lui.
Sa vie avait commencé de manière heureuse, entre un père et une mère qui l’avaient désiré, à Darnétal, en 1910, l’année des grandes crues de la Seine et du passage de la comète de Halley. Mais, très vite, ce bonheur était brisé car sa mère mourut de tuberculose, alors qu’il avait sept ans et que son père était à la guerre. La fin de son enfance et son adolescence furent bousculées par ce deuil et l’errance du père. Mais papa, qui courait plus volontiers les bois que les cours d’école, devait bientôt découvrir une des grandes passions de sa vie : la pâtisserie. Chacun de vous a eu l’occasion, j’en suis certaine, de manger ses gâteaux, ses glaces, ses chocolats. Et c’est en mémoire de cet amour pour son métier que je vous demande de comprendre le dernier geste que nous allons accomplir aujourd’hui.
La mort est une dépossession. L’enterrement en est une autre, car il n’est plus, comme autrefois, le fait d’une communauté – famille ou village – mais l’acte impersonnel et codifié d’une société organisée où nous sommes tous devenus anonymes. Dépossédée de mon père, je n’ai pas voulu être aussi dépossédée de sa mise en terre. D’où cette idée particulière de me substituer à l’ordonnateur du service funèbre. Et cette autre idée de remplacer le jet de fleurs ou la pincée de poussière par ce qui, à mes yeux, symbolisait beaucoup plus mon père : une couronne de galette des rois, une pincée de sucre. Je vous demande de considérer ce geste non pas comme une provocation, mais comme la dernière preuve d’amour, d’admiration et de respect que nous lui devons tous.

Août 1988

Henri Queffelec

Il était si rose, si lisse, avec ce teint que lui aurait envié toute jeune fille, et ces yeux bleus tellement accordés à l’encre maritime où il avait trempé sa plume, qu’il me parut presque surnaturel, plus proche d’une allégorie de vieillard que d’un vieil homme réel. Et je ne le vis pas se départir de son sourire juvénile toutes ces Journées du Livre, à Maubeuge, en décembre 1991.
J’étais à la table voisine, pour signer nos œuvres, et aussi pour dîner. Je ne le perdais pas de l’œil. Et comme la mémoire est, malgré tous nos efforts, infidèle, je voulus garder une image d’Henri Queffelec. Je le photographiais en compagnie du maire, alors qu’ils présidaient conjointement la soirée de gala. Ils se prêtèrent de bonne grâce l’un et l’autre à mon objectif.
Plus tard, alors que nous attendions le train du retour baptisé Parsifal (j’étais décidément en pleine mythologie), je fus de nouveau près de lui, sur le quai noir, froid. Je songeais à une autre photo car il me parut plus admirable encore, plus étonnant sous sa casquette pied-de-poule, serré dans un imperméable élégant, portant, à l’épaule gauche, un sac de voyage, et, à la main droite, un panier de pique-nique en osier, offert par la municipalité, et qui, incongru en cette saison,, complétait la silhouette pour en faire un personnage de roman, anglais de préférence. C’était comme un parfum de thé flottant sur le ballast. Je n’ai pourtant pas osé cette photo-ci, car il me parut que l’écrivain n’était plus, à ce moment, en représentation d’écrivain. Il rentrait dans sa vie propre, et je ne me sentis pas le droit de lui voler cette dernière image. Nous sommes montés dans le même wagon, où des compartiments à l’ancienne nous ont séparés. Et nous nous sommes encore revus dans la file des voitures, à Saint-Lazare. Quand mon taxi a démarré – mes jambes plus jeunes m’avaient portée loin devant lui – il m’a adressé un petit signe amical, désinvolte, comme la promesse assurée de se revoir l’année prochaine, dans les mêmes brumes nordiques.
J’apprends qu’il est mort. Que derrière la façade lisse, calme, souveraine, le cœur s’est emballé, définitivement.
Dans le Paradis des écrivains, il y a un nouveau Bienheureux, qui pique-nique avec Saint Pierre, assis sur un nuage. Ils ont entre eux un panier d’osier, des gobelets d’argent, et des cerises rouges, brillantes, bien alignées sur des parts de tarte coupées en triangles réguliers.

Janvier 1992
(paru dans La Croix)

 

Martin Trévières

Bien sûr, je le savais comédien. J’avais eu l’occasion de le voir au cinéma, à la télévision. Mais pour moi, Martin Trévières était surtout le voisin de ma mère, à Beaumont-le-Roger. Voisin saisonnier, qui paraissait en même temps que les martinets nichant sous le toit, les pipistrelles quittant l’abri des ruines, et la primevère mettant son sourire jaune sur l’herbe neuve du jardin. Martin, c’était, derrière la pointe rouge des tiges de pivoine, les bourgeons des lilas et l’espérance des lupins poivrés, c’était cette voix chaude traversant la rue pour proposer : tu viens prendre un canon ? Je n’avais pas toujours le temps, ma mère vieillissait, il fallait assurer les courses pour les repas, la tonte de la pelouse, les promenades du chien, les soins au vieux chat…
Le chat, justement : il avait mal supporté de déménager une nouvelle fois, dans son grand âge, il fit le mort deux ou trois fois. A chacune de ces répétitions, nous courions à la maison d’en face : Martin, Martin, Chicorée va mal. Peux-tu nous conduire chez le vétérinaire? Martin posait son rasoir, sa feuille de tiercé, son sécateur, Martin dégringolait de son escabeau, remontait de son sous-sol, sautait dans sa voiture. Le chat était sauvé. Après, nous buvions le canon, sous le cerisier de Martin, dans ce jardin qui lui faisait la loi. Il parlait. Une odeur venait me distraire de l’écouter : Martin, qu’est- qui sent si bon chez toi ? Il exultait : J’ai de la menthe, plein de menthe ! Et, déjà debout, il ajoutait, certain de ma réponse : t’en veux ? Je me levais aussi, pour aller prendre une petite pelle, un petit pot, pour le p’tit brin. Martin avait déjà opéré, saisissant à pleines mains – mes pognes, disait-il – le buisson de menthe, me tendant deux touffes arrachées d’un seul geste, et dont les racines mises à mal semaient leur terre sur mes vêtements.
J’ai quitté le jardin de ma mère, mon village. Je ne savais plus rien de la menthe, du laurier et du thym que, peut-être, nos remplaçants dans cette maison auraient arrachés. Et qu’était devenue la glycine que nous devions soutenir de nouveaux tuteurs, chaque été, tant le poids de ses grappes la tirait vers le sol ? Comment poussaient les hortensias sous lesquels nous avions enterré le chat ? Buvait-on encore du cidre, les après-midi de chaleur, dans l’ombre protectrice et parfumée de notre grand cèdre ? Dans mon appartement de ville, j’accumulais les plantes, les bouquets, substituts dérisoires et fragiles du jardin. Je cultivais le ficus, la balsamine, le sansevière en même temps que la nostalgie silencieuse. Et le soir, au lieu d’aller guetter l’émergence de la lune ronde au-dessus des têtes chiffonnées des acacias, et d’espérer l’apparition des pipistrelles tricotant la nuit de leur vol hachuré, je regardais la télévision. Alain Delon interrogeait Simone Signoret : qui était sorti des Granges Brûlées à l’heure du crime ? Signoret ne répondait pas vraiment, Delon partait porter ses fesses et ses questions un peu plus loin, sur la moleskine de l’unique café jurassien, air sagace de l’ethnologue chez les Papous. Et là, Martin demandait au suspect n° 1 : tu viens prendre un canon ? L’enquête rebondissait pour nous, alors que l’ethnologue avalait sa gentiane en grimaçant. Ah, Martin ! C’est Martin ! T’as vu Martin ? Ma mère avait vu, mon mari avait vu, le chien avait dressé l’oreille, nous étions tous heureux ce soir-là, avec notre ancien voisin dans la lucarne.
Martin était mort depuis quatre jours. Nous ne l’avons appris que le lendemain du passage de ce film. C’était un peu irréel, comme ces jardins qui continuaient d’exister sans nous, menant une autre vie, dont nous étions dorénavant exclus.
Martin est sous la terre, sous la pierre, dans la banlieue grise où ne nichent pas les martinets. Un jour, peut-être, j’irai sur sa tombe, et d’une jolie théière de cuivre martelé, je ferai couler une libation de thé à la menthe, demandant au mort : Martin, tu veux un canon ?

Mai 1992

Roger Parment


Ses obsèques auront lieu dans la plus stricte intimité familiale, annonçait le faire-part. Je ne pourrai donc, ainsi que je l’avais espéré, l’accompagner sur ce dernier petit bout de chemin et saluer son fils, d’une poignée de main, d’un regard, d’un silence, car tous les mots, en cette circonstance, sont dérisoires, inutiles.
Les mots… Il faut pourtant que j’y ai recours. Nous avions en commun qu’ils nous venaient facilement, sur les lèvres comme sur le papier, mais voici que, trois jours après sa mort, je n’ai encore dit qui traduise ce que je lui dois, et le vide que je ressens – que nous allons tous ressentir, dans cette ville.
Il faisait partie de mon paysage familier, depuis toujours : Liberté-Dimanche, ce journal qu’il avait créé, dirigé, était né trois ans avant moi. J’en avais connu son fondateur, comme tout le monde, de loin : entre les pages de ce journal, sur l’écran lisse du téléviseur. Et puis je l’avais rencontré, en 1985, pour la parution de mon second roman. Un libraire avait insisté pour qu’il me reçût. Il n’avait pas le temps semblait-il, mais consentit tout de même, car il ne savait pas dire non. Il me fit entrer dans son bureau, asseoir. Il avait devant lui deux feuilles de papier, d’un format modeste, qui me firent mesurer comme ses minutes étaient comptées. Je restais une heure. Au fil de mes mots, il reprenait d’autres petites feuilles, où son écriture courait, courait… Il était toujours pressé, mais avait finalement trouvé du temps pour moi. Il fit venir le photographe. J’eus droit à un très long papier, illustré, dans le numéro qui suivit l’entretien.
Depuis, son attention, son amitié ne m’avaient jamais fait défaut. Il plaisantait même que j’étais sa plus éminente collaboratrice, à cause du conte qu’il me commandait chaque Noël, et pour lequel, fidèle au titre de son journal, il me laissait toute liberté. Je ne saurais dire combien de fois je l’ai rencontré, au siège du journal, à la mairie de Rouen, dans quelque vernissage ou autre mondanité ; dans l’intimité de son bureau, comme dans la foule où son œil bleu me distinguait toujours. Mais je peux affirmer que jamais il ne me parut plus présent que ce week-end consacré au Patrimoine, alors qu’il était mort la veille.
J’ai, ces deux jours, arpenté ma ville, d’une église à l’autre, d’un hôtel particulier à un musée, saisissant là quelques notes d’un concert, ici quelques bribes d’Histoire. Pot-pourri culturel, où Haendel terrassait la gargouille de saint Romain, où luth, clavecin et viole de gambe réveillaient les anges joufflus des églises baroques, les dormants d’Ephèse dans leur vitrail, Guillaume, Rollon et Hugues d’Amiens sous leurs gisants de pierre. Ces promenades musicales me semblèrent comparables au vitrail de la chapelle Saint Joseph, dans le transept sud de la cathédrale : des éclats de beauté, remontés dans le désordre, où une lecture continue était impossible, par excès de richesse ; où chacun composait son puzzle, d’un lieu à un autre, un œil sur le programme, le second sur les tympans, les voûtes, les verrières, une oreille à l’orgue, l’autre à la conférencière. Mais cette mise en exergue d’un patrimoine dont Roger Parment était, au conseil municipal, le responsable me parut surtout, par une politesse du hasard, un hommage rendu à celui qui l’avait si bien servi, une vie durant. Roger Parment n’était plus parmi nous, en son corps unique, il s’était désintégré en notes de musique, en morceaux d verre coloré, en statues souriantes. La lumière des vitraux qui, pour une seule nuit magique, éclaira nos rues, c’était son regard, et la voix tonnante des cloches saluant la fin du dernier après-midi de l’été, c’était son verbe. Roger Parment n’est plus parmi nous, il est entré dans l’éternité de la ville.

Septembre 1992


Thérèse Margas

Je suis venue dans ce cimetière pour enterrer mon père, le 2 août 1988. J’étais au bras de ma mère, petite silhouette frêle, vêtue de noir, stupéfiée de son veuvage soudain et comme ratatinée par le chagrin. Elle était déjà atteinte par la maladie d’Alzheimer, mais aucun de nous n’en avait le soupçon car ce mal, très fourbe, commence par une distraction généralement imputée à l’âge. Ma mère égarait les objets, oubliait les dates, ne savait plus l’heure, commençait à mélanger les noms, les visages. Nous nous insurgions contre ce que nous prenions pour de la désinvolture, voire de la mauvaise volonté. Mon père mort, qui n’était plus à ses côtés pour ramasser, ranger, réparer les bévues, lui apprivoiser cette réalité devenu fuyante, la régression empira, avec cette lenteur majestueuse, assurée, inexorable de qui sait devoir triompher. Je crus pouvoir lutter, en venant souvent, en téléphonant, en emplissant la maison de petits messages, en sollicitant l’aide de ma famille, d’amis, de voisins. Elle oubliait de manger, demeurait en robe de chambre, négligeait d’ouvrir ses volets. Je la pris chez moi, au début de l’année 1992, espérant toujours faire barrage à ce que je pensais être une dépression consécutive à son deuil. Nous vécûmes ensemble vingt-set mois terribles, et je dus me résoudre à la séparation, ce qui était contraire à ce que j’avais antérieurement promis. Ma mère n’est morte ni chez elle, ni chez moi, mais dans un hôpital sa mémoire quasiment effacée.
Elle était née en 1913, à La Forêt du Parc, dans une grande maison figurant l’unique commerce du village. Ce qu’elle me disait, jadis, de son enfance, m’évoquait l’univers de Colette, cet écrivain affirmant avec lucidité qu’une enfance heureuse ne prépare pas à l’âge adulte. Car ma mère fut heureuse entre ses parents, ses grands-parents, ses frères aînés, sa petite sœur Jeanne, aujourd’hui à mes côtés et seule survivante de cette famille comptant aussi des chiens, des chats, un cheval nommé Candi, qu’on attelait au tilbury pour les promenades, et une pie apprivoisée volant les dés à coudre des femmes de la maison. Le père jouait du violon, de la clarinette, faisait danser les gens du village dans la salle contiguë au café-épicerie. Mais la mère est morte quand les petites filles n’avaient que huit et six ans. Elles ont été séparées de leurs frères, élevées par une grand-mère, une tante. C’est ainsi qu’elles sont arrivées à Beaumont vers 1927. elle se sont mariées ici, ont eu leurs enfants ici.
Parlant de la vieillesse de ma mère avant d’évoquer son enfance, j’ai, en quelque sorte, remonté le temps à l’envers, comme elle le fit elle-même dans sa maladie. C’est la manière ultime d’affirmer que sa mémoire, morte bien avant son corps, demeure vivante à travers le souvenir que nous garderons d’elle. Comme il me semble que demeure vivante la mémoire de mon père, à travers mon cousin Claude, qui exerce le même métier que lui.
Nous allons à présent la laisser glisser vers mon père. Et nous jetterons des fleurs sur leur couple ainsi reformé.

Avril 1997

Saïd

Les livres mettent parfois du temps à trouver leurs lecteurs. J’ai enfin Rosebud sous les yeux. Publié en 1973, dont je n’avais pas entendu parler jusqu’aux jours terribles de 1982, où je l’ai ardemment, vainement, cherché.
Ardemment : le mot est atrocement juste, qui fait référence au feu, à la brûlure….J’étais à la bibliothèque, ce mardi 4 mai 1982. Il devait faire encore frais, car je portais mon tailleur de lainage orange. C’était en début d’après-midi. J’étais probablement occupée à cataloguer, puisque c’est ma tâche ordinaire. Ou je somnolais d’ennui, derrière la porte m’isolant des collègues, des étudiants. Je n’entendais d’autres bruits que celui des machines à écrire, des bavardages, qui se mêlaient en une rumeur assourdie, habituelle, propice à mon exil intérieur. Peut-être pensais-je à ce roman que j’avais décidé d’écrire.
Soudain il y eut un cri, à l’extérieur. Je crus à un chahut entre étudiants, sur la pelouse. Mais le cri durait, trahissait une douleur extrême. Je me levais, m’approchais de la fenêtre. Ce que je vis me sembla irréel : un homme courait, la poitrine en flammes, comme dans cette ancienne publicité de la ouate thermogène ; Je fus saisie de panique, ouvris ma porte. Des collègues se bousculaient, effrayées à mon égal : l’une voulait téléphoner aux pompiers (sur la seule ligne extérieure, dans le bureau de la directrice, à l’autre bout du couloir), l’autre décrochait le propulseur de neige carbonique, hésitant devant la recommandation du mode d’emploi : ne pas pulvériser sur des êtres vivants, le concierge courait à sa loge chercher du linge pour étouffer les flammes. Ce fut lui qui arriva le premier auprès du brûlé, l’enveloppant dans la nappe de son déjeuner. Lorsque je sortis avec les autres, sur l’arrière du bâtiment, il n’y avait plus ni cris, ni flammes. Le brûlé était étendu sur la pelouse, son sauveteur près de lui. Ils parlaient, sans que nous puissions entendre ce qu’ils disaient. Je ne pus avancer jusqu’à eux, pétrifiée. Aucune pensée ne me traversait, je n’étais plus qu’un regard. Et l’image que recevaient mes yeux envahissait tout mon cerveau. L’attente me parut interminable, et, si longtemps après – quinze années – je revois encore cette scène, comme si elle ne datait que de quelques minutes. C’était semblable à une tragédie antique, avec, sur un tertre, le héros sacrifié, dont un vieil homme, improbable devin, ayant mis un genou en terre et tenant la main du mourant, en recevait le dernier oracle. Autour d’eux, à distance respectable, étudiants et employés formions un demi-cercle d’amphithéâtre, symbolisions le chœur.
L’hélicoptère arriva enfin, se posant sur l’aire de stationnement. On n’emporta pas le brûlé immédiatement. On lui mit une perfusion dans un bras, on le recouvrit de ce tissu d’argent, étincelant comme une armure, et qui l’apparentait un peu plus encore à Patrocle sur son bûcher funèbre. Il parlait toujours, avec ses sauveteurs en blouses blanches, descendus du ciel comme dans une machinerie d’opéra baroque. Je ne comprenais pas qu’on attendît si longtemps pour l’emporter à l’hôpital. Mais peut-être que tout fut très rapide, et que c’est l’horreur de l’événement qui, dans ma mémoire, devait dilater le temps de ce sauvetage.
Enfin il fut emporté dans les airs, vers l’hôpital. Nous retournâmes à nos activités. Curieusement je ne ressentais aucune émotion , comme si ma sensibilité, ordinairement vive, était temporairement anesthésiée. Deux heures passèrent. Mon mari arriva pour me chercher, comme tous les soirs. Je franchis de nouveau cette porte de service, à l’arrière de la bibliothèque. Au moment où je montais dans notre voiture, je vis, sur la pelouse désertée, le cercle roussi. Mon mari ne vit que mon visage blême, mon regard terrifié. Il posa une question. Je racontais, d’une voix absolument atone. Arrivée chez nous, j’allumais le téléviseur, pour écouter les informations régionales. Le présentateur fut laconique : suicide par le feu, victime brûlée à 80%, transportée sur Paris. Ce fut le chiffre fatidique qui fit craquer ma carapace. J’éclatais en sanglots, hoquetant, étouffant, prise de tremblements incoercibles.
Je restais trois semaines en congé maladie, le tube de tranquillisants à portée de main.
Le quotidien régional rapporta les faits, en deux articles succincts, ainsi titrés : Rouen : un étudiant s’immole par le feu , Suicide du campus : l’étudiant n’a pas survécu. Il y eut encore quelques lignes, et une photo de foule, de fleurs, au cimetière de Canteleu. Puis le silence engloutit le malheureux, dont un tract, distribué avant l’enterrement, avait rapporté le dernier message : Aurais voulu faire de l’humour avant de partir. Ecrire Rosebud par exemple. Mais on ne n’est plus là. Salut. Saïd.
J’ai trouvé le titre, auquel je ne pensai plus, aujourd’hui, 1er juin 1997, dans une vente de livres d’occasion, organisée par Terre des Hommes. Avant de commencer à le lire, j’ai cherché une marque, des notes, le pliure d’une page, un quelconque signe pouvant m’apprendre que, par un hasard improbable, j’avais entre les mains l’exemplaire de Saïd. Saïd que je n’ai pas connu, qui est mort à 22 ans, entre terre et ciel, pour que vienne la paix en Palestine.
Je n’ai rien trouvé entre ces pages (me soufflant aux narines un remugle de cave). J’ai seulement retenu une citation de Victor Hugo ; mise en exergue : le martyr est une sublimation. C’est une torture qui sauve.

Juin 1997

Pierre-Yves Rousseau

La première fois que je suis venue chez vous, c’était en hiver. Il faisait nuit. Et, de son jardin qu’on m’avait tant vanté, je ne vis que le petit halo des lampes éclairant nos pas dans l’allée, et le bassin prisonnier du gel.
Le froid était vif, mais ses plats, amoureusement préparés, nous réchauffèrent, séduisant nos narines avant de ravir nos palais. La chienne veillait dans la cuisine, qui me parut, derrière la porte double, un lieu secret, quasi sacré, le temple de l’alchimie culinaire. Pierre-Yves n’exerçait pas sa magie que sur le jardin, il en saupoudrait ses marmites.
Et puis, comme si ces deux talents de jardinier, de cuisinier, n’étaient pas de suffisants titres de gloire, le bon barbu tout rond, à l’œil taquin, si pudiquement réfugié derrière le vin et la boutade, le bon barbu savait poser son sécateur et ses mouvettes pour pousser l’aiguille sur ses merveilleuses tapisseries. Au cœur de la maison, il réincarnait la mythique Pénélope ou ces châtelaines médiévales tissant leur attente près des hautes croisées.
Hier, quand je suis revenue, le jardin était en pleine lumière, au cœur d’un après-midi de février nous faisant la grâce de simuler la tiédeur d’avril, les promesses du printemps. Et les gestes de l’absent étaient encore visibles sur ce jardin : les plantes fragiles demeuraient sous serre, ou attendaient des jours meilleurs dans la véranda. Passant devant elles, je sentis que je ne serais pas de taille pour cette visite qui devait être de réconfort. Il y eut pire : avant de frapper à cette porte endeuillée, derrière laquelle aboierait la chienne, j’aperçus, par une vitre, la tapisserie en cours, les écheveaux de laine méticuleusement disposés, et, sur la chaise, le pull abandonné de l’homme qui n’était plus là. Qui ne serait plus jamais là. Alors, stupidement, embrassant la veuve si digne, que j’étais censée consoler, c’est moi qui me mis à pleurer, sans pouvoir dire un mot de tout mon trouble à être là, comme par effraction dans une vie interrompue.
Un homme est mort, un talent disparu. Des œuvres sont inachevées, pour toujours.

Février 1998


Daniel Lavallée

1984 ? 1983 ou 1985 ? Je ne sais plus. Je me souviens seulement que c’était par un hiver glacé, comme dans les contes que j’affectionne. Chacun se tenait resserré chez soi, même si les loups ne hantaient plus les campagnes livrées au gel blanc, au brouillard. Le château de Martainville, récemment ouvert au public, semblait une gravure de Gustave Doré, l’écrin pour une princesse endormie. Il faisait aussi froid dedans que dehors, et nous n’étions que trois visiteurs courageux. Je lisais aux deux autres le guide sommaire remis à l’entrée quand passa Daniel Lavallée, cet homme obstiné qui, après avoir sauvé le château, l’avait remeublé (allant parfois dénicher, au fond des fermes, quelque merveilleux coffre Renaissance transformé en clapier), et qui s’était également battu, à Rouen, pour la restauration des maisons à colombages. De manière impromptue, il nous fit l’historique de chaque armoire, qu’il semblait connaître comme s’il en avait été l’ébéniste. Il n’y avait pas de princesse dans ce château, mais le sortilège d’un homme passionné, qui racontait à merveille. Sortant de là, je me dis que j’écrirais l’histoire de l’armoire taillée dans un bois venu de la Baltique.
J’ai mis une dizaine d’années à tenir cette promesse. Beaucoup de temps pour peu de lignes certes, car Mémoires de bois est un texte court, mais un temps qui n’avait pas eu prise sur le souvenir de cette visite illuminée. J’aurais pu dormir cent ans, que je n’aurais pas oublié. Mon seul regret est de n’avoir pu offrir ce texte au magicien de Martainville, mort avant que je ne le rédige. C’est lui qui dort, à présent, dans le petit cimetière, près du château qu’il a réveillé.

Mars 1998

 

 

 

 

 

Marino

Le petit chat, devenu si vieux, si léger, comme un fantôme de chat, est mort. Très doucement, sans le savoir. Je ne l’ai pas posé sur la table de métal froid, qu’il avait fini par connaître, et qu’il craignait un peu, chez le vétérinaire. Je l’ai gardé contre moi, son arrière-train dans mon bras replié, et ses pattes avant sur mon épaule, comme lorsqu’il nous arrivait de danser. Je lui ai parlé, pendant que la jeune femme l’anesthésiait d’une piqûre sous la peau. Et quand j’ai senti que ma voix risquait de me trahir, je me suis tue, je l’ai seulement caressé. Il regardait le ficus devant lequel nous nous tenions. Peut-être se souvenait-il des arbres du jardin perdu. Il a eu des mouvements de tête, probablement pour ajuster sa vue qui se troublait. La jeune femme m’a proposé de m’asseoir. J’ai obéi, pour la rassurer. Mais je savais que je ne faillirais pas. Pas à ce moment ultime, qui m’a paru durer une éternité, tandis que, discrètement, elle passait dans la pièce voisine. Les mouvements de la tête ont cessé, le cou s’est affaissé, comme si l’animal, qui m’avait tant aimée, que j’avais tant aimé, se blottissait, s’endormait, se fondait en moi.
Le dernier chat, le dernier deuil. Il n’aura pas de successeur, et tous les morts à venir, hommes ou bêtes, seront à la périphérie de ma vie puisqu’ils n’habiteront pas avec moi. Je suis à présent tout à fait seule. La boule de fourrure, réclamant câlins et pitance, ne m’attendra plus derrière la porte. Elle ne miaulera plus devant le réfrigérateur, et je ne lui tiendrai plus de discours sur sa mauvaise éducation, dont j’étais responsable. Nous ne nous disputerons plus le meilleur fauteuil et l’oreiller le plus mou.
Je n’ai jamais vécu ainsi, car, toujours, quelqu’un partageait mes heures diurnes, et, parfois, mon sommeil : parents, amies, mari, compagnon, animaux.
J’ai posé le chat. J’ai payé le prix de sa mort. Et je me suis levée pour partir. La jeune femme voulait me tenir assise encore un moment. J’ai promis de conduire avec prudence. Déjà j’étais dans la rue quand elle m’a rappelée : j’oubliais le panier. Le panier devenu inutile, et que j’ai repris, pour le porter plus tard à la S.P.A., avec les boîtes de pâtée, les médicaments, le collier vert orné d’un grelot, et la laisse de même couleur, pour les promenades en forêt.
Je pensais à ma mère, que je n’avais pas pu tenir contre moi, au moment fatal. Ma mère qu’aucune main charitable n’avait piquée car l’euthanasie n’est pas autorisée pour l’espèce dont nous faisons partie. Ma mère, morte seule à l’hôpital, trente mois avant le chat.
J’ai monté mes quatre étages, les mains vides. J’ai tourné la clef dans la serrure, j’ai ouvert la porte, que j’ai refermée brutalement, et je suis allée me coucher, sans me déshabiller. Demain, demain seulement, je me comporterai de nouveau en personne civilisée. Pour ce jour d’épreuve, je laisse la sauvage remonter en moi, celle qui, au fond de son lit, dans le coin le plus sombre de la caverne préhistorique, se vautrera dans les larmes et le sommeil d’une brute.

Novembre 1999

Guy Gouzien

Elle ne voulait pas lâcher ma main,
mais il fallait bien que je meure.
Même si c’était trop tôt,
même si c’était trop injuste.
Il fallait bien que je meure,
Parce que je souffrais depuis trop longtemps,
Parce que j’étais fatigué de me battre.
Elle ne voulait pas lâcher ma main,
Alors j’ai rusé, une dernière fois.
Je ne suis pas mort ce jeudi où les médecins l’ont appelée.
J’ai patienté encore vendredi, samedi, tout le dimanche,
lundi, et mardi jusqu’à l’heure du dîner.
Pour lui donner le temps de me quitter.
C’était long, ces jours et ces nuits de faux sommeil.
Surtout pour elle, qui percevait tous les bruits, voyait toutes les lumières, était blessée de chaque mot me condamnant.
Moi, déjà, j’étais dans les limbes ; vous savez : cette antichambre du Paradis.
La porte était ouverte sur du bleu.
Bleu comme la mer où j’aimais tant plonger, avant.
Et j’entendais le ressac, berçant mon impitoyable absence, comme ma mère berçait mon sommeil d’enfant.
Elle n’était pas dans le bleu, mais j’ai cru discerner l’ombre de mon père. Je me suis approché. La couleur marine a disparu, remplacée par du vert. Du vert d’herbe tendre, de saison amoureuse, ou de terrain de foot. Il m’a semblé qu’on criait but ! J’ai espéré bloquer le ballon, je me suis avancé un peu plus.
Tout est devenu rouge.
Rouge comme les ronds de mica, devant les projecteurs au théâtre. Je n’ai pas résisté. Je suis monté sur la scène avec mon frac de location, mes chaussures à claquettes. J’ai dansé comme Fred Astaire. Et puis, de mon chapeau haut-de-forme, en tapant un coup de baguette magique, j’ai fait surgir un lapin. C’était Bunny ! Vous vous souvenez de Bunny, qui grignotait mes cols de chemise et tous nos fils électriques ?
J’étais surpris de le trouver là. J’ai voulu revenir, pour raconter à celle qui attendait si patiemment dans la chambre d’hôpital. Mais je n’avais plus de voix. Et il était trop tard : on ne revient jamais du Paradis, même si sur Terre il y a une main de femme qui ne veut pas vous lâcher, et les larmes d’une mère, d’une fille, le rire d’un petit-fils.
Voilà, c’est fini. Je suis derrière la porte. Mais je ne vous ai pas quittés.

Janvier 2000

 Anne-Marie Damamme

Une vieille dame, veuve depuis longtemps, est morte cette semaine, dans sa jolie maison de pierres. Le lieu avait été nommé La closerie, sans doute par esprit de contradiction, car la grille du jardin était toujours ouverte aux visiteurs, aux chats en vadrouille. Dans cette maison (qui, en 1960, avait servi de cadre au film L’ours et la poupée), elle avait élevé ses quatre filles et ses deux garçons. Ce qui aurait pu suffire à emplir sa vie. D’autant que trois petits-enfants étaient venus continuer la lignée.
Mais Anne-Marie Damamme avait un autre centre d’intérêt, ainsi qu’elle l’a résumé elle-même dans un annuaire d’auteurs : uniquement le plaisir d’écrire (j’admire cet uniquement , qui remettait, poliment, au singulier, le centres d’intérêt proposé au pluriel par les éditeurs de l’annuaire !)
Nous nous étions donc rencontrées, à plusieurs reprises, dans des salons littéraires, où chez elle, car elle était aussi l’aimable voisine de mon plus ancien ami, celui qui me donna le goût du théâtre dès le lycée où nous nous étions connus. Dans son salon, autour d’un thé accompagné de scones (elle ne cachait pas son goût pour l’Angleterre), il y eut même une agréable soirée de lectures théâtrales.
Quand je la rencontrais à l’extérieur, elle portait généralement un chapeau, ayant ce goût, à présent bien démodé de ne pas sortir en cheveux. C’était un goût qui nous était commun et elle me dit un jour, dans un sourire, que nous devions sûrement être surnommées, dans ces salons littéraires, les dames au chapeau.
Oserai-je, aujourd’hui qu’il y aura foule autour de son cercueil, dans la si jolie église de son village, oserai-je porter ce chapeau rose fushia, que j’ai récemment agrémenté de dentelle violette, et donc à présent assorti à mon manteau violet, gansé de ce même rose percutant, au col et aux revers des manches ? La tenue serait d’une excentricité tout anglaise, et ce serait manière de lui rendre hommage. Mais ne serais-je pas terriblement shocking pour cette ultime cérémonie où la tradition (qu’aimait également Anne-Marie) veut que le noir, le sombre, les ténèbres soient de bon ton ?
Las, les ténèbres, Anne-Marie y est pour l’éternité, alors que ma tenue pourrait aussi lui rappeler les roses impérieuses et les violettes discrètes de son jardin, qu’elle a tant aimé…

2 décembre 2011

La disparition de Robert Labaye
Une alerte s'est éteinte …


Robert Labaye était un homme de choix et de volonté. Le choix justement d'assurer jusqu'au bout ses fonctions de directeur d'une maison qui lui devait tout et à qui il avait tout donné et la volonté de garder avec une crânerie exemplaire un ton et une présence qui le préservaient d'apitoiements qu'il refusait.
C'était aussi un homme de caractère et d'engagement. Dans sa lettre mensuelle qui, dans son style et dans ses intentions, échappait totalement à la simple circulaire promotionnelle, il ne faisait pas l'économie de ses opinions. Les réflexions auxquelles il se livrait étaient de véritables « éditos » et dépassaient bien souvent, pour ne pas dire toujours, le cadre de ses fonctions pour prendre un tour politique qui était un bel exemple de cette liberté de pensée qu'il revendiquait.
Il était resté fidèle à des aspirations sociales qu'il défendait sans discontinuer et aux perspectives généreuses et militantes qu'il s'était une bonne fois pour toute assignées. Il était de ceux qui s'engageaient et qui se battaient non seulement pour la culture mais aussi, et surtout, pour l'idée que l'on devrait toujours s'en faire et la manière dont il faudrait toujours la défendre.
Il était, dans ce domaine, sans concession.
Dans la vie, c'était l'homme le plus ouvert et le plus attentif qui soit, même si son honnêteté et son expérience ne lui interdisaient pas de porter des jugements d'une lucidité dont seul l'humour qu'il maniait parfaitement lui permettait d'en atténuer la rigueur.
Ses saisons du « Rive Gauche » étaient exemplaires de sa détermination à faire – suivant en cela une philosophie qu'il avait acquise à Maxime Gorki – une culture pour tous qui ne soit pas pour autant n'importe laquelle et pour n'importe qui.
La danse, on le sait, tient une place prééminente à Saint- Etienne du Rouvray, mais elle n'empêchait nullement Robert Labaye de construire des programmations très ouvertes, profondément originales, d'un éclectisme raisonné et d'une tenue qui faisait honneur à sa profonde connaissance du métier et au respect qu'il avait pour ceux qui l'exercent. Il faut noter d'ailleurs que le « Rive Gauche » est une des rares structures de l'agglomération à accueillir d'une manière régulière de nombreuses compagnies régionales. Grâce à la chaleur de son attention et de celle de toute une équipe qu'il avait su fraternellement réunir autour de< lui, elles y ont toujours trouvé – et y trouveront encore, il faut l'espérer - tout à la fois une assise et un tremplin dont beaucoup ont profité. La vie culturelle de l'agglomération, dans son développement et dans ses aspirations, lui doit beaucoup. Comme quelques autres, il s'est employé à la développer dans le sens d'une qualité qui ne soit pas un opportunisme et d'une action qui ne soit pas un moyen personnel. En fait, notre ami Robert était un regard et ce regard était une alerte. Son souvenir nous demande de rester vigilant !

François Vicaire

février 2012


Alberto Arese



Un homme qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.

Cette phrase célèbre pourrait être l’épitaphe d’Alberto, qui a tant aimé les livres.
Il naquit à Padoue, en 1947. Padoue, la provinciale, l’endormie, ainsi que la qualifia Paul Morand ; Padoue, la discrète, à l’ombre de Venise, son éclatante voisine. Nous sommes tous l’enfant de notre lieu de naissance autant que l’enfant de nos parents. Alberto fut donc un homme discret. Il quitta Padoue pour terminer ses études à Turin, par un mémoire de linguistique sur un manuscrit latin du XII° siècle, conservé dans une bibliothèque monastique.
Ce n’était peut-être pas la meilleure manière d’apprendre à vivre dans notre turbulent XX° siècle.
Son diplôme obtenu il alla passer quelques jours à Positano, perle de la côte amalfitaine prétendait le catalogue de voyages que ma mère et moi avions consulté peu avant. Nous étions donc, lui, et nous, au même hôtel, cette même semaine d’Août 1973. Il nous aborda par le biais de ma lecture du moment : les Histoires extraordinaires d’Edgar Poe. Nous ignorions alors, en ces minutes d’une première conversation – où il me dit aussi, apprenant que j’étais bibliothécaire : « c’est un beau métier » - nous ignorions que nous commencions notre propre histoire extraordinaire. Pour ma part, j’avais lu beaucoup de contes de fées dans mon enfance, j’avais même parfois convoqué ces belles dames dans les forêts de mon village natal, ou dans les ruines si pittoresques de son prieuré, qui semblait avoir servi de modèle aux illustrations de Fedor Rojankovsky pour La Belle au bois dormant. Je fus donc séduite par l’érudition d’Alberto, et lui, sans doute, par ma joie. Il me demanda en mariage, par lettre, trois mois après notre rencontre, alors qu’il faisait son service militaire en Sicile. La Sicile fut aussi, en avril 1975, la destination de notre voyage de noces, que j’avais gagné grâce à un concours dont le thème d’écriture imposé se résumait d’un titre : « J’ai rencontré l’homme de ma vie ».
L’homme de ma vie n’aura été qu’un moment de ma vie, car les contes de fées ne durent que dans les livres. Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants peut se rectifier, nous concernant, par : Ils se marièrent, furent heureux quelque temps, et lurent beaucoup de livres.
Mais, séparés sans être fâchés, nous nous rencontrions encore régulièrement, et, toujours il accompagnait ses visites de livres, achetés à la Procure et l’Armitière, où, sûrement les libraires remarqueront son absence. Car ainsi que croassait le Corbeau d’Egar Poe : never more, jamais plus ils ne reverront ce lecteur fidèle.
Ciao Alberto. Spero che il Paradisio ti aspetta.

Juin 2013