Bernard est de retour…
(juin 2006)

Juin est arrivé, en même temps que la canicule. Une météo à se jeter dans les vagues, où à vivre reclus chez soi, derrière les volets clos, l’œil collé à la lucarne de la télé. Les adeptes de la seconde solution ne seront pas moins nombreux en cette période de coupe du monde.
La coupe du monde, c’est ce mois entre parenthèses, où les sportifs n’ont plus qu’un unique sujet de conversation, et où les non-sportifs doivent patienter, en n’oubliant pas d’alimenter régulièrement le canapé du salon en bières et chips.
Hé bien, nous, à Allouville (ça me rappelle un vieux sketch de Jean-Richard, ce début), la coupe, c’était sur le terrain. Et même qu’il y en eût plusieurs, de coupes. Taper dans le ballon par 30° degrés valait bien des récompenses, quels que soient les scores. D’abord, honneur aux femmes, ce furent des dames et demoiselles qui nous offrirent le premier match. Dure, dure, l’ambiance, l’entraîneur s’énervait, le mur, le mur, qu’il criait, putain, merde, qu’est-ce que tu fiches Mirabelle à pas marquer Cerise ? Bon, d’accord : c’était pas ces prénoms-là, mais ce serait pas fair-play de ma part de cafter mes courageuses consœurs qui encaissaient des buts. Je souffrais pour elles, surtout à la nuque, aux épaules et aux bras, qui viraient homard dans le court-bouillon, j’avais oublié ma crème écran total (mais pas le chapeau heureusement, car sans lui, je ne serais plus en état de vous raconter ça aujourd’hui).
Enfin il fut seize heures, les petites mignonnes s’étaient rafraîchies au vestiaire, pour recevoir coupes et gracieusetés d’un mieux luné que leur entraîneur : Bernard était arrivé, on le signalait dans le bourg, il progressait dans la rue du musée, passait devant la grille du cimetière, allô, allô, Tango Papa Charlie, il pénètre dans le stade, à vous Cognac Jay… Je m’égare, je m’amplifie, je m’extrapole, c’est pas tous les jours que l’enfant du pays fait retour au giron dans toute sa gloire. L’enfant adoptif, mais on aime ceux-là autant que les natifs.
M’enfin, quel Bernard, et quel rapport avec le CHENE (s’énerve l ‘internaute fidèle de notre site, supposant que, malgré le chapeau, le soleil a dû sérieusement me chauffer la cafetière) ? Mais le Bernard du chêne, justement, Bernard Ménez, qui, avec son équipe des Polymusclés, allait s’affronter aux seniors d’Allouville, au profit du CHENE, le notre. Il n’avait plus la soutane du film tourné en 1980 (date où notre Jean-Pierre fondait le CHENE et faisait de la figuration auprès de Bernard, tenant un rôle druidique lui allant comme un gland - pardon : comme un gant), mais était en costume de ville, sérieux, marine. Avant de se changer, parce qu’après, sur le terrain, c’était blanc et ciel, plus fantaisie, avec chaussures à crampons. Nos seniors étaient en vert, normal, nous à Allouville, l’écologie, on connaît. Les Polymusclés marquèrent un but, le premier en quarante ans, prétendit l’un d’eux, on va se le passer en boucle ; les seniors en marquèrent d’autres, je ne saurais vous en rapporter combien, partie avant la fin pour inspecter mes troupes au musée du CHENE. Jean-Pierre sortait d’une sieste dont il bâillait encore, mais Marc se battait bien avec la table pliante, la nappe en papier, le rouleau de scotch, les emballages des biscuits, et les gobelets, disposés en quinconce, ce serait plus joli. Moi, un œil sur lui, l’autre sur mon texte de remerciements à Bernard (voir ci-après), que je révisais fébrile, se produire devant une troupe de comédiens et sportifs demande un minimum de répétition.
Enfin ils parurent, accueillis par Jean-Pierre qui ne bâillait plus et leur fit les honneurs du musée, de la mare, la clinique, la machine à laver les oiseaux, après que j’eusse lu mon discours (vous notez, le subjonctif ?), et avant que Marc, armé de ses tire-bouchon et décapsuleur, ne soit assailli derrière sa table (enfin sur ses quatre pieds). C’était un temps de soif, je vous rappelle. D’ailleurs, en délégation plus réduite, dont je fus, avec le maire (présent depuis le début de la fête, c’était si évident que j’ai négligé de préciser), les Polymusclés sacrifièrent au rite de l’arrêt au café du coin. Qui est vraiment au coin, à Allouville, pile après le virage devant le célèbre chêne. Le chêne où la délégation monta, ceux qui connaissaient montrant aux autres les deux chapelles du tronc. Impressionnés qu’ils étaient c’est pas tous les jours qu’on grimpe à des branches de 1200 ans. Impressionnés aussi par l’accueil au café, c’était le vestiaire de comédiens pendant le tournage du film, mon Bernard, que j’t’embrasse, t’as pas changé, dit la patronne, l’œil embué. Les tables et le zinc non plus, s’émut Bernard à son tour. Mais il fallut en terminer avec la nostalgie, on piaffait à la salle des fêtes, les champignons que madame Lemercier avait passé son vendredi à peler seraient trop cuits, la sauce de monsieur Lemercier (l’adjoint officiant aux cuisines) menaçait de bouillir, Stéphanie (la secrétaire de mairie) tentait de canaliser le désordre.
Enfin, tout le monde fut assis, le dîner put être servi, dans la pénombre, car les projo étaient braqués sur la scène, où un guitariste country se fit difficilement entendre dans le brouhaha initial. L’attention fut plus soutenue dès que deux champions de kit-boxing (j’suis pas sûre de l’orthographe, faudra m’excuser si je maîtrise moins que les subjonctifs) donnèrent des poings et des pieds, tous leurs tatouages enflés d’effort sur leurs biscotos. Poum, poum, ça cognait ferme sous l’œil connaisseur de Skouma, le boxeur des Polymusclés. Et puis, on vit de moins en moins clair dans nos assiettes car les projo crachaient de plus en plus, on se serait cru au stade de France avec Johnny sous les rayons laser. Que, justement, Johnny, c’était lui qu’on réclamait, chauffés par le technicien du son. Johnny parut, dans son cuir et son brouillard. Un Johnny pour de faux, qu’avait tout l’air et la chanson du vrai. Une heure et demi plus tard, j’étais debout sur une chaise, un briquet à la main, chantant à tue-tête (d’une voix pourtant proche de l’extinction ) : allumer le feu, allumer le feu ! Les nouvelles chaises de la salle des fêtes sont solides, je peux vous assurer, car de plus lourds que moi étaient aussi grimpés dessus. Ni ambulanciers ni pompiers ne furent nécessaires, et Johnny s’en retourna vers sa légende, on put enfin voir ce qu’on mangeait (des tartes aux pommes). Personne n’était plus à sa place, tout le monde avait navigué, le maire m’avait quittée pour le député, et après avoir refait le monde quelques minutes avec l’adjoint à l’environnement, je sirotais mon café à côté d’un Polymusclé croyant ressembler à Cantona mais qui est beaucoup plus beau (non : je ne le lui ai pas dit, j’ai ma réserve de femme honnête).
On s’est agité de nouveau, pour faire la vaisselle et ranger les chaises, je m’suis lâchement esbignée, sous prétexte que mon chat, abandonné depuis douze heures, devait avoir la dalle. Il n’était donc pas chez ses parrain-marraine comme d’hab’ ? Hé non : désertant le palier du quatrième, ils avaient choisi l’option bord de mer, comme le web master ayant abandonné son service d’illustrateur au matériel de pointe. J’ai assuré à sa place, avec mon vieil appareil de 1980, dont le flash tient avec du sparadrap. Alors, pour les photos de Bernard et ses crampons, Johnny à sa guitare, l’adjoint aux marmites et le maire à la vaisselle, il vous faudra attendre un peu.
J’ai repris la route de mon domicile sous la pleine lune éclairant les champs où dormaient mes copines les vaches, mes copains les poneys. Un lièvre élastique a jailli d’un fossé de marguerites, une chouette a rayé le ciel marine de son vol lourd. Sûrement d’anciens pensionnaires du CHENE, je pourrais m’endormir heureuse. Demain repos, c’est Raynald et Marc (encore Marc) qui seront de service sur la plage d’Yport pour jaser hirondelles avec les baigneurs.

le héros du jour remet une coupe à une sportive
de gauche à droite Jean Pierre Jacques, fondateur du CHENE,
Didier Terrier, Maire d'Allouville et Bernard Menez
Bernard en pleine action

 

Cher Bernard Menez,

Vous êtes venu à Allouville il y a plus de vingt ans, pour y tourner une fiction cinématographique.
J’insiste immédiatement sur le mot fiction, car dans le film un député spéculateur souhaite abattre le chêne millénaire, avec l’appui du maire auquel il a promis, en échange, la légion d’honneur. Dans la réalité, je peux vous le certifier, le maire d’Alllouville, jamais ne se laisserait corrompre de cette manière, car il tient à son arbre, autant qu’à cet autre C.H.E.N.E., Centre d’Hébergement et d’Etude de la Nature et de l’Environnement créé par Jean-Pierre Jacques et quelques illuminés de son espèce. Passent toujours pour illuminés, les précurseurs, ceux qui inventent quelque chose n’existant pas avant eux, et qu’il faudra faire admettre aux autres, tous ces autres n’ayant pas leur imagination créative, leur volonté pugnace.
Vingt-six ans plus tard, le résultat est là : une dizaine d’employés, renforcés d’un aréopage de bénévoles, s’activent autour de volières devenues plus vastes ; un musée et une clinique existent, le premier fréquenté par les touristes et bien connu des écoliers grâce à nos animateurs, la seconde offrant même des piscines non pas à des stars hollywoodiennes, mais aux phoques orphelins que nous recueillons chaque été, pour les rendre à la mer chaque automne.
Hollywood me ramène au cinéma, et aux acteurs comiques. Tout comme les illuminés voulant créer ce qui n’existe pas, les acteurs comiques ne sont pas pris au sérieux. On a bien tort. Car, derrière la façade du rire, parfois contraignante (j’en sais quelque chose moi-même pour avoir été classée dans la catégorie parallèle d’auteur burlesque), l’homme sensible existe, capable d’avoir des chagrins, des difficultés, et de compatir aux malheurs d’autrui. Vous en êtes une preuve, par votre présidence de cette association des Polymusclés, qui, aujourd’hui, nous honore de sa généreuse présence. Vous avez compris, sans doute, pour vous être souvent penché sur les humains handicapés, que notre faune, elle aussi, est handicapée. Handicapée de voisiner l’Humain, qui, en cet obscur nouveau millénaire, semble devoir lui être fatal, comme Il est fatal à la terre, la flore, l’eau, l’air et donc à lui-même.
Mais je ne voudrais pas ternir cette belle journée, où nos sportifs ont sué pour notre cause, en dérivant de la plaisante fiction cinématographique précitée à quelque vision apocalyptique de notre avenir. Alors, espérons ensemble que nous serons tous sauvés par les illuminés, les élus incorruptibles et les comiques.

11 juin 2006

visite guidée par Jean Pierre Jacques du Musée de la Nature, après mon discours
la visite au Chêne millénaire
suite de la visite du Chêne
retrouvailles au café d'en face
pour le repas qui suivit l'adjoint au maire était aux marmites
et le maire à la vaisselle

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