PAPIERS D'HUMEUR

Ainsi que je le signale dans mon actualité du 6 février 2008, j’inaugure cette nouvelle rubrique (dont quelques textes furent antérieurement dispersés dans d’autres rubriques. Voir les références dans cette actualité, à la date susdite) par trois textes étroitement liés et que je présente dans leur ordre chronologique : une lettre que j’ai écrite à Colette de Jouvenel, mon texte (joint à cette lettre) Le Pur et l’Impur, que je destinais à la revue Esprit, et la réponse de Colette de Jouvenel. Logiquement ma lettre et cette réponse devraient faire partie, quant au genre, de ma rubrique correspondance, mais comme elles sont liées à ce texte d’humeur, c’est ici que je les présente

A Colette de Jouvenel

Rouen, le 16 janvier 1978

Madame,

Je voulais vous écrire il y a un moment déjà – quand j’ai lu dans Le Monde que l’appartement de votre mère était mis en vente – Je ne l’avais pas fait, non par manque de temps – le manque de temps n’est que la plate excuse de ceux qui manquent de cœur – mais parce que je n’avais pas alors trouvé les mots justes. Mais sans doute l’événement me hantait-il car j’ai enfin pris le stylo pour en parler ; la forme seule diffère du projet initial : il ne s’agit pas d’une lettre pour vous, mais d’un court article pour Esprit, qui me fait parfois l’honneur de publier mes petits papiers. Ne sachant si celui concernant en partie votre mère sera accepté, et ignorant si vous êtes une lectrice de cette revue, je me permets de vous envoyer une photocopie de ces quelques lignes. N’ayant que ma plume pour vous aider, je l’ai modestement mise à votre service, comme j’ai pu. J’espère que vous « gagnerez », et que je pourrai à l’avenir aller visiter en toute quiétude cette maison qui nous est chère.

Très respectueusement votre

Simone Arese


Le Pur et l’Impur

Etrange paradoxe : ceux qui ont applaudi à la chute de Nixon et se sont gaussés de la mémoire sale d’un prince tombé d’un même coup dans la mort et dans la fange s’indignent aujourd’hui du verdict qui sanctionne une autre affaire louche : les doubles billets de Daniel Hechter. On m’opposera, je le sais bien, que je compare deux choses qui ne sont pas comparables : l’administration de l’Etat est autrement grave que celle du stade, et, expliquant cela par ceci, il est normal qu’on se montre sévère à la première et indulgente à la seconde. Soit : ne comparons pas la politique, qui n’a jamais pu prétendre être un art de vérité et de pureté, au sport, ultime don gratuit dans une époque où tout se monnaye, dernier effort nu dans un monde travesti. Mais alors, si je pose de cette façon les termes de la démonstration, ne devient-il pas évident que la morale est plus impérativement nécessaire sur le gazon des terrains que dans les couloirs des palais ? Depuis quand la vertu du sport doit-elle être sauvée par le vice de l’argent ? Il est vrai qu’il y a bien longtemps que les sportifs eux-mêmes sont viciés par le professionnalisme, et plus longtemps encore – c’était en langue morte – que vertueux et viril étaient synonymes.
Les morts ont toujours tort.
Colette est de ceux-là apparemment : qu’on songe au bruit qui se fait autour de M. Hechter – qui n’est et ne sera jamais rien à notre patrimoine national – pour lui conserver ses tribunes, et au silence qui accueille la vente du dernier appartement de Colette… Sa maison natale ne se signale déjà plus que par une plaque ancienne et pâlie, sous laquelle une autre, plus récente, rutile de tout son or : Docteur… Aux bonnes odeurs que Sido épandait dans ces murs se sont substitués les relents de médecine, et, au silence des enfants, dispersés à lire au jardin et au grenier, ne répond plus que l’autre silence, plus lugubre, de la porte feutrée du praticien ; là où Colette nous a conté son bonheur d’être, on ne compte plus que les honoraires des petites misères physiques des habitants de Saint Sauveur-en Puisaye. Faudra-t-il que soit semblablement massacrée la demeure parisienne ? Il n’y a, pour défendre le souvenir de l’auteur du Fanal bleu que sa seule fille par le sang. Pourtant Colette est un peu notre mère à toutes.

Simone Arese

Réponse de Colette de Jouvenel

Paris, le 19 janvier 1978

Chère Madame,

Je suis fort touchée de votre lettre et de votre article.
Au cas où il n’aurait pas encore paru dans Esprit je souhaiterais que vous consentiez à modifier la seconde partie de cet article. Les occupants actuels de la maison de St Sauveur ne sont peut-être pas toujours accueillants, mais je les tiens pour estimables.
Alors, pour éviter de heurter leurs sentiments, j’ai pris la liberté de vous faire un projet, qui, sans modifier sensiblement le sens de votre texte, les ménagera.
Vous le trouverez ci-joint, avec un appel à souscrire à la Société des Amis de Colette. Faites-moi l’amitié de me dire s’il vous agrée.
Dans le cas où Esprit aurait déjà publié votre version, laissons de côté ce que je vous suggère.
Veuillez bien croire, chère Madame, aux sentiments les plus chaleureux de
Colette de Jouvenel
Je ne puis, aussi longtemps que dureront mes démêlés avec la veuve du veuf, trouver le loisir d’accueillir les visiteurs.
Si une issue heureuse se dessine, tout deviendra plus facile.

Suivait la partie de mon texte révisée par ma correspondante :

Sa maison natale se signale par une plaque, la rue qui y mène s’appelle rue Colette.
Un couple de médecins occupe la maison où Sido veillait sur son tendre mari, ses enfants vagabonds, ses bêtes et ses plantes. Les senteurs d’encaustique du temps béni, le savoureux fumet des plats mijotant au feu n’embaument plus la demeure où s’activent un médecin et sa femme – lorsque les visiteurs ne viennent pas les tourmenter pour pénétrer le lieu où naquit Colette.
Aiment-ils leurs tourmenteurs ? Les maudissent-ils ? C’est selon…
Faudra-t-il que soit aussi désertée la demeure parisienne qui, jusqu’ici, fut un des pôles d’attraction du quartier du Théâtre Français et du Palais-Royal ?
Récemment, rentrant de dîner un soir, Colette de Jouvenel trouva trois jeunes Américains qui cherchaient à déchiffrer, à travers l’obscurité, la plaque apposée sur la façade. La conversation s’engagea avec ces visiteurs du soir, qui révélèrent l’emploi du temps de leur matinée : ils l’avaient passée au Père Lachaise, à couvrir de fleurs la tombe de Colette…
Puisqu’il n’y a, pour défendre obstinément le souvenir de l’auteur du Fanal bleu (et de cinquante œuvres) que sa fille par le sang, soutenons-la. Nous sommes ses sœurs, ses frères, car Colette est un peu notre mère à tous.

A la joie d’avoir une réponse, succéda la stupéfaction de cette curieuse proposition : signer un texte qui n’était plus complètement mien. Quels que soient les arguments étayant cette proposition – et quelle que soit la signature se glissant ainsi sous la mienne – je me sentis manipulée, censurée. Et comme, une quinzaine d’années plus tôt, dans un lycée laïc (la précision a de l’importance), j’avais déjà été interdite de représentation, pour une pièce burlesque dont j’étais l’auteur, et qui brocardait le culte des reliques, je décidais que, non, pas une deuxième fois je ne subirais ça (l’argument d’alors avait été que mes propos pourraient blesser l’aumônier !) : j’exprimerais mon opinion sans retouches, sans réserves. J’envoyais donc mon texte intégral à Esprit … qui le publia amputé de toute la partie consacrée à Colette, sans explications. Etait-ce une décision de la rédaction ? Colette de Jouvenel était-elle intervenue ? Je l’ignore.
Mais à 30 ans j’étais déjà moins coléreuse qu’à 15 : je n’ai pas détruit, comme on peut voir, ni mon texte ni la correspondance allant de pair, alors qu’au lycée j’avais déchiré mon Retour du croisé.
A présent que j’ai 30 ans multiplié par 2 (ou 15 multiplié par 4), je suis toujours capable de colères. Moins souvent. Moins longtemps. Et je ne les exprime plus en papiers d’humeur car, plus qu’avoir perdu mon aptitude à la colère (héritée de mon père, et qui m’assure d’être encore vivante) je suis devenue très pessimiste : à quoi bon écrire ? Dans le bruit assourdissant d’un monde emballé, ma voix ne sera pas entendue, pas audible…

Les Sillons de la mémoire




Sur le papier, tout cela paraît très bien (qu’on lise attentivement les 3 lignes de synopsis, ci-dessus). Et j’ai une impatience légitime de voir les 3 des 5 documentaires qui seront programmés sur France 3 Normandie très prochainement.
J’ai écrit un mot en rouge, comme une institutrice (pardon : professeur des écoles, selon la nouvelle terminologie !) soulignant une faute. Car c’est à peu près de cela qu’il s’agit. Non pas d’une faute d’orthographe ou de grammaire, mais d’une faute morale, ce qui est pire. C’est en effet un demi-mensonge que de prétendre que ces petits films sont des documentaires : certes, toutes les images sont vraies, tirées des archives du Pôle Image, qui, depuis, des années collecte, restaure, tous les documents enregistrés ou filmés d’amateurs. Mais ces films anciens, et c’est bien là que le bât blesse, n’étaient pas sonorisés. Leurs images, familiales le plus souvent (et devenant, avec le recul, ethnographiques), parfois historiques, ne présentent pas toutes le même intérêt. Comment trier dans cette masse, choisir, construire, pour montrer à un large public ? C’est une tâche énorme, ardue, incertaine. Pour cette fois il y eut un appel à projet, où il était demandé de concevoir une fiction narrative autour d’un melting pot de ces images. Le texte de cet appel n’était pas très clair semble-t-il. Et c’est l’excuse qu’on pourra avancer pour dédouaner les réalisateurs, qui ont commis un véritable faux en écriture. Bref : sur des images réelles, découpées et remontées ils n’ont que servi une fiction, narrée par un personnage central, inventé de toutes pièces, qu’incarne la voix off d’excellents comédiens (dont Jean-Pierre Kalfon, présent à la projection). On a voulu, avec ce projet éviter le docu-fiction comme si ce genre était à fuir comme la peste. Le docu-fiction est pourtant clair : d’un côté on a les documents, souvent cautionnés par un spécialiste qui les commente, de l’autre on a de la fiction de restitution. Le spectateur sait toujours où il en est. Rien de tel dans les documentaires que je vois ce soir. Pour être patent, le mensonge n’en est pas moins dangereux, et je me sens tout à fait irritée à l’idée que cela puisse être montré dans les établissements scolaires. Tant qu’à compléter les leçons d’Histoire aux élèves, c’est la très récente série Apocalypse qu’ont doit leur proposer, et non pas ces salmigondis…

Octobre 2009

Et je me souviens, qu’il y a déjà quelques années, des images d’archives avaient été montrées, dans toute leur nudité d’origine. Pourquoi faut-il qu’à présent cette modestie ne soit plus de mise ? Voici le texte que j’avais écrit au moment de cette projection (et qui parut dans Rouen-Lecture):

J’eus, aujourd’hui, des images très contrastées du Théâtre des Arts. La première, une pleine page de Paris-Normandie, servi dans ma boîte avant l’aube (mais oui : je suis déjà levée, alors que la ville dort ! C’est le meilleur moment pour écrire), et qui n’était qu’un des multiples épisodes du feuilleton consacré au changement de direction et aux menaces pesant sur la vieille maison. La seconde image me surprit dans une salle obscure, la chapelle Saint Louis, reconvertie, le temps de ces Journées du Patrimoine, en cinéma. C’était un film 16 mm., muet, tourné en 1934, par Bernard Lefebvre (plus connu sous le pseudonyme de Elébé). Façade du théâtre, l’ancien, qui ne résista pas à la guerre. Coulisses avec jeunes personnes (légèrement grassouillettes pour les canons actuels) en répétition ; ça dansait au son du piano, la cadence donnée par la canne du professeur (dont on ne vit que ce bâton d’autorité et les chaussons de pointe) ; ça courait joyeusement dans les escaliers ; et puis, enfin, ça entrait en scène, costumé. Le lac des cygnes probablement. La vitesse excessive à laquelle passait ce petit film (11 minutes 14 secondes) rendait un peu ridicule la prestation du corps de ballet, mais il ressortait de tout cela une espèce de bonhomie, depuis disparue.
Cette bonhomie caractérisait d’autres courts-métrages : la fête du millénaire, en 1911, la foire saint Romain en 1937, avec ses manèges candides, si différents des machines à faire peur actuelles ; l’installation du cirque Pinder en 1950 (ah, les beaux biscotos tirant les cordes pour faire monter la tente), les mariées de l’église Saint-Ouen en 1948, la croisière d’un bateau de papier sur le Robec, et les tournées des Martinez, glaciers ambulants en 1950. Une image de ce film-là m’émut particulièrement : deux gosses, promus marchands de cornets, attendaient le chaland derrière leur si jolie voiture à bras, dont ils dépassaient à peine ; les clients vinrent, c’était joyeux, gourmand, et puis soudain la caméra avait reculé, pour un plan plus large, et le paysage n’était plus qu’un champ de ruines : les quais de Rouen, pas encore reconstruits. Ces quais que d’autres images, antérieures, m’avaient montré si animés (encore des biscotos, déchargeant les bateaux - bien plus nombreux qu’aujourd’hui – ou roulant une mer de tonneaux).
Il serait inexact d’ailleurs, de ne retenir que la bonhomie.
Car des images plus terribles étaient mêlées à celles que je viens d’évoquer : l’incendie de l’église Saint Nicaise, en 1934, les bombardements de la dernière guerre. Dans la salle, des personnes âgées, qui avaient vécu ces moments terribles, se souvenaient, et les petits-enfants (voire : les arrières petits-enfants) s’étonnaient que mémé soit encore là, sortie vivante de cet enfer dont ils n’avaient pas idée.
Les lumières se rallumèrent. On applaudit le pianiste (Gene Clarskville) qui avait joliment souligné ces images muettes ( si … parlantes !). C’était fini. On retrouvait le soleil d’un bel automne, à Rouen, en 1997, par temps de paix. Le journal du matin avait pâli.

Septembre 1997