ROUEN

On trouvera sur cette ville un compte-rendu de La première fête brésilienne qui s’y déroula (en…1550), dans la rubrique conférences. Les textes qui suivent évoquent des évènements nettement plus récents :


Centre Saint Sever

Paris a deux rives. Rouen aussi, qui entend le démontrer : en 1978, on y achève, sur celle de gauche, le Centre Saint Sever. Des placards publicitaires l’annoncent partout : le cœur de Rouen bat rive gauche . La presse locale, aux inévitables mains d’Hersant, insiste sur la prochaine bibliothèque, sur la future salle polyvalente, vante le nettoyage de l’église voisine, qui perd soudain sa figure barbouillée de crasse d’un dix-neuvième siècle laborieux et prend des allures de baroque italien, de décor d’opéra ; on regrette que les immeubles destinés à des bureaux restent vides, car il ne suffit pas de parler de décentralisation pour qu’elle existe ; on évoque davantage les commerces, mi-sérieux mi-détaché, car l’argent, ici, c’est un moteur dont il faut surtout montrer le capot, gênés que nous sommes, Normands devenus prudes, de notre réputation d’avarice atavique.
Il manquerait de tact d’insister, d’écraser de nos grandes surfaces (Super M comme Superman ?), de nos chaînes, le petit commerce alentour, préexistant, et qui, loin d’être revalorisé par cette proximité, va mourir, car le centre est un lieu clos, une planète désorbitée, un aquarium géant. Est-ce consciemment que l’architecte y a inclus des jeux d’eau ? Sommes-nous donc des poissons ou des fœtus à l’intérieur de cette matrice aquatique ? N’espère-t-on pas qu’une fois dans cette chaleur humide, nos gros yeux globuleux ne sauront plus se détacher des lumières, pour voir encore, derrière la vitre (teintée, ce n’est pas un hasard), le gris de la rue ? et nos oreilles ne préfèreront-elles pas, aux rumeurs de la rue, le ronron musical, soporifique, qui nous parvient, distillé par d’invisibles micros, comme nous parvenait, assourdie par cette chair entre elle et nous, la voix de notre mère, quand elle nous portait encore en elle ?
Le cœur de Rouen ? Allons donc, c’est du ventre qu’il s’agit…
Ventre encore pour l’ouverture, organisée fastueuse en octobre, afin de faire oublier le coût de l’opération et les expulsions qui ont précédé : on ne construit plus sans détruire et, dira Jean Lecanuet : si vous saviez les problèmes que pose un seul virage ! On espérait Barre, et, pour lui, les services de déminage étaient prévus. On n’eut que Barrot. On inaugura donc, en deux fournées : l’élite le matin – quartier bouclé : une manif s’attendait – le second choix l’après-midi. Deux mille invités, dit-on, et un train spécial de Paris. Des discours, des hôtesses, qui contrôlent plus qu’elles n’accueillent, qui n’orientent personne vers personne mais tout le monde sur le buffet, puisque, après tout, c’est surtout ça la fête. Afin de ne pas faire de jaloux entre le commerce de la rive droite et celui de la rive gauche, on négligea également tous les traiteurs de Rouen, leur préférant Maître Lenotre, pâtissier normand depuis longtemps reconverti au parisianisme et aux congélateurs, ayant pignon sur l’Elysée. On se grise au champagne, on s’étouffe aux petits fours…
Novembre : pause avec la foire Saint Romain. On oublie la querelle des deux rives dans l’odeur des gaufres et de la poudre, la mousse des barbes à papa, le frisson du grand huit et du train fantôme, la nostalgie des chevaux de bois et de l’impossible retour à l’enfance.
Décembre : les forains à peine partis, ça recommence : les murs de la ville sont à nouveau recouverts du cœur dont nous sommes saturés. Variante : à l’intérieur de la forme connue, une mauvaise carte postale de Sainte Famille. Commentaire : à Saint Sever, première crèche vivante. On n’a pas lésiné sur l’architecture de la dite crèche, assez réussie avec ses tuiles anciennes, ni sur le bétail : un bœuf, un âne, trois moutons, deux canards, trois oies, deux lapins. Peu importe, semble-t-il, que les spots chaleureux les asphyxient, que l’âne et le bœuf soient attachés court et qu’un canard ait déjà l’aile brisée : l’opération publicitaire est réussie. D’ailleurs, n’ont-ils pas la chance, ces figurants occasionnels et involontaires, d’avoir un sursis quand nombre de leurs congénères ont déjà été exécutés pour la Grande Bouffe traditionnelle, dégoulinant de sang sur tous les étals des trottoirs ? Pour la circonstance les bouchers et les restaurateurs arborent aussi fièrement quelques dépouilles de variété sauvage – lièvres, biches, sangliers – car, en fin d’année, la forêt vient jusqu’à la ville, tout en cadavres rouges et verts décapités (4 millions de sapins chaque année).
Joyeux Noël, enfants, et ignorez le plus longtemps possible que vous et l’autre Enfant-Roi n’êtes plus que le mauvais prétexte, l’alibi fallacieux, la triste survivance frelatée d’une fête de lumière et d’espérance, de charité et de pauvreté : l’Agneau n’est plus, vive le veau d’or. Sacrifions, sacrifions, pendant qu’il es est encore temps : quand vous serez adultes, peut-être n’y aura-t-il plus de bois pour les Petit Poucet et les Belles endormies. Les loups, déjà les ont quittés et sont parmi nous.

Décembre 1978
Publié partiellement dans Esprit

Fêtes Jeanne d’Arc

Rouen, plutôt que de s’enorgueillir d’avoir donné le jour ou le gîte à Saint Amant, Corneille, Fontenelle, Pascal, Flaubert, Alain, se pare d’avoir offert la mort à Jeanne d’Arc. On tisonne ces braises froides depuis des siècles, jusqu’à en faire jaillir, cette année, des étincelles pour une décade : les fêtes johanniques.
Copiant décidément Paris, nous avions rasé les dentelles métalliques du Vieux Marché, et, donnant peut-être un exemple funeste à Orléans, fait disparaître un sous-sol riche d’archéologie gallo-romaine : il nous fallait notre trou des halles, bientôt comblé d’un parking. Là-dessus, s’est lové, dressant son dos d’écailles, un grand reptile préhistorique, qui fouille la cité de son indiscret nez de fourmilier. Il aspire par là tous les insectes à sa portée, qui s’esbaubissent du kaléidoscope de ses treize regards : les vitraux de saint Vincent l’anéantie, qui nous viennent, intacts, du seizième siècle, après avoir dormi trente-cinq ans dans les grottes de Croisset. Du moyen-âge, seul privilégié ici, émergent sur la place, les fondations de Saint Sauveur, soulignées de gazon, le pilori, percé de myosotis, et quelques mètres d’un sol foulé par Jeanne, autour du bûcher. Car le bûcher était là, sous la croix de vingt-cinq mètres que regarde une martyre de pierre, d’un goût aujourd’hui contesté, mais qu’on a inclus dans l’ensemble, car les Rouennais, gens d’habitude, y sont attachés.
On inaugure donc, successivement et officieusement, les hallettes, la croix (promise depuis cinq siècles), l’église Sainte Jeanne d’Arc. Douze cavaliers en armure défilent au matin du 17 Mai, précédant de quelques heures une manifestations de piétons, dont les banderoles n’ont rien à voir avec les fanions des douze villes johanniques. On a contesté, déjà, avec un humour corrosif et brillant au début du mois : Plein feu sur Jeanne d’Arc : miracle-rock, par le Théâtre de la Pie Rouge, parce que la fête doit d’abord être la fête du peuple. La municipalité s’y est évertuée, pourtant, comme elle a pu : ce 21 Mai, des chars fleuris et des tacots sillonnent la ville, suivis par les fanfares de huit cent musiciens, qui se dispersent dans tous les jardins, avec des baladins, des acrobates, des cracheurs de feu. Les rues sont pavoisées de grandes toiles bleues et blanches, qui en font comme une Naples austère séchant ses draps de riches à un soleil famélique ; les vitrines aussi se sont mises eu bleu et blanc, modestement ou avec mauvais goût : une Jeanne érotisée par le lait transparent de sa dernière chemise et les liens serrés sur ses rondeurs est figée sur un bûcher de pacotille, une autre fait mille grâces dans les fers de sa prison ; un confiseur propose, feuilletés au praliné et enveloppés de papier d’argent, les fagots de 1431. Le musée de cire, dont la direction se réserve le droit de refuser l’entrée aux personnes dont la tenue n’est pas correcte, offre, pour trente francs, la vie de Jeanne d’Arc en bande dessinée. La place vedette est saturée de visiteurs, et on a vite effacé le graffiti noir – Jeanne d’Arc n’était pas anarchiste – qui courait, de son écriture pressée, sur la phrase rose, sculptée, toute en rondeurs hiératiques, signée Malraux : Ô Jeanne sans sépulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des héros est dans le cœur des vivants. L’odeur de peinture fraîche déborde encore le parfum d’encens à l’intérieur de l’église, et une Vierge de théâtre, ciel et or, attire autant les regards que l’autre Grande Mère, précieuse, de bois doré, sauvée aussi des bombardements sur Saint Vincent ; deux techniciens se battent avec les projecteurs pour le prochain spectacle : il y aura là , dans deux jours, la Jeanne-Rubens de Delteil, et, dans trois, la Jeanne-Epinal de Claudel ; les enfants profitent de ce que leurs parents s’appliquent à lire les vitraux et à toucher – ce substitut éphémère de posséder – le bois du retable miraculé, pour descendre l’escalier sur la rampe. C’est une foire joyeuse, et le temps est soudain aboli : les églises du moyen-âge n’étaient-elles pas ces fêtes et ce bruit ? Ne manquent plus que les scrofuleux et les chiens. Pour un peu même, si nous n’étions Normands, nous nous parlerions, même…
Seuls les policiers sont bien nerveux depuis quelques jours, et je les ai vu jeter sans ménagements dans une voiture une femme menottée de près et qu’ils tenaient pourtant à quatre. Etait-ce une malice du Ciel que cette vision de Jeanne et de ses houspilleurs anglais ? Toujours est-il que nous n’avons pas plus bougé qu’il y a cinq siècles ce matin-là, et que nous ne saurons jamais qui était l’inconnue dont la journal n’a pas parlé, préférant détailler, à coups de titres racoleurs et de photos sordides, la catastrophe de la place de La Calende : 1 mort, 3 blessés et quelques suppositions interrogatives : gaz, bombe, suicide, attentat ? Les vitraux de la cathédrale ont frissonné et son verre blanc s’est pulvérisé, comme toutes les vitrines alentour. Mais c’est la fête, que Diable ! Et un commerçant a le cynisme joyeux, qui affiche, sur le panneau de bois remplaçant momentanément son étalage : des prix explosifs.
Il n’y a guère que les enfants des écoles à être emplis de rêve et d’amour pour Jeanne et la nouvelle place, qu’ils ont mise en dessins, marionnettes, maquettes (pâte à modeler, papier mâché, carton, pots de yaourts et de petits suisses, emballages d’œufs), vitraux de papier, peinture sur verre, mosaïque, poèmes, à la chapelle Saint Louis, pour une exposition dont nous déplorerons tous la brièveté :

Cette croix ressemble à un jet sortant du dos d’une baleine, ou un drakkar qui s’effondre dans l’eau au milieu des vagues rugissantes.

Toi qui ressembles à la coque d’un énorme drakkar en pleine tempête, qui se soulève comme une plume et qui redescend brusquement, cette grande croix nous fait penser au grand mât qui supporte les grandes voiles de toutes les couleurs.

On dirait une grange dont le toit est soulevé par le vent.

On dirait des montagnes penchées par le vent, un tunnel accablant où passent les trains du bonheur et du malheur, poussant un sourd grondement
.
On dirait des dents qu’un requin fait claquer en attendant le moment de saisir sa proie qu’il guette depuis longtemps.

Des raies volantes s’envolent au-dessus de la cité Atlantide car les gardes les détestent et leur jettent des sorts qui les rendent vulnérables et comme folles. Dessous les sirènes ne s’en occupent pas, elles se promènent sans prêter attention à ce qui les entoure.

Robe blanche de sainte
Robe noire de sorcière
Passé blanc
Vestiges noirs
Que reste-t-il dans nos mémoires
noires ?
Un grand soleil blanc

Samedi 26. Pouce ! Repos ! nous resterons chez nous à regarder une émission régionale sur Jeanne, où on a apparié Régine Pernoud et Jacques Castelot. Nous n’en pouvons plus : il y a eu des séances de cinéma sur Jeanne d’Arc, la conférence de Jean Guitton, l’émission d’un timbre commémoratif, l’exposition photos la place du Vieux Marché à travers les âges, les concerts d’orgue à Saint Maclou et Saint Godard (Jean Guillou, en verve, a improvisé un poème symphonique sur l’héroïne), la riche présentation, en la salle du Musée des Beaux-Arts, des collections de la bibliothèque municipale : Jeanne en livres, en gravures, en peintures, en sculptures, en affiches (qui n’évitent pas toujours le ridicule, telles celles de la dernière guerre, anti-Anglais : les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime, ou pro union sacrée : Jeanne d’Arc a toujours été une entraîneuse, suivons-là !) en bande dessinée (ah, comme Claire Brétécher divise le public !) en assiettes, en rideaux, en tapisseries, en café, en fromage, en baume, en… je ne sais plus. Personne ne sait plus rien d’ailleurs, hormis que l’apothéose est pour demain : Charles VII vient se faire sacrer à Rouen. Toute la cour es les seigneurs, les manants et les ribaudes, et les serfs des terres croisées sont réunis de bon matin pour écouter les harangues de leur suzerain et de leur roi, lequel louangera, en vue de la prochaine croisade, la foi de la jeunesse.
En fait d’être des pèlerins exaltés, la jeunesse que je vois autour de moi ce jour est surtout composée de cow-boys, caracolant sur leurs motos et leurs fantasmes : doit y avoir des mecs avec des fusils à lunettes sur les toits ; ça me plairait d’être tireur d’élite, tu vises et… splach ! Ce sont les aînés qui se sont massés debout pour attendre que l’hôte célèbre arrive, qu’il passe, qu’il achève de déjeuner (pour l’honneur de nos tables, réputées copieuses, il sera en retard à la cérémonie de l’après-midi), qu’il entre à la cathédrale (mes cow-boys commentent : il prie, il en a besoin. Il se confesse, il en a pour un moment), qu’il sorte sous les vrombissements des motards d’escorte, les sonneries du carillon, les cris de la foule ( Giscard, Giscard, une chanson… Mais qu’est-ce que je raconte ? Ma plume m’emporte : personne n’a demandé de chanson. On n’est pas dans le show-biz ici, ma p’tite dame, un peu de tenue…)
Il est dix-huit heures ; la foule, n’ayant plus rien à voir, se disperse enfin. Le gardien du donjon, mélancolique, ferme sa tour, dont nul, aujourd’hui, n’a visité le fantôme blanc. C’est pourtant le seul vestige encore debout qui ait vu passer Jeanne en ses murs. Le lieu était-il donc trop sinistre pour un Président de la République, malgré les grilles fraîchement repeintes ? Ou est-ce que le maire et le préfet ont joué une curieuse partie d’échecs avec cette tour qui, dans la ville, dépend du département ? La fête est finie, même s’il reste le sursis d’un feu d’artifice qui, pour un moment fulgurant, cloutera d’or la nuit et le fleuve.
Demain, on démontera les tribunes tricolores, on repliera les drapeaux brûlés d’étincelles et mangés de vent, on rendra à la paix des serres les hortensias bleus et blancs que la pluie a saccagés.
Demain, si tu n’as de pain, chômeur, tu te souviendras d’avoir eu des jeux.

Mai 1979

 

Rue Eau de Robec

Jusqu’au dix-neuvième siècle on y teignait des étoffes ; puis les teinturiers émigrèrent vers un autre quartier. Les maisons des riches artisans abritèrent alors des boutiques de brocanteurs et des meublés occupés par une population misérable. Les gais colombages disparurent sous des enduits auxquels le manque d’entretien donna vite un aspect lépreux. Ils commencent à revoir le jour pour la joie des touristes et des habitants : ainsi parle Daniel Lavallée et l’Association de sauvegarde du Robec, glissant de l’histoire au politique grâce à une belle ellipse. Car croyez-vous que la population misérable soit encore les habitants d’aujourd’hui ? Point du tout. On ne prête qu’aux riches, et les miséreux sont allés porter leur misère plus loin, expulsés par les propriétaires et promoteurs : Restauration luxueuse. Du studio au cinq pièces sur mesure. Pour acheter des appartements dans les beaux quartiers de Rouen, adressez-vous ici ou téléphonez à Paris (tiens donc : comme pour le centre commercial Saint Sever, la tête est à Paris. Décentralisons, décentralisons, disaient-ils…).
Elle commence à avoir fière allure, la rue, émergeant de sa mort provisoire – car les maisons furent un moment, indemnes seulement de leurs colombages, comme de fragiles constructions d’allumettes, de tremblantes toiles d’araignées – Elle est habitée à nouveau, et par des gens qui font plaisir à voir : aux loqueteux faméliques, au sous-prolétariat d’immigrés ont succédé des commerçantes à la santé prospère, désirables de leur chair rose, de leurs toilettes légères et de leur parfums coûteux. L’odeur a changé et même la poussière est aseptisée dans l’antiquaillerie de luxe qui a succédé aux brocantes miteuses. Parce que j’ai la faiblesse d’aimer les réjouissances, j’irai traîner là-bas cet après-midi pour la Première Fête de Printemps.
La rue est fermée aux deux extrémités par des barrières métalliques et on a sorti les porcelaines fêlées, les fausses estampes, les couverts désargentés, et les dentelles mécaniques faites main sur les trottoirs, entre les tréteaux d’un pâtissier, d’un grilleur de merguez et d’un marchand de gaufres ; des meubles neufs, peints à l’ancienne, voisinent avec les tisserands de la troisième génération – celle qui vend cher ce qu’elle produit peu sur un matériel sophistiqué trônant au cœur de l’atelier. La maison de l’Association étale complaisamment des photos de chirurgie esthétique (les immeubles avant, les immeubles après) et vend des tee-shirts publicitaires. Est-ce dû à la chaleur inhabituelle en Normandie ou à la Fanfare des Beaux-Arts jouant, en habits de clowns, des airs de cirque felliniens ? Je trouve l’atmosphère italienne , et moi qui ai pourtant la phobie des foules, je suis émue par celle-ci. Je reviendrai ce soir faire admirer à mon mari les belles cours intérieures, riches de leurs balustrades ouvertes, de leurs escaliers à vis et de leurs puits qui descendent jusqu’au Robec, aujourd’hui enterré sous le macadam.
Vingt et une heures : le bout de la rue est atteint, nos pas nous ramènent en son milieu pour écouter le concert de musique médiévale. Mais deux musiciens ont quitté l’estrade et une partie du public ses bancs et chaises pour se porter vers une camionnette au sinistre gyrophare bleu. Qu se passe-t-il. Ne peut-il donc y avoir de fêtes sans képis ? Nous apprenons que deux jeunes, contestataires du bien-fondé des réjouissances, sont en passe d’être embarqués par la police, ce à quoi d’autres jeunes s’opposent derechef. Le véhicule en est tout secoué. Laissons, laissons : les uniformes finiront bien par se retirer à l’entrée de la rue, d’où ils ont surgi. Ne leur accordons pas d’être les vedettes de la fête : allons, l’orchestre, jouez. Voyez : l’estafette démarre. Ah… mais c’est pour nous foncer dessus, public quiet, malgré les vingt bras qui s’arc-boutent pour la faire reculer. Nous n’avons que le temps de bondir sur le trottoir, emportant, si possible, les sièges au vol. C’est miracle qu’il n’y ait pas de blessés, mais un homme est tombé, un étal est fracassé plus loin. Nous nous portons là, où les gens s’invectivent sans que je comprenne bien pourquoi, trop peu habituée aux brusques passions de la rue. Deux femmes sont en larmes, je les aide à ramasser ce qui peut être sauvé de cette casse, et j’insiste pour qu’elles prennent mon adresse : être témoin contre les flics, c’est une occasion à ne pas manquer. Mon interlocutrice, balbutiante d’émotion, retrouve sa voix en notant mon nom et je mesure alors l’étendue de ma naïveté : ce n’est pas contre la police qui a brisé son commerce qu’elle enrage, mais contre les jeunes qui ont suscité l’algarade. Papa, papa, le gosse de l’autre rue touche à mes jouets, viens vite le prendre… C’était donc ça ! Ces commerçants ont payé – ça nous a coûté assez cher : 350 francs – pour être protégés par la police. Et la haine refoulée, le racisme ordinaire, comme le Robec remonte dans les caves les jours d’orage, débordent brutalement sur les lèvres :
- Foutez le camp, les jeunes. On en a marre de vous. Zavez qu’à travailler, vous verrez ce que c’est de se lever à six heures et d’organiser des fêtes. Vous pensez qu’à détruire.
- Parlons-en de votre fête : rien que du commerce. Avec des maisons vides au-dessus. C’est avant qu’il fallait la faire, la fête, pour empêcher les expulsions.
- Fallait bien les faire sortir pour restaurer. C’étaient des taudis, avec des gens qui pissaient contre les murs.
- Et maintenant vous leur proposez des loyers qu’ils ne peuvent pas payer.
- Normal : le coût de la vie a augmenté. Vous le sauriez si vous travailliez.
- Mais je travaille, madame. Vous êtes complice de la police.
- Il en faut de la police, dans tous les états : c’est bien que c’est nécessaire.
Les contestataires, finalement, sont refoulés hors de la fête, et que le spectacle continue mesdames messieurs. A deux pas du quart monde voisin. Car il reste encore, à l’est de Rouen, une mince marge, qu’on réduira bientôt, à coups de rénovations : n’y sont plus que des morts en sursis, qui s’infiltrent, clochards avinés et chats errants, dans le beau quartier qui joue ce soir à se mettre en scène. On a frôlé le drame, le calme est rétabli, on s’accordera juste la mélancolie d’une quête dont le produit intégral sera versé à l’antiquaire dont l’étal a été cassé. Nous en avons assez entendu. Rentrons, car je ne saurais vous donner, ô Madame qui me paraissiez si touchante en vos larmes, un seul centime pour votre quincaillerie brisée.

Juin 1979

Un livre de photos admirables, concernant ces taudis de l’est, tels qu’ils étaient après la dernière guerre, vient de paraître (2006, chez ASI éditions, 28 rue de la Roche, Rouen), intitulé T.P.M.G. (premières lettres de Tout Pour Ma Gueule, qui était le nom d’un bar !)

Chrysanthèmes

Article Liberté-Dimanche

Le ministre avait demandé au Pays qu’on fêtât le Livre. Tout cela en majuscules. Et la Ville, qui ne voulait pas en minuscule, ne put qu’accéder à cette prière majeure. Mais elle le fit mollement, comme pour protester contre le slogan choisi par les publicistes : La Vigueur de lire. Le maire, en effet, n’était pas de la coterie du ministre. Et, surtout, il n’était pas très vigoureux, ayant, comme la plupart de ses adjoints, largement dépassé l’âge de la retraite. En vieillissant, il se sentait plutôt une âme de jardinier, et cette humeur bucolique, tardivement exprimée, le portait naturellement aux chrysanthèmes. En conséquence de quoi, à chaque Toussaint, le parvis de la cathédrale devenait une immense tombe, son pavé recouvert par dix mille de ces fleurs. Certains chuchotaient que ce n’était pas vraiment du goût de l’archevêque, sourcilleux quant à son territoire et son cheptel, d’autres ironisaient que le maire préparait la pompe de son enterrement, les plus maussades encore rapportaient le coût exorbitant de l’opération – quatorze millions de centimes, défleuris en trois semaines – mais, plus généralement, les badauds venaient en famille, le dimanche, photographier la grande tombe. Et, par contamination, ils affluaient ensuite aux portes des fleuristes, aux grilles des cimetières. C’était une folie furieuse, une transe provisoire, l’Apothéose du Chrysanthème…
C’est ce moment que le ministre, pas au fait de toutes les particularités régionales, choisit pour honorer le Livre. Le maire ouvrit la caisse de la Ville, et, n’y trouvant que des pétales, chargea un adjoint du fardeau livresque. Celui-ci, bien que contemporain de l’autre vieillard, était demeuré vigoureux. Il accepta la charge. D’autant plus volontiers qu’il avait un peu rimé dans sa jeunesse, pour les dames, et pour un général (depuis longtemps sous les chrysanthèmes). Le poète municipal réunit les principaux libraires de la Ville, les journalistes ses confrères (car il tenait également la majeure partie des rubriques de l’hebdomadaire dont il était le fondateur) et quelques autres versificateurs. Il les fit asseoir autour d’une grande table (celle dissimulant le tiroir-caisse), leur déclarant, sans ambages : nous n’avons pas de budget. Pas de budget, répéta le chœur des marchands, exceptionnellement uni ? Pas de budget, insista l’adjoint ! Il y eut un silence de profonde réflexion. Vanmollet et Lebouzeu, chez qui se fournissaient la bourgeoisie et le palais, songèrent à bouder simplement le projet, parce que c’était leur frileuse habitude, mais l’Ânetière, où se retrouvait, où se retrouvait l’université, et La Brochure, qui rassemblait la clientèle ecclésiastique, insistèrent, pour le principe, la beauté du geste, l’opposition larvée à Vanmollet et Lebouzeu. Puisque la caisse était vide, et par association d’idées, La Brochure (dont le responsable avait été louveteau) proposa une course au trésor : que chaque lecteur s’essoufflât d’une librairie à l’autre, ce 21 octobre, pour trouver l’écrivain de son prix. Car on ferait venir les auteurs, cela allait sans dire. Ils aimaient tant s’exhiber derrière des tables chargées de livres, ces singes savants, ils ne feraient aucune difficulté, ils donneraient de leur temps, se déplaceraient sans ratiociner, ivres de leur gloire éphémère. Le mot ivre, qui flottait, par défaut, sur l’esprit de la sobre réunion, fit, de nouveau, s’associer les idées. Il faudrait boire, tout de même, ce jour-là, car il n’est de fête sans bouteilles : les coupes à champagne décorent aimablement les mains des dames, et les petits fours emplissent volontiers les trous de la conversation… Soit : il y aurait un buffet, la mairie avait un crédit chez un traiteur. Ah, le Livre prenait tournure, l’assemblée reprenait vigueur ! On se quitta sur ce plan, agrémenté de quelques fioritures propres à satisfaire les poètes : des comédiens diraient leurs textes, en pleine air. Sur ce dernier détail, on demeura divisé, les poètes officiels de la Ville devant être déclamés dans le périmètre d’un ancien charnier ayant appartenu au clergé, et le poète national (ou, pour être exact, le seul que reconnut la librairie Militance) serait chanté dans la rue, comme souhaitait le parti qui y descendait régulièrement. La Brochure, expert en onctueuse diplomatie, promit de prier pour qu’il ne plût sur aucune tête, fût-elle d’opposition.
Le Ciel l’entendit, ne gouttant point sur les paroissiens ce matin de gloire. Seul un vent disgracieux ébouriffait les chrysanthèmes. Le Ciel, peut-être, savait lire. Au pied de la mairie – ancien édifice religieux également – le conseiller régional (ou général peut-être, le peuple béotien mélangeait un peu les appellations) détournait les foules du grand escalier d’honneur au profit des trois marches du bibliobus. Car on n’avait point omis de songer aux bibliothèques pour cette fête. Et les trois employés du camion aux livres assistaient, un brin terrorisés, aux recherches que les auteurs ne manquaient pas de faire dans leurs rayonnages. Y suis-je, s’interrogeaient les romanciers, les poètes, les journalistes, les universitaires, les illustrateurs, l’astrologue, le spirite ? passé le moment de joie pour ceux qui en étaient, et la fureur des oubliés (qui faisaient noter l’adresse de leur éditeur), toute la troupe écrivante pénétrait dans le sanctuaire lambrissé où officiait l’adjoint. Le maire était à la campagne, comme il sied aux jardiniers. Son représentant fit un discours, avec des accents de général. Il parla même de Léautaud enterrant Gide au cimetière de Varengeville, car il avait des lettres et aimait aussi les chrysanthèmes. Pour n’être pas en reste, un académicien canonique déterra Flaubert, à la barbe de l’université, qui s’en estimait propriétaire-légataire. Celle-ci protesta qu’on aimait encore disséquer le fils du chirurgien. On broda sur le thème, s’enlisant dans une nouvelle querelle d’anciens et de modernes. Le débat tournait au panégyrique, à la sonnerie aux morts, malgré le passage évanescent d’une romancière récemment décolorée qui avait aligné des pages de tous ses cadavres familiaux. Un Argentin perdit un moment son calme, qu’il avait pourtant tenu assis sur une banquette damassée. Il dit, espérant clore ce colloque flaubertien, que l’auteur de Madame Bovary lui semblait parfaitement d’actualité car l’aréopage le faisait penser aux comices agricoles de ce chef-d’œuvre. Le premier rang, demeuré seul attentif aux discours, le hua, un spécialiste des bonheurs minuscules se découvrit choqué d’être comparé à un veau, et l’adjoint confisqua le micro qu’il avait laissé si libéralement circuler. Des journalistes réglaient leur magnétophone, griffonnaient sur leur bloc, révisaient leur culture : qui était l’Argentin à la toison d’argent, aux sourcils de jais, au verbe de cuivre ? Un second conseiller, qui venait de perdre une mairie en banlieue, parla au nom de son épouse, romancière, publiée dans une lointaine province : y avait-il un éditeur régional dans la salle ? Le micro circula de nouveau, revint à un universitaire auteur d’un opuscule sur une chapelle jésuite, et qui se plaignait de ne pas voir assez tôt son nom étalé dans la presse. Le critique patenté du quotidien régional répliqua, rappelant le long chemin des mots et la brève carrière des livres. Ayant consulté l’heure, l’adjoint reprit les choses en mains, passant la parole à sa collègue chargée de remettre la plaquette de la Ville à une célébrité cauchoise. La célébrité s’avança, fut applaudie, remercia en contant ses plus récents démêlés avec ses ouailles – elle était prêtre – sans oublier de prendre l’accent qu’on attendait d’elle. Plus personne n’osait s’avancer vers le buffet, car l’appétit et la soif avaient disparu dans l’attente. On trinqua tout de même, chaque auteur essayant d’agripper un journaliste, un libraire, et chaque journaliste bouclant un papier qu’il n’était pas certain de voir paraître. Le spirite, qui avait eu besoin du micro pour se faire entendre des vivants, gardait obstinément son teint de fantôme. L’Argentin, sous couvert de chercher les toilettes, visitait toute la mairie. Un ivrogne masochiste se condamnait au jus d’orange. La Brochure semblait assez fier de son nœud papillon, ainsi que du petit sermon qu’il avait tenu pour la corporation, et l’Ânetière tenait serré contre lui son éternel petit cahier, où il consignerait probablement toutes les remarques sarcastiques que lui suggérait la fête. Toute la Ville connaissait l’existence du cahier, que personne n’était autorisé à lire. Pas même Lebouzeu et Vanmollet, ces distingués confrères, ni la Militance, ni La Brochure, bien que ce dernier eût assidûment fréquenté des ateliers d’écriture (où il avait brillé par les récits des soupes au chou de son enfance). Le dernière coupe fut vidée par une romancière naine, qu’on avait failli oublier d’inviter, et qui s’évertuait à compenser la hauteur par la couleur, promenant sa robe fuchsia entre l’estrade et le buffet. Puis chacun s’en retourna, à travers les chrysanthèmes, prendre ses marques pour la course au trésor de l’après-midi.
Au journal télévisé du soir, entre la nouvelle d’une grève de fonctionnaires et un reportage sur le verre recyclé de l’Autre Ville, on put voir, pourvu qu’on fût rapide ou attentif, quelques images de la réception du matin, où la voix des auteurs était couverte par celle du journaliste.

Octobre 1989

J’envoyais ce pamphlet à L’Argentin, qui me répondit rapidement :

Chère amie.
Votre texte est vraiment bien enlevé, bien écrit, drôle, cocasse (un peu amer parfois). L’idée est juste, cette opposition entre le goût des vieillards pour les fleurs funéraires et leur mépris des livres. Les clés sont données (même pour moi qui connais mal Rouen). Cachez-vous ce talent d’écrivain ? Ou bien avez-vous déjà publié ?
Il serait bon que ce texte paraisse ; mais où ? Et de plus assez rapidement puisqu’il traite d’une actualité récente et perd de son sel hors de ce contexte (à moins que vous ne puissiez l’intégrer dans un ensemble plus vaste, une sorte de chronique rouennaise ).
Bravo donc et merci

Amicalement à vous

Raphaël Pividal

Ce texte ne parut évidemment pas car je ne le proposais nulle part, certaine que sa causticité dérangerait trop.
A présent qu’Internet me permet de l’offrir à la lecture sans avoir à solliciter l’agrément d’un intermédiaire, j’ai une pensée émue pour Raphaël Pividal, disparu il y a quelques mois. Et je remercie son épouse de m’avoir permis de faire figurer ses quelques lignes sur mon site.

On aura constaté qu’à mes débuts j’avais la plume assez caustique. Mais cette encre-là a séché dans mon encrier, à mesure que je prenais de l’âge. Non que ma vision ait changé, ou que je sois devenue d’une nature indulgente, mais j’ai, au fil du temps, découvert mon impuissance à faire bouger les choses. Je n’ai plus d’illusions sur l’influence possible, le pouvoir – même souterrain, à longue échéance - que je prêtais aux écrivains.
Il m’est arrivé aussi, lors que j’évoquais le patrimoine de Rouen, ses plus modestes serviteurs, et les concerts de ses églises, d’être plus enthousiaste. Les jardins, sans doute, ont, comme la musique, la faculté d’adoucir mes mœurs :

Le jardinier des musées

Je suis le jardinier des musées, et pour aucun bureau confortable, pour aucun costume-cravate, je n’échangerais mes pluies et mes brouillards, mes canicules et ma salopette.
J’ai du bonheur en toutes saisons, et dans chacun de mes quartiers.
Rue Bauvoisine, dans l’ancien cloître, penché sur les roses blondes et les gargouilles moussues, je pense aux moniales qui vivaient là, traversant l’espace des ailes de leurs cornettes, trahissant le silence du murmure de leurs prières.
A Villequier, contemplant la Seine alors que je ratisse mes allées, je goûte au calme d’un jardin français, bien ordonné comme un poème de Victor Hugo, et je bois la lumière bleue et or qui coule avec l’eau.
Chez Corneille, entre les hauts murs qui resserrent la maison des champs, le fournil, le puits et le carré d’herbe, je respire le parfum de la pelouse tondue et la senteur automnale des noisettes brunes.
A Martainville, je retourne d’une fourche allègre les foins de l’été, près du petit cimetière où dort Daniel Lavallée, dans l’ombre d’un château rose et blanc qui semble sorti d’un conte de Perrault, d’un dessin de Gustave Doré.
Et dans l’ombre plus haute, plus menaçante du Donjon, taillant les haies du fossé, et le lierre qui court sur les boulets anglais, je soupire sur Jeanne, la bergère séparée de ses moutons, de ses pâtures et du jardin de son père.
Je suis le jardinier des musées, et ma tête est emplie d’histoires, que le vent ira semer par les routes, comme il fait des duvets du pissenlit

Janvier 1990

Volutes

Frémissement des premières jonquilles, poussant leurs têtes jaunes sur l’herbe encore étonnée d’une neige récente, et que décoiffe une brise tiède froissant aussi les jupes des femmes. Petits talons pressés, claquant les pavés d’une rue étroite, tortueuse, où une porte obscure, dans un décrochement, engloutit l’organiste. L’église Saint Patrice est de guingois, boitant sur le trottoir tel un homme ivre après une rixe. Quels échos sont dans ces murs, ancien quartier d’Irlandais belliqueux, trop grands buveurs de bière ? Le liquide blond semble avoir traversé le vitrail aujourd’hui, et la mousse s’être épandue sur les colonnes pâles, juste pétries des éclats noirs du silex, grains de sésame fourrant la pâte des pierres.
La première volute est une odeur qui tourbillonne autour de moi quand je me love dans le chêne sombre d’une stalle : parfum d’encaustique, caresse de la mémoire, enfance, château des Dombes où je passais des vacances, armoires profondes, parquets miroirs. C’est léger, impalpable, le soupir d’une âme – qu’effarouche soudain la puissante soufflerie de l’orgue, dont les tuyaux paraissent quelque cocasse alignement de plumes Sergent Major, géantes, enchâssées dans leur buffet comme entre les barreaux d’un énorme lit-clos. Le menuisier a dû se souvenir du port, du fleuve, et du vent d’Amérique, car il a sculpté deux figures de proue, là où devaient s’envoler des anges, deux sirènes à la poitrine pleine, au ventre rond, au nombril qui aimante le baiser. Et il était là, je suppose, les lèvres sur l’ombilic de la naïade, quand Dieu, ou son serviteur, l’aura rappelé à l’ordre, à la commande. Il ajouta des ailes. A peine. Renonçant à regrets aux troublantes hanches d’écailles. Et, dans les feuilles d’acanthe dont il crut bon d’encadrer ces cariatides incongrues, il tailla, pour sa pénitence, l’Esprit Saint poussant un bec curieux, emmanché sur un corps de pintade ou de tourterelle trop grasse. A moins qu’il n’ait pris modèle, pour l’oiseau divin, sur l’ancêtre de ce pigeon urbain traçant une flèche grise au dehors, derrière l’éblouissant vitrail.
La lumière et la musique ruissellent à présent, l’organiste doit avoir plus de pieds et de mains que je ne lui en avais comptés dans la rue quand nous marchions côte à côte. Il est invisible là-haut, tel Dieu dans son tabernacle, et il dessine des courbes, des volumes, des spirales, les notes tournent avec les vêtements des femmes sur les verrières. Jaune, rouge, est la sarabande ainsi que les robes à crevés et la jupe de Madeleine agenouillée, tenant la croix en son giron. Les cordes serrant les deux larrons ont tant de boucles qu’elles semblent des rubans de Pâques, des coques de confiseur nouant des œufs en chocolat. Le baldaquin lui-même, lourd couvercle de bois stuqué, nuage sur l’autel, montre l’impatience d’une montgolfière prête à l’envol, et ses glands de passementerie paraissent agités d’un grand courant céleste, tremblement mystique, vibration de l’air devenu chapelet de notes. Sur le marbre, près de la boîte sacrée, la flamme de la veilleuse se couche, se redresse, monte bien droite, un instant figée, et reprend sa danse de Salomé réclamant la tête du Baptiste.
Je me lève, et, à l’imitation de l’ange qui, dans sa fenêtre tréflée, grimpe à l’échelle de Jacob, je gravis l’escalier en colimaçon qui mène à la tribune. Combien de robes cramoisi, de soutanes élimées, ont frotté leur velours, leur drap, contre la pierre rugueuse des murs ? Combien de petits chaussons perlés, fragiles, et de bottes en cuir rude a-t-il fallu pour incurver pareillement ces marches ? Ô ma sœur l’araignée, amie du saint d’Assise, que nos passages ont dérangée dans sa toile frissonnante, me répondrez-vous ? Dans ce creux d’usure, cette empreinte de quatre siècles, à mon tour je pose respectueusement le pied. Des fantômes, peut-être, m’attendent derrière la porte basse qui ouvre sur le cœur de la grosse machinerie ? A moins que ce ne soit le Diable à la barbe pointue, détaché du vitrail, et assis sur le banc de l’organiste ? Il a renoué le lacet de sa chaussure qui, tout à l’heure, dans la rue, menaçait chacun de ses pas, et il a chaussé des lunettes pour mieux lire les taches rondes et noires de ses feuillets épars, ses cahiers à l’italienne. Et des pages à l’œil, de l’œil au doigt, du doigt au souffle prisonnier, brusquement délivré par la touche d’ivoire, s’accomplit le miracle de la musique. Bach est tout bleu, manteau de la Vierge, ciel improbable du vitrail où la colombe, sur les apôtres effarés et l’organiste attentif, lance les sept langues de feu, par matin de Pentecôte, après-midi lumineux.

Mars 1991

Rose

Gris, à dire vrai, ce dimanche qu’on voudrait rose.
Car la couleur de layette, pour avril, serait raisonnable, après cette farce de trois jours caniculaires suivis d’un matin enfariné de neige. Les femmes avaient retrouvé leurs robes légères, assoupies dans la naphtaline, et montré précocement leurs seins encore blancs d’hiver. Le cataplasme à la moutarde avait bientôt rougi ces peaux fragiles où le vent souffla la bronchite. Contrariée, éructant, mais toujours coquette, la malade reprit les bottes de mouton, le manteau en poil de chameau, la toque taillée dans une peau de lapin. Antillaise puis moscovite la même semaine, soit : il fallait bien être aussi fantasque que le mois capricieux.
Rose serait tout de même le dimanche puisqu’elle allait écouter un concert voué à Mozart.
Grise s’obstinait la brume sur les clochers de Rouen et la Seine lovée dans ses boucles comme un gros greffier chartreux endormi après vêpres.
Et grises les pierres tombales du cimetière traversé pour éviter la côte sillonnée de voitures. Bonjour Flaubert, bonjour Boieldieu, quel soupir navré me vaut d’être le regard de vos pupilles mortes, car ce gris, cette cendre funèbre, ce deuil incertain est sur la chair de la ville comme la voilette d’une duchesse en visite, l’élégante robe de crêpe pour l’heure du thé, la fumée d’une cigarette turque consumée dans un boudoir. Et les touffes de lilas ensauvagés, et les têtes obstinées des pervenches sont les garnitures d’extravagantes capelines, les perles sur le jabot, insolence au champ des morts, audace d’une veuve qui sent monter la sève.
Roses, enfin, les pétales tombés des cerisiers du Japon, larmes fleuries d’arbres expatriés, sourires de geishas tombés sur le bitume, flocons trompeurs, confettis filant aux caniveaux.
Et rose la pierre du seigneur d’Aumale, en son hôtel ravalé après des siècles de noir profond, de charbon infâme, de suie aveugle. Que dis-je : rose ? Saumon, crevette cuite, corail de coquilles Saint Jacques, ventre de langouste, de ce rose bourlingueur qui a connu l’étreinte de la houle saumâtre, l’écume du bouillon relevé de laurier. Laurier de Pétrarque, dont ces frises rajeunies illustrent les Triomphes, rose était aussi sa maison des collines italiennes, de ce rose musical, babil de fontaine au cœur du jardin, notes épicées des buis qu’exaltaient la chaleur et la lumière. Fantôme de Laure, là-bas, et, ici, gravés dans la pierre, portraits de François 1er, d’Henri VIII, entourés par leurs vassaux dans le camp du drap d’or. Chars latins des Triomphes, litières royales de guerriers illustres, c’est tout le mur qui caracole dans l’aurore retrouvée du seizième siècle.
Et grise d’autant plus semble s’obstiner l’église Saint Eloi, sa voisine. Grise de son gothique tardif, entêté de moyen-âge anachronique , grise de sa crasse séculaire, et de sa reconversion, peut-être, en temple accordé aux Huguenots. Soupirs. Le mien, celui de la porte, inévitablement grinçante. Et surprise de constater que, négligeant l’extérieur, on a lessivé l’intérieur. Colonnes doriques de pierre blonde, rendues à la lumière de baies sans images, où le verre, à peine teinté, timidement souligné de virgules d’or, ne mérite pas le nom de vitrail.
Je m’assois dans cette clarté de bouteille, navrée du voisinage caquetant des trois sorcières de Macbeth, dos ronds et cannes sonnantes, fanons généreux et cheveu rare. La porte continue de pleurer à chaque passage, livrant à ma curiosité, vite tournée n désolation, d’autres gargouilles des deux sexes, nouvelles grotesques échappées d’improbables fresques. Vais-je bien entendre toccata et adagio en pareille compagnie ? je pourrais, comme les sorcières, fermer les yeux, pour n’être plus que deux oreilles, mais j’ai toujours refusé de me priver d’un sens pour mieux jouir d’un autre. D’ailleurs, les sorcières appliquées se sont endormies et ne seront réveillées que par l’apparition que je n’osais plus attendre, de l’enfant gracieuse, du bonbon rose au regard pervenche qui vient, telle la dragée au sommet du croquembouche, couronner l’édifice de ce dimanche où les couleurs d’espoir et de déréliction se sont livré bataille.

Avril 1991

Trois des cent clochers

Lilas, décidément, le ciel de Rouen, qui pleut des grappes mauves sur ce dimanche de Mai. Refuge dans Saint Ouen, grosse arche de pierre immobile au sein du déluge, abritant une exposition de photos. Sous la voûte sombre, c’est d’abord l’agression des couleurs et du mouvement, hommage au sport, qui aurait pu emprunter son titre à Pierre Bourgeade : Le football c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Le jaune, le rouge et le bleu s’éclaboussent en un ballet primaire autour de visages déformés par la course, le combat, corps et casques mêlés aux battes, aux cannes, crâne aplati du nageur au ras de l’eau, privé d’yeux par des lunettes marines, et qui semble quelque batracien préhistorique monté des abysses, ou cet autre, quelque grotesque, quelque idiot de village mal trépané, la moitié de sa figure emportée dans les bulles de sa respiration aquatique. Univers mâle, qui me repousse, le navigateur affronté aux brisants me tient à l’œil, œil unique de cyclope car l’autre est mangé par la visière de la casquette virile. Je recule, et c’est la guerre, la vraie, qui me mitraille, celle qui fascine et justifie le photographe. Car il peut alors, sous couvert d’informer, se délecter de l’horreur en noir et blanc – si artistique - il peut se repaître, nouveau rapace, des cadavres éparpillés sur le globe. Qu’importe l’indication du lieu, tous les corps privés de vie se ressemblent, et toutes les veuves, toutes les mères endeuillées ont les mêmes larmes, sous leurs voiles identiques, le même cri tordant leurs bouches semblables, tous les enfants accusent d’un même regard, qu’ils tendent vers nous un fruit juste cueilli ou une grenade dégoupillée. Seul celui qui gît, sans mains, sur son lit d’hôpital, a baissé la tête devant l’objectif obscène, portant son attention incrédule sur ses moignons. Quel homme sera-t-il, ainsi mutilé, sans doigts pour se nourrir, se torcher, rendu à l’état animal, inapte à l’humaine société ?
L’animal non plus n’est pas épargné dans cette succession d’images morbides car les photographes semblent passer leurs trêves dans les abattoirs des villes, les chasses des forêts, où le chameau a craché sa vie par la béance de son cou, où le bœuf vomit ses boyaux par la fente ouverte dans sa généreuse carcasse, où le singe a été piégé, tué, dépecé, sa tête bientôt transformée en répugnante marotte pour le poignet du chef, aucune étape de l’opération ne nous est épargnée.
Fixer l’horreur absolument semble être l’impératif de la profession. Pour s’en protéger, peut-être, l’apprivoiser et se préparer, par le sort général, à sa propre disparition ? Fixer l’instant, car l’instant coule au néant comme le grain dans le sablier. Le monde est décidément bicolore : blanc de la vie, noir de la mort. Et c’est cette conception binaire qui régit encore l’esthétique reportage sur les cimetières abandonnés, les landes désertes de Hurle-Vent, les populations nomades en voie de disparition, les palais des dictateurs déchus. Blanc aussi le pantalon de Serge Gainsbourg, juste sorti du carton, encore raide dans ses plis, surmonté d’une chemise aussi immaculée. N’était le célèbre crocodile vert de la poche poitrine, on pourrait supposer qu’il s’agit d’un pape, confusion entretenue par la place d’honneur sous le grand buffet d’orgue. En pendant, le même nouveau saint, avec aux lèvres sa gitane, substitut contemporain de l’hostie démodée.
Après toute cette pertinente dévotion occupant le chœur, je retrouve quelques couleurs sur les bas-côtés, avec l’Afrique, où de belles femmes vêtues de jaune, de noir et d’or, rappellent, en version contemporaine, les dames des vitraux qui les couronnent ; et quelques martyrs, de même, alignent leurs chairs abîmées sous les corps pantelants des saints qu’on a cloués, écartelés, décapités, noyés, brûlés. Pérennité du monde dans l’atroce.
La statue de Rollon, dans le jardin, n’a pas non plus retrouvé son bras, qu’un vandale a emporté. Et nous en resterons maîtres, annonçait pourtant le conquérant sur son socle, mot repris par un graffiti de la rue Abbé-de-L’épée : Esclave, choisis ton maître : vote.
Entre les deux phrases, une vieille femme nourrit les chats abandonnés, à la frontière des grilles. Cette mansuétude succédant à la dureté des images m’arrête un moment, pour un bavardage désolé. La pluie a cessé. Les jeux des enfants ont repris, et les pépiements d’oiseaux dans les feuillages, toutes rumeurs qui vont s’atténuant à mesure que je m’éloigne vers Saint Nicaise.
C’est dimanche, je l’entends aux bruits différents : en semaine, la ville est un orchestre symphonique, puissant, qui mêle tous les sons ; aujourd’hui chaque instrument joue sa partition, comme s’il répétait en solitaire pour le morceau du lundi à venir : pas d’un promeneur unique, sonnant le pavé, voiture égarée, bribes d’émissions télévisées par les fenêtres, les portes soudain ouvertes, course d’un chien, chute d’une bouteille. L’église a brûlé, en 1934, il ne reste, du seizième siècle, que le chœur, et un modeste calvaire planté sur la terrasse de béton. Je m’assois un moment, attentive aux détails trompeurs du décor de hasard : un paillasson usagé, que le vent a mis en boule, semble le cadavre d’un chat, voisinant une déclaration d’impôts maculée, qui ne parviendra jamais au percepteur ; quelques vêtements détrempés, des boîtes de conserves vides, une coquille d’œuf, un demi-citron et une ligne de pissenlits perçant une faille signent, au choix, le passage d’un vagabond ou pastichent quelque vanité de peintre inconnu.
Je pénètre dans l’église, la découvrant aussi laide à l’intérieur qu’à l’extérieur : un grand espace vide, carrelé, l’apparente plus à quelque entrée de hammam qu’à un lieu de culte, et je songe qu’elle plaît peut-être au musulman que j’ai croisé dans le bas de la rue, assis sur le pas d’une porte, attendant un improbable bavard ou espérant l’apparition du soleil. La technique s’affaire encore, matériel d’enregistrement posé sur un des autels comme s’il s’agissait d’un ordinaire pupitre, les chaises ont été retournées vers l’orgue. Plaisir menu de voir le public entrer, baissant le ton, marchant sur la pointe des pieds, saluant des voisins ; œil ironique posé sur les plaques d’ex-voto remerciant saint Antoine d’avoir épargné les paroissiens des bombes, saint Nicaise – dont j’aperçois pourtant les reliques, posées sur le coussin rose et la dentelle surannée - est délaissé. Toute la froideur, toute la laideur du lieu m’absorbe trop pour que j’apprécie Mozart, Vierne, Widor, l’orgue et la soprano comme il faudrait. Je sors pendant qu’on applaudit l’angélus, un autre concert m’attend, dont j’espère plus de plaisir.
Bonheur de retrouver mon pas vif dans la rue, j’aime à arpenter la ville, en prendre possession sous ma semelle, dans mon regard, mon ouïe. Je traverse à nouveau le jardin, où les chats et leur bienfaitrice ont disparu, où les enfants et les boulistes du quartier continuent leurs jeux. Pavé sonore, rues étroites, foule clairsemée du septième jour, entre chiens, enfants, appareil photo ; musiciens solitaires – flûte, violoncelle – faisant la manche. La pluie reprend son petit fouet humide, et je cours sur les derniers mètres me séparant de Saint Eloi car j’ai négligé d’emporter mon parapluie, comme si je ne savais pas que l’eau est l’élément principal de la vie rouennaise.
Tiédeur bienvenue de la moquette chauffante, élément de confort surprenant dans ce temple austère dépourvu de vitraux, de statuaire, de mobilier, mais où le décor d’autel, somptueusement baroque, mêle des nuages boursouflés à des rayons d’or et des putti, si chers à Dominique Fernandez, au-dessus de quatre colonnes corinthiennes aux fûts de stuc à l’imitation de marbre vert et aux chapiteaux aurifiés. Des guirlandes de fleurs, également passées à l’or me ramènent à l’art du Ghirlandaio, qui peignit à fresque les murs de Santa Maria Novella, à Florence, et, sur ces torsades renflées, pansues et néanmoins aériennes, la musique des clarinettes, jouant Mozart, est comme un autre écho, une nouvelle harmonie, le soupçon d’une félicité éphémère, qu’il m’est donné de goûter comme une tranche de Paradis. Musique allègre, légère, comme un petit pied chaussé d’escarpin courant sous une pluie d’été, et que révèle la course, sous l’ourlet du jupon. La dame imaginaire cherche refuge dans une pâtisserie viennoise, évidemment rococo, blanche et jaune comme le grand salon de la villa Simes construite par Palladio en Vénétie. Et de là, silencieuse, gourmande, emplie de secrets, elle écoute le petit musicien.
Je suis tirée de ma vision par les applaudissements, et nous quittons Mozart pour Vivaldi, dont les notes semblent courir à l’égal de la frise sculptée sous les hautes fenêtres, concerto grosso d’entrelacs. L’andante de Karl Ditters von Dittersdorf me ramène à l’angélus, non pas de Vierne mais de Millet, paix du soir dans les champs, lumière adoucie, lourd sabot du cheval qui s’en va tirant la charrette des foins, enfance de ma mère, de Colette, photo sépia. L’air scandinave de Zemp caracole aussi, sous l’arc de grelots du traîneau, les lumignons du kiosque désuet. Et Debussy m’entraîne finalement en tramway, par les rues de La Nouvelle Orléans où son Golliwog’s cake-walk est si proche, euphoniquement de Cab Calloway.
J’ai voyagé immobile sur mon banc d’église et je peux, de nouveau affronter la pluie, le gris, le mauve, la froidure, la musique est en moi comme la petite chaufferette aux pieds des fileuses.

Mai 1991

Foire Saint Romain*

Une fois l’an nous allions à la Saint Romain, qui se tenait place du Boulingrin, à Rouen. Mon amie Ninette était souvent du voyage, et mes parents patientaient d’un manège à l’autre (de ces innocents manèges d’alors, qui n’étaient pas conçus pour mettre les tripes à l’envers ni faire hurler de peur). La place et les boulevards semblaient un village provisoire d’un mois, parallèle aux baraques, également provisoires, édifiées là après les bombardements et qui ne disparurent que dix ou quinze ans plus tard.
Entre les chevaux de bois, la chenille et le labyrinthe des glaces nous cédions à la gourmandise des gaufres nous laissant une moustache de sucre, des rubans de guimauve pastel, du cochon en pain d’épices (souvenir du cochon de saint Antoine, cette marionnette qui avait tant diverti Flaubert au siècle précédent ?), sur lequel le marchand inscrivait notre prénom en crème blanche.
Enfin, après la saucisse-frites du dîner dont l’odeur faisait frémir de plaisir le nez de mon père et révulsait la narine plus délicate de ma mère (qui se vantait toujours de son manque d’appétit comme d’un coquetterie raffinée, nous atteignions l’apothéose du cirque. Le « cirque en dur » (que j’entendais évidemment cirquendur) célèbre dans toute la région.
Madame Rancy, qui portait un prénom d’héroïne romaine (Sabine) tenait la caisse, à ma stupéfaction répétée car il me semblait qu’à descendre de sa selle d’écuyère à son tabouret de caissière elle perdait en magie (d’autant qu’elle quittait aussi sa très romantique tenue d’amazone, dans laquelle je croyais voir Maria Callas déguisée en Sissi impératrice).
Elle ne sentait plus ni le crottin de cheval ni le sable de la piste, ces parfums si exotiques, elle redevenait une mortelle comme moi (qui tenais parfois la caisse de la pâtisserie paternelle, perchée sur un haut tabouret de moleskine rouge où j’avais un léger vertige).
Bien plus tard, quand ce passage obligée de « l’âge bête » me fit dédaigner le plaisir du cirque, j’appris qu’un éléphant avait accidentellement mais non moins mortellement écrasé le cornac, époux de Maria-Sissi ; c’était en gros caractères dans le journal. Sabine, par ce drame, rejoignait de nouveau l’Olympe, comme Callas perdant sa voix, se faisant souffler son armateur grec par une veuve américaine, ou Elisabeth d’Autriche le cœur chaviré par la tragédie de Mayerling, transpercé par le petit poinçon de son assassin.
Depuis, le cirque a été détruit, la plus ancienne foire de France a émigré sur les quais du fleuve, j’ignore tout de Sabine, et mes parents ne sont plus que de tendres fantômes, rajeunis par la mort, accompagnant ma mémoire nostalgique, mes pas solitaires
Septembre 1998

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