Sanchez (Pascal)

J’ai d’abord évoqué Pascal Sanchez, ce guitariste classique devenu, au hasard de rencontres, comédien, chanteur, travaillant en solitaire avant de faire des tournées avec Martial Murray, enregistrant un CD avec Philippe Davenet, s’intégrant au Théâtre du Maquis, s’en séparant finalement pour fonder sa propre compagnie, qu’il baptise du nom de son poney fétiche (qui du pré passe à la scène) Kawa et compagnie. C’était dans la rubrique actualité, en date du 17 juin 2007, alors que je venais de terminer l’écriture d’Exil, futur spectacle de Pascal. Et c’est dans cette même rubrique que je pensais évoquer son spectacle actuel. Mais ce texte (ci-dessous) me parut trop long pour cette actualité. Pourquoi ne pas ouvrir une rubrique au nom de Pascal, ainsi que je l’ai fait pour tous mes amis peintres ? En voici donc les premières lignes.

Bille de clown

Comme annoncé récemment, je me suis rendue hier à la première de Bille de clown , accompagnée de Philippe Davenet (qui en avait écrit les musiques), de Claude Duty (qui n’avait pas oublié d’emporter sa caméra) et de Marie-Christine Garey (elle aussi dans l’émotion de son nouveau spectacle Odalo au Théâtre de l’Echarde). Joyeuse équipe, dont le désert nocturne de Notre-Dame-de-Gravenchon n’a pas réussi à éteindre les rires. Le seul quidam rencontré (qui faisait pisser son caniche à l’heure du journal télévisé) sembla ahuri que nous lui demandions où était le théâtre. Nous avons fini par trouver nous-mêmes : c’était une des salles du cinéma, sur la porte duquel avait été posée, tardivement, une affiche. Le quidam et son caniche ont pu continuer à ouvrir la bouche d’étonnement (le premier) et arroser pelouses et bornes (le second), car d’autres amateurs de théâtre, non autochtones, lui posèrent la même question. On peut imaginer que l’Homme au chien (un titre de Simenon, je crois me souvenir) aura passé une mauvaise nuit, à se demander de quelle planète venaient ces extra-terrestres s’enquérant d’un lieu dont il ignorait l’existence. J’aurais pu lui répondre : de Maromme, de Rouen, de Honfleur, de Forges-les-eaux, de Fécamp, de St Pierre de Varengeville, pour ceux que je connaissais. Les autres spectateurs, une bonne cinquantaine, devaient être du crû, et ils peuvent être félicités de leur audace à s’aventurer à un spectacle qui n’était pas inclus dans leur abonnement ! Ils en furent récompensés, car il y avait de la magie sur la scène : quelques ampoules autour d’une piste, quelques autres suspendues dans les rideaux, et tous les cirques de nos mémoires étaient soudain présents. Point de ménagerie avec fauves encagés pourtant, ni de numéros spectaculaires à donner le frisson, mais la simple histoire d’amour entre un enfant perdu et un poney, qui, devenus brutalement adultes sous les bombes d’une guerre, vivent enfin heureux dans le cercle d’un chapiteau, entre les roulottes. Jusqu’au jour où – c’est alors que commence le spectacle – un commissaire de police vient enquêter sur un sabotage de matériel ayant entraîné la chute de la jolie trapéziste (que nous ne verrons pas : elle est à l’hôpital). Qui a pu vouloir sa mort ? Est-ce le même coupable qui alluma l’incendie de sa roulotte ? Notre policier (excellent Jean-Pierre Bourdaleix, qui sait si bien feindre l’étonnement, la candeur un peu niaise et passer sans transition à l’assurance de qui défend la loi) enquête auprès du gitan (Pascal Sanchez, plus vrai que nature) sur la piste d’entraînement du poney, que traverse parfois la stupéfiante femme à barbe (Laurent Beucher), dansant la gigue écossaise en robe vintage. L’affaire est bientôt entendue car il y a un suspect parfait, contre lequel les preuves s’accumulent. Mais nous sommes dans un conte, n’est-ce pas ? Un conte où les comédiens esquissent des pas de danse (chorégraphie Marion Soyer), même et surtout le poney qui tient le rôle-titre, un conte où une guitare tombe du ciel pour que le gitan puisse chanter (des textes de Jeanne Béziers - qui assure aussi la mise en scène) ; l’innocent sera donc innocenté et le coupable… ah mais je ne vais tout de même pas tout vous raconter. Les bougies s’éteignent une à une, comme les lumières et les feux de Bengale. Il nous reste un silence habité, une fumée de quatorze juillet, le rêve perdure, où nous avons cru voir l’enfant et le poney sous les bombes, la trapéziste tomber, l’incendie dévorer la roulotte, où nous avons cru, même, entendre le ressac de la mer, derrière la cabine de bain où se cachèrent des amoureux intemporels. La lumière se rallume dans la salle, et nous devons retourner à la triste réalité : nous sommes devenus adultes, il faut sortir de ce théâtre introuvable, retrouver la nuit éclairée des torchères de la pétrochimie et notre soucoupe à 4 roues... Retardons, retardons un peu ce moment, en attendant Pascal, Jean-Pierre et Laurent, encore illuminés de leur bonheur à être en scène, et avec lesquels nous partagerons le champagne de la joie. Les voici, les voici, nous entraînant dans leur loge, vers les bouteilles et les coupes. Merci, merci à eux de nous avoir fait rêver. Et merci Kawa, une caresse entre tes naseaux, tes mèches ébouriffées. Kawa, qui, grâce à Pascal échappa à l’abattoir, j’en tremble rétrospectivement…

28 novembre 2007

quelques photos de Bille de Clown

Croire

Pascal ne croyait plus au Père-Noël. C’était tout à fait normal pour un grand garçon de bientôt 43 ans, que ses cheveux commençaient à quitter. Pourtant, selon l’expression en usage, il s’en faisait, des cheveux. C’est qu’il avait une grande famille à nourrir : 5 poneys, 1 âne, 3 chiens, 2 chats. Tous adultes, mais qui, à l’exception du poney Kawa, n’avaient pas d’emploi. Et encore Kawa était-il un intermittent du spectacle, sans salaire fixe.
Toute cette famille vivait librement dans la prairie où était posée leur cabane en bois. Une cabane comme aiment tant les enfants d’hommes, au fond des jardins, l’été. Les enfants d’hommes qui rentrent dormir au chaud les nuits d’hiver. Notre grand garçon de bientôt 43 ans possédait heureusement un radiateur dans sa cabane, et deux petites bouillottes vivantes : Toto et Mouchette, ses deux chats. Comme tous les chats, ces deux-là étaient parfaits, car ils chassaient pour nourrir leur maître (je mets le mot en italique, car on sait bien que les chats n’ont jamais de maître, ils font seulement semblant) : ils lui rapportaient des mulots, des taupes. Afin de ne pas les contrarier Pascal faisait semblant, lui aussi. Semblant de cuisiner. Mulots à la barigoule, annonçait-il, secouant ses casseroles, Paupiettes de taupes, avec leur ronde de petits légumes en sauce Carême, saluait-il en soulevant les couvercles. Toto et Mouchette ronronnaient d’aise, applaudissaient à pattes rompre le comédien (ah oui, je ne vous ai pas précisé : Kawa avait réussi à faire engager Pascal dans quelques-uns de ses spectacles), et ils s’endormaient satisfaits du devoir accompli. Pascal ouvrait alors subrepticement ses haricots en boîte, ses soupes en bricks, ses clémentines en filets. Et les réserves de croquettes pour chiens, les sacs d’orge pour l’âne et les poneys. Il commençait à manquer de foin, de paille, car les paysans madrés en tenaient cachés dans leurs granges, pour faire monter les cours en hiver.
Pascal se fit de plus en plus de cheveux, quand approcha l’automne. Dès le 29 octobre exactement, quand, rentrant d’une répétition avec Kawa, il trouva sa famille agitée : Chica la chienne venait d’accoucher de sept petits. Il se souvint que, dans la ferme de ses grands-parents, on noyait indifféremment chiots et chatons. Un souvenir très désagréable, assorti d’une promesse qu’il s’était faite à lui-même, lors de chacun de ces assassinats : quand je serai grand, murmurait-il en fermant les yeux et se bouchant les oreilles, je ne tuerai jamais ni chiots ni chatons. D’où sa grande famille, on aura compris. C’était la première fois que Chica avait des petits. Elle semblait très fière de les montrer à Pascal. Et les deux chats ne cachaient pas leur bonheur d’avoir trouvé de nouveaux emplois d’assistants maternels. Les chats tiennent toujours à se rendre utiles. Le mien, par exemple, fait office de réveil-matin et de tueurs de mouches. Pascal était très ému. Me voilà grand-père à mon tour, disait-il, la larme à l’œil, une de ses lentilles tombant sur sa botte.
Chica fut une mère exemplaire, nourrissant ses petits sans jamais rechigner. Mais bientôt, Pascal le savait, le lait viendrait à tarir, les chiots auraient besoin de viande. Toto et Mouchette ne rapporteraient jamais assez de mulots et de taupes pour les nourrir. Trois chiens avaient paru un chiffre raisonnable, mais à présent qu’ils étaient dix, sans allocations familiales, la vie allait devenir difficile. Pascal convainquit donc Chica que le plus sage serait de faire adopter ses petits. Il en parla autour de lui. Des amis émus s’engagèrent à prendre celui-ci, et puis celui-là, cet autre encore. Mais, l’émotion passée, les amis se désengagèrent. Ils avaient d’autres chats à fouetter (oh, pardon !) à l’approche de Noël. Il fallait courir les magasins, passer des commandes chez le traiteur, condamner à mort des milliers de sapins, gaspiller de l’électricité en guirlandes, bref : remettre tous les soucis à plus tard et, sur la lancée des désengagements, oublier ceux du Grenelle de l’environnement et des conférences de Bali. C’était si bon d’être futile et dispendieux…
Le 24 décembre, ayant mangé sa dernière boîte de haricots, Pascal se coucha, ses deux chats à leurs habituelles places de bouillottes. Il s’endormit très vite. Mais, vers minuit, un bruit de clochettes le réveilla. Mouchette et Toto avaient d’ailleurs les yeux grands ouverts, les oreilles bien dressées. Intrigués, ils se levèrent tous les trois, Mouchette et Toto grondant pour satisfaire à leur nouvel emploi de gardes du corps. Ils ouvrirent la porte de la cabane sur la nuit étoilée, et se frottèrent les yeux, incrédules (surtout Pascal, qui n’avait pas pris le temps de remettre ses lentilles et voyait un peu flou) : dans la prairie, là où ordinairement paissaient l’âne et les poneys, huit rennes patientaient, attelés à un somptueux traîneau. J’hallucine, s’inquiéta Pascal, la date de péremption des haricots devait être dépassée. Il ne se décidait ni à approcher l’étrange équipage ni à retourner dormir. C’est alors qu’il entendit la porte des chiens grincer. Elle s’ouvrit sur le berceau des chiots, poussé par un vieux bonhomme en houppelande, qui râlait à voix haute : pas très carrossable, cette foutue prairie, avec tous ces putains de trous de taupes, bordel de merde, j’ai voilé une roue. Pascal était pétrifié ! Malgré les apparences, son visiteur ne pouvait être le Père-Noël, car dans aucun conte de son enfance ce respectable vieillard n’était aussi vulgaire. Mais l’homme se tourna vers lui, l’apostrophant : je m’suis craché avec ton épave, aide-moi donc à transporter la marmaille dans mon traîneau. Pascal obéit sans discuter, trop troublé pour continuer à réfléchir. Il demanda seulement, posant le dernier chiot entre les sacs de jute emplis de jouets : mais… qu’est-ce que vous allez en faire ? Le Père-Noël était déjà assis, claquait son fouet pour faire démarrer l’attelage quand il répondit : j’ai des commandes à satisfaire, y’a encore des enfants qui préfèrent des chiots ou des chatons à des téléphones portables ou des consoles de jeux. Les rennes s’ébranlèrent, tirant le traîneau vers le ciel, où il disparut. Pascal était seul dans la prairie. Mouchette et Toto étaient déjà recouchés. Pascal alla les rejoindre, après avoir pris des cachets contre les maux d’estomac et la migraine. La prairie et la cabane furent de nouveau silencieuses, tous les deux pattes et quatre pattes dormaient. Sauf la taupe dont le toit s’était effondré sous une roue de berceau.
Quand Pascal se réveilla, il fut pris d’un fou-rire, en se souvenant de son rêve étrange. Ayant ajusté ses lentilles et tenant son bol de café, il regarda la prairie par la fenêtre. Il y vit le vieux berceau échoué sur la taupinière. Posant le bol, il sortit, courut au berceau, revint à la cabane, où il ouvrit la porte des chiens. Chica était bien là, avec ses compagnons adultes. Mais tous les chiots avaient disparu. Pascal se mit à danser de joie, criant : le Père-Noël existe, le Père-Noël existe ! Et les chiens, les chats, les poneys, même l’âne dansèrent avec lui, ce matin d’hiver, tout blanc de givre, tout lumineux d’espérance.

24 décembre 2007


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