Seine en scènes

Ce titre est de moi, mais l’idée du livre qu’il devait annoncer revient à Daniel Caplain.
Ce peintre rouennais, bien connu régionalement, se disait, depuis toujours, amoureux de la Seine.
Quand je découvris sa peinture, dans une exposition qui lui était exclusivement consacrée en 1986 ou 1987, je fus immédiatement séduite.
J’avais déjà publié mes trois premiers romans, quelques contes et nouvelles, quand il me proposa, à l’automne 1989, ce livre commun, où nous évoquerions la Seine, lui en images, moi en textes.
Beau projet, dans lequel je me jetais immédiatement, sans songer si précocement à quel éditeur d’art nous le destinerions (avec le risque inhérent de voir notre travail refusé). J’étais – je suis toujours – très traditionnelle en matière d’édition : l’auteur propose un travail achevé, l’éditeur dispose.
Daniel Caplain pensait plutôt impression qu’édition, et vente préalable, par souscription . Les peintres n’ont pas coutume de ce long cheminement qui mène un manuscrit de l’auteur à une maison d’édition, puis, dans le meilleur des cas, à un imprimeur, un diffuseur, une attachée de presse (cette profession est généralement féminine), des critiques littéraires, des libraires, et – enfin – des lecteurs, des regardeurs (intermède euphorique, plus ou moins long, avant la sanction terrible du pilon). Les peintres, quand ils ont achevé leurs toiles n’ont qu’à les suspendre à des cimaises. Leurs œuvres existent, que les marchands de tableaux les présentent ou non dans leurs galeries, qu’elles soient vendues ou demeurent dans les ateliers de leur créateurs jusqu’à leur dispersion finale, post mortem. En revanche, les œuvres des écrivains – manuscrits, tapuscrits, disquettes – n’existent pas tant qu’elles ne sont pas transformées en livres.
Et notre livre n’a jamais existé. Il n’a été proposé ni à un éditeur national ni à des souscripteurs régionaux, car il ne comporta que des textes. Le premier – Orival, soleil couchant – était né d’une de nos nombreuses promenades (on nous verra d’ailleurs dans cette situation, au dernier), le quatrième – L’enfant de Neustrie – (qui fut, dans l’ordre où je les écrivis, le second) naquit de ma contemplation d’un pastel abstrait, dans l’atelier du peintre. Le peintre qui, toujours dans une situation économique précaire, vendit le pastel ! Pour les suivants, n’étant plus sûre des illustrations à venir, je m’en tins à l’Histoire - aux histoires. Mais je gardais mon choix initial : c’est la Seine elle-même qui serait la conteuse.
J’interrompis finalement cette oeuvre en février 1990, au huitième chapitre, car j’avais le sentiment d’être la seule à y travailler.
Des années plus tard, la relisant, il me sembla qu’elle pouvait exister sans images, que ces huit chapitres étaient comme autant de nouvelles. Une revue régionale publiant régulièrement de mes textes courts (nouvelles, contes, récits autobiographiques, commentaires d’œuvres picturales (voir la rubrique Tableau à lire) travail effectué en ateliers d’écriture etc ) je les proposais à son directeur, qui en accepta sept. Ces textes parurent donc dans Rouen-Lecture en 1999, comme une espèce de feuilleton, et sous le titre Histoires de méandres car d’autres que moi (un couple de photographes) avaient, entre temps, eu l’idée de publier leur Seine en scènes.
Alors que je m’apprête à taper la première de ces nouvelles sur mon ordinateur, à destination de mon site encore vagissant, ce 23 novembre 2006, où la nuit pluvieuse n’a pas encore laissé place au jour, je pense au peintre, qui plus jamais ne contemplera la Seine, plus jamais ne caressera le papier pour estomper les contours du fleuve et des brumes, car le peintre est mort, le 15 avril 2005.
Ses cendres ont été, conformément à sa volonté, jetées en Seine, sous ce Château-Gaillard qui ne garde plus d’aucun ennemi.

Orival, soleil couchant

L’homme était assis là, et il me regardait.
Il ne me désignait pas par un nom, car il ne possédait pas assez de mots. C’était l’aurore du langage, son balbutiement. Je ne m’appelais donc ni Sequana, ni La Seine. J’étais un grognement, qui signifiait l’eau. Et d’autres sons, venus de la poitrine, du gosier, désignaient la nourriture. L’émotion, seule, marquait la différence entre le plat animal, qui courait encore, qu’il faudrait tuer, en utilisant la ruse, la force, et les végétaux, qu’il suffisait de ramasser, de cueillir.
Pour le moment, l’homme était repu, assis sous son figuier. Il s’accordait un repos, un répit, le plaisir de me contempler, tandis que, dans la caverne, les femmes, les enfants achevaient de manger. Il avait dîné seul, apanage du chef, dans le cercle attentif, avide, affamé de la troupe. Et il s’était éloigné, jusqu’au vertige de la falaise.
La falaise que j’avais creusée, sculptée, Moi, des millions d’années avant que n’apparaisse ce bipède divertissant.
Je m’étais un peu ennuyée, je l’avoue, au début du Temps.
La boule ronde, d’abord, ne fut qu’aquatique. Et, fleuve dans la mer, je ne représentais rien. A peine habitée, de mollusques, de coquilles quand je commençais à tracer mon lit. La boule séchait un peu, des terres émergeaient, je prenais une silhouette. Et, par coquetterie, j’ai laissé des fossiles dans la craie, pour amuser l’Homme.
Je savais qu’il viendrait. Il était en promesse dans le poisson. La raie, d’ailleurs, qui ne hante plus que les eaux salées, a conservé son regard ; et le saumon son entêtement à remonter des courants contraires. L’humanité a commencé par un jeu, un pari : qui, de la carpe ou la truite, ferait le plus grand saut hors de l’élément liquide ?
Ce fut, à ma surface apaisée, un immense chatouillis, que tous ces poissons pris d’amour pour le ciel et qui tentaient de devenir oiseaux. Certains réussirent, leurs nageoires faites ailes, leurs écailles plumes. D’autres échouèrent, ne furent que des hommes.
Ces premiers avatars suscitèrent ma curiosité, tant leur maladresse était grande lorsqu’ils perdirent leur queue, s’écaillèrent. Leur laideur n’était pas moindre, face soudain aplatie, yeux encore globuleux. Et ces têtards quadrupèdes, toujours mutants, collés au marécage, ces têtards s’obstinaient néanmoins au ciel, essayant, pour l’approcher, des équilibres sur leurs pattes arrières. Ils ont réussi, récemment, à voler, plus loin que ne savent les oiseaux. Ils ont visité des planètes, avec de grosses machine inventées par leur esprit complexe.
Mais j’ai pratiqué l’ellipse, je crois, car, du têtard à l’astronaute, quelques années ont passé.
Si peu au regard de ma propre histoire…
Revenons au premier bipède, celui sur lequel s’est ouvert le récit…
L’homme était assis là ; et il me regardait.
Une émotion l’affleurait, nouvelle, dont il accusait le jus de figues. Et il écoutait son grand corps hirsute lutter contre l’intrusion de ce frémissement. C’était, dans son cerveau, comme le passage d’une brise, le surgissement d’un arc-en-ciel après un orage. Car il n’avait plus faim, plus peur, plus froid. Et il n’aspirait plus au sommeil. Quelque chose le tenait éveillé, au bord de la falaise, tandis que dans la caverne, la tribu éructait, dormait, succombant à la digestion.
L’homme était assis là. Et il me regardait.
J’avais étalé mon faste, sous le couchant. Et une brume légère, décantation de chaleur, poussière d’or, me rendait plus lumineuse que le ciel, ce vieux rival. J’étais ce drap de soie, que l’homme n’avait pas encore inventé, mais qui vagissait, dans un repli de son cortex, j’étais cette mousseline profonde, cette tentation d’amour, cette aspiration à la volupté. J’étais l’eau, mémoire et avenir de l’homme.
Il poussa un grognement neuf, plaintif, douleur et plaisir, comme l’appel d’un jeune animal vers sa mère. Une larme lui venait, hommage à ma sereine beauté. Je rosis un peu plus, séductrice, et l’homme, troublé, se saisit d’un os, épaule de cerf dont il avait gratté la viande. Ses ongles esquissaient des lignes, dont il ne restait pas de traces, et le grognement se faisait impatient, impuissant. La nuit approchait, allait commettre son rapt sur ma blancheur.
L’homme se saisit d’un débris de craie, et ses doigts gourds, ses doigts inexperts, ses doigts maculés de sang et de jus de figues ébauchèrent un dessin sur l’os. Le premier dessin de l’humanité dans ces méandres. Orival, soleil couchant.

falaises en bord de Seine

Sequana


Copyright Musée des Antiquités Dijon

Je suis déesse aimable, vous aurez noté, car pour le chapitre des origines, j’ai laissé le beau rôle à l’Homme, cet insecte, ce microbe, ce bubon de la terre. C’est pure coquetterie de ma part : pour être déesse on n’en est pas moins femme.
La fourbe, direz-vous ?
Je ne conteste pas. Car c’est de cette manière que je commence mon cours de 776 kilomètres.
Fleuves et rivières ont généralement une source, unité rassurante pour le cousin du singe qui n’aime pas les mathématiques. Moi, j’en ai six. Six filets innocents, à peine des ruisseaux, dans un vallon modeste, entre des falaises érodées. Qu’un fils de Gaulois pissât dans mes eaux claires, et c’était la crue, ma prairie aqueuse lui collant aux braies, mes joncs tressant des pièges à ses pas de profanateur.
Mais aucun fils de Gaulois, ni de Celte ni de Romain n’a jamais osé le geste impie.
De tous temps je fus sacrée et traversais les diverses religions sans perdre un seul éclat de ma divinité. Car l’enfant du têtard est ainsi fait : inconstant dans les formes de sa vénération, constant dans l’objet du culte.
A mes pieds liquides, il vint très tôt déposer des offrandes. Pour que je sois paisible et sûre, toujours pourvoyeuse à sa soif, sans jamais sortir des six petits lits où il aimait me border.
Ce chiffre multiple, sûrement, assura mon sacre, car aucun autre fleuve d’Europe ne reçut autant d’hommages que mes sources.
On m’assura guérisseuse, et les premiers pèlerins me portèrent des ex-voto, grossièrement sculptés dans le chêne de mes forêts. A peine surgie de terre et déjà encombrée : telle je me présentai, roulant mon babil sur des bois taillés à la ressemblance de l’homme.
Les plus riches offraient des corps entiers, et les pauvres se contentaient d’exposer le membre ou l’organe malade. Des têtes voisinaient des jambes, des seins caressaient des foies, des hernies bousculaient des pénis. Oui : j’ai bien écrit le mot qui te fait sursauter, ô lecteur.
Tu vis dans un siècle pudibond, quoiqu’en prétendent les censeurs, alors que tes pères des premiers âges ne connaissaient pas cette invention perverse : la pudeur. Regarde donc, dans l’amas hétéroclite des statuettes votives, ce petit homme à la robe ceinturée, qui relève son vêtement pour exhiber son sexe, tenu fièrement par sa main droite. N’est-il pas émouvant, dans sa candeur provocante ?
Il ne rit pas, ne sourit pas même, car la grivoiserie ne fut jamais gauloise, n’en déplaise aux historiens. Il est grave, comme il sied à un orant devant l’autel. Les archéologues qui, en 1963, l’ont tiré de mon domaine, ont supposé qu’il remerciait pour la guérison de troubles urinaires ou d’une impuissance contrariant la génération.
Mais les archéologues se trompent parfois. Cet homme-là m’assurait seulement qu’il ne pisserait pas dans mon cours, malgré son incontinence. D’où la main, qui retient symboliquement le jet. Il est ému, ce brave Gaulois, car il sent, entre lui et Moi, quelque ressemblance : un état d’éparpillement qu’une volonté supérieure s’évertue à rassembler, à contenir.
Car finalement, de mes six ruisseaux, je ne fis pas une longue histoire, vite réunie en un seul cours au sortir de ma prairie.
Les Romains m’ont aidée, je dois reconnaître, avec leur névrose de constructions utilitaires : dallage, canalisation, bassin de réception, déversoir, nouvelle canalisation.
Je me suis beaucoup amusée à cette époque. Un peu comme à votre jeu de saute-mouton.
J’eus aussi mon premier nom, pour lequel je garde une certaine nostalgie : Sequana.
Entendez comme la répétition du a adoucit la sonorité du mot, l’allonge dans la douceur, telle une femme portée à sa couche par des bras d’amants. Alors que Seine claque comme un ordre, une gifle. Seine est impératif, économique, politique, adapté à votre actuelle civilisation.
Moi je persiste à demeurer Sequana, la déesse dont vous négligez à présent le culte.
Sequana la rayonnante, si belle sous son coquet chapeau en carapace de tortue, Sequana l’harmonieuse en la répétition des plis de sa coiffure et de sa tunique à triple étage.
Sequana l’hospitalière, mon regard posé sur vous, mes paumes ouvertes à votre adoration. Sequana toujours debout sur mon petit bateau de bronze à proue de palmipède.
Sequana la solitaire, hélas, car plus un amoureux n’oserait aujourd’hui porter ses lèvres contre la vitrine où je suis enclose dans le musée de Dijon. Car les lèvres, rencontrant le verre, feraient sonner l’alarme, et mon malheureux pèlerin devrait alors se défendre d’être un voleur…


l'auteur en pélerinage aux sources de la Seine à Ste-Seine l'Abbaye

Les vergers de Jumièges

Je n’ai pas trop aimé ces archéologues, qui rendirent aux hommes ce que les hommes m’avaient donné. Et j’ai usé contre eux, parfois, ce qu’il me reste de pouvoir magique. Ces bois, par exemple, qu’ils tirèrent de mes sources, je ne les ai pas tous laissés partir pour le musée.
J’en ai détruits certains, sous leurs yeux, alors qu’ils les photographiaient, à peine exhumés du sol. La statue était là, apparemment intacte après 19 siècles passés dans mon ventre ; elle gardait sa forme d’origine, et même sa couleur, ce bel ocre sombre du chêne. Mais en quelques minutes, le brun virait au noir, une brûlure intérieure carbonisait la bûche, et l’ex-voto tombait en poussière.
Bien sûr, ces singes savants prétendirent connaître le secret d’une telle alchimie, et ils s’obstinèrent à lutter, par des bains de résine capables de conserver ce précieux bois aussi bien que l’avait fait ma fange. J’aurais pu, également, brouiller leur potion au nom barbare – polyéthylèneglycol – mais à quoi bon ? ils ne croyaient plus en Moi.
Car mon culte s’est perdu, et mon nom même tomba dans l’oubli quand vint l’ère des chrétiens, ces prosélytes. Avec eux, les dieux n’étaient plus sur la Terre ni dans les eaux. Ils siégeaient dans un Ciel imprécis, improbable. Comme ils durent s’ennuyer, le Père et le Fils, en tête à tête ! D’autant qu’il y avait entre eux un petit contentieux, je le crains, l’aîné ayant laissé le plus jeune au supplice de la croix.
Gens bizarres, qui n’ont usé de la femme que comme réceptacle à la semence sacrée. Nous, les enfants de l’Olympe, répandus sur toute l’Europe et l’Afrique du nord, nous étions plus aimables. Nous avions le nombre, la beauté, et le plaisir – qui devint un pêché.
Je me suis désolée, longtemps, de la disgrâce où j’étais tombée. Mais rien n’y fit. Les hommes étaient devenus sourds, aveugles, et mes crues, mes crues terribles, signe de mon amour déçu, de ma colère funeste, furent toujours incomprises. On accusa le Père céleste de mes débordements. C’était, dans l’esprit des hommes, lui qui châtiait et non pas moi qui pleurais. Je voyais alors, sur mes rives divagantes, des processions destinées à me faire rentrer dans mon lit.
C’était assez joli, cette humanité pénitente, allant contre mes eaux dans ses grandes chemises blanches bientôt ourlées de boue. Elle promenait une croix sous un dais, et des bannières brodées, qui claquaient au vent, s’imprégnaient des parfums d’encens brûlé dans des cassolettes, et renvoyaient parfois, sur leurs petits miroirs incrustés dans la broderie, toute la lumière du ciel vide. C’était alors, à la surface de mes eaux vertes, la fulgurance d’un rond lumineux, comme une hostie d’or, ou la feuille d’un ginkgo en mue automnale.
Des ginkgos, en bord de Seine ? je t’entends ricaner, ô lecteur sarcastique.
Car le ginkgo, qui connut avec moi la préhistoire, ne poussa jamais sur mon cours, je te l’accorde.
Mais j’ai voyagé, tous ces millions d’années et 776 kilomètres. Et les milliards d’yeux de mes gouttes ont vu mes régions changer, absorber des cultures étrangères.
Je longe des potagers où la rouge tomate vient du Pérou, l’oignon blond d’Arabie, l’artichaut violet d’Afrique, la rutilante citrouille du Brésil, la tête audacieuse de l’asperge, et les pousses vertes du céleri, de la laitue sont originaires d’Asie mineure, tout comme la betterave vineuse, qui fera au jardinier des mains d’assassin. Sans la pomme, émigrée du Caucase, la prune et la cerise volées en Perse, les vergers de Normandie n’existeraient pas.
Ils ne poseraient pas, sur ma rive droite, entre Rouen et Jumièges, leurs confettis de pétales roses et blancs, chaque printemps, comme une neige tardive. Et je ne verrais pas, au cœur des étés, le ballet des cueilleuses, et les jeune filles plantées sous les parasols, près de leurs cageots et balances, attendant les promeneurs du dimanche. Je ne connaîtrais pas la mousse du cidre, cette musique laiteuse échappée d’un liquide blond…
L’homme, parfois, voyageant hors de mon lit, eut de bonnes idées. Et je suis prête, certains soirs de Mai, quelques après-midis brûlants de Juillet, quand l’air sent le parfum des fleurs, ou le bitume fondant sur les routes, je suis prête à faire la paix avec lui.

L’enfant de Neustrie

La menace, souvent, leur vint de mon estuaire, ma grande bouche de lumière, ma béance sur l’inconnu.
Etait-ce le vent, la tempête, ou le dernier éclat du jour, salut, appel, main levée du ciel, nuage traversé de cristal foudroyé, prisme éphémère ? Etait-ce le vol blanc d’une migration ? Ou l’œil même de l’enfant, qui avait une faiblesse, un éblouissement, à trop fixer l’horizon depuis le matin ?
La forme était géométrique, rectangle laiteux aux angles mangés de bleu, et mouvante, gonflée de brise comme un ventre de femelle pleine.
De furore normanorum libera nos Domine, répéta le petit garçon, pour la centième fois de cette interminable journée.
Ses compagnons de jeux, et les adultes du village étaient occupés à défricher les bois de l’abbaye, surveillés par les moines. Et lui montait la garde, sur ce piton, protégeant de son regard tous les habitants. Sa mission était de voir arriver le danger, et de courir, courir à perdre souffle, pour prévenir la population.
Deux ans plus tôt, une flotte viking avait remonté mes eaux, pour la première fois. Ces étrangers blonds venaient de terres lointaines, froides, et leurs barques plates, à proue de dragon, glissaient sans bruit, sans effort apparent sur mes ondes paisibles, accueillantes, paresseuses. Sous les voiles de leurs esnèques, des tentes abritaient les chevaux, les hommes et les porcs mêlés. Ils étaient beaux comme le diable – cette invention récente d’une foi nouvelle – et fascinants comme lui. Aussi terribles, quand ils se décidaient à débarquer. Ils poussaient alors des cris, dans leur langue si rude, et les cornes de leurs casques semblaient faire partie d’eux-mêmes, comme les pattes courtes de leurs chevaux poilus, qu’ils montaient à cru.
Ainsi cornus, ainsi sabotés, ils n’étaient plus tout à fait des hommes, mais des bêtes à demi. Des bêtes fabuleuses, surgies de légendes anciennes, pour terrifier les enfants, déranger les prêtres qui ne voulaient plus croire aux chimères, aux tarasques, aux divinités de bois et des sources, mais au seul doux Jésus si gracieusement cloué pour le rachat de l’humanité. Mais que faisait le doux Jésus, quand s’avançait la horde nordique ?
Les blonds guerriers pourfendaient, étripaient, incendiaient, volaient, pillaient les monastères, ravissant, pour boire leur bière sombre qui mettait comme une écume de rage à leur moustache, les calices brillants de la Sainte Messe. Rouen et Jumièges se souvenaient du passage d’Asgeir, en mai 841. Et l’enfant également, dont la mère, saisie aux cheveux, avait été emportée sur une grande barque. Etait-elle encore vivante ? reviendrait-elle ?
L’enfant, parce qu’il espérait sa mère, espérait parfois le retour des Normands. C’était un lourd secret entre lui et Moi. Car il me parlait, pour se tenir compagnie, ennuyé de sa longue veille solitaire. De furore normanorum libera nos Domine, disait-il, à voix très haute, très ferme, pour être entendu du Père, du Fils et du Saint Esprit, ce grand oiseau. Et, plus bas, dans la langue qui n’était pas celle des prêtres mais le babil câlin qu’il avait tenu à sa mère, il me chuchotait des douceurs : Rivière, rivière magique, porte-nous encore les grands bateaux venus des neiges. Et qu’à leur proue je vois ma mère, debout sous le dragon, dorée dans la lumière du soir. Je veux encore ses tresses brunes à nouer autour de mon cou, comme deux serpents aimables, je veux son ventre rond que renflait ma petite sœur, je veux son sein plein de lait, avec son gros téton sombre, qui m’appartient. Je veux son odeur, qui te ressemble un peu, certains jours, ô rivière ; je veux le parfum de sa sueur, en été, quand elle est à glaner dans les champs de l’abbaye, et le petit frisson de sa peau, au plus noir des nuits d’hiver ; je veux sa main douce traçant des lignes dans mes cheveux mêlés, et sa voix si bonne à m’endormir lorsqu’elle chantait les vieilles chansons interdites par les moines. Rivière, rivière, rends-moi ma mère, et je te donnerai ce bel anneau d’or, que j’ai volé pour toi à l’abbaye…
Il tenait le bijou serré, regardant toujours, à l’horizon, la tache blanche, noyée de bleu…
Etait-ce la Vierge, dans sa robe d’azur, sa ceinture de lin ? Avait-il, l’enfant orphelin, droit à un miracle, pour lui seul ?
Ses lèvres tremblèrent, des larmes lui vinrent aux cils, achevant de brouiller sa vue. Et son œil intérieur ne voyait plus que les deux mères réunies, la sienne et l’Autre, la grande qui avait fait Jésus. Il ne savait pas, l’adorable innocent, qu’il n’avait devant lui rien d’autre que ma lumière. Ma lumière, un soir bleu, avec le point blanc de mon estuaire…

Les amoureux de Château-Gaillard

Quand je suis en paix avec les hommes, certains jours, certains siècles, je ne pense qu’à les séduire, qu’à me faire leur complice – un peu voyeuse – de leurs amours d’insectes. Car ces charmants moucherons, qui s’évertuent si bien à détruire leur planète, ont parfois des répits, des repos ; et ils abandonnent leurs guerres, leurs chasses, leurs industries besogneuses pour s’en aller badiner le long de mes berges. Il est étrange de constater comme mon voisinage aquatique, et la qualité de mon silence, portent ces ludions à la tendresse.
Selon les âges, et les époques, ils viennent en groupe, en famille, ou deux à deux, sexes séparés ou confondus. Leur vêtement – cette imitation de l’écorce, de la fourrure – varie avec leurs habitudes sociales, leurs conventions. Et un observateur moins scrupuleux que Moi conclurait de ces changements superficiels que l’humanité évolue ; que le couple d’amoureux, là, planté sur mon Château-Gaillard, cet automne, n’a rien de comparable avec celui formé par ses ancêtres aux printemps, aux étés des sixième, douzième siècle.
L’humanité est immobile, malgré le souci qu’elle a d’affirmer le contraire. Car l’homme de la caverne, avec sa femelle, ou Guillemette et Onfroy, Ernestine et Léon, ce sont les mêmes, au fil des générations recommencées.
Ils se sont donnés rendez-vous, en secret parfois, et leur cœur, leur cœur violent dont ils usent si mal, bat terriblement sous leurs côtes tandis qu’ils descendent vers le fleuve, grimpent vers les sommets de mes falaises. Leur visage est éclairé de l’intérieur, comme si une étincelle divine, pour un court moment, affleurait leur espèce.
Ils ont soigné leur mise, frottant leur hure à mon eau transparente, lissant les plis de leurs robes, leurs bonnets, de leurs coiffes en dentelle, car ils ont souci de leur apparence, cette écume. Les femmes font semblant d’ignorer qu’elles seront bientôt froissées, et que l’herbe verte – où elles laisseront l’empreinte de leur croupe, de leurs hanches – l’herbe verte marquera leur bure, leur toile de lin, leur drap de laine, leur indienne, leur satinette, leur polyester-et-coton. Le sang des vierges, parfois, sanctifiera la promenade, et les larmes, et les serments.
Ils reviendront plus tard, un enfant à la mamelle, un panier de pique-nique sous le bras. Et dans mon eau désacralisée ils nettoieront le marmot, jetteront le gras de jambon, les pelures d’oranges ; ils secoueront les miettes de la grande nappe blanche qui étincelait sur le pré comme l’étendard du bonheur.
Un frisson les prendra, vers le soir, et, soupirant, ils s’appêteront à rentrer dans leurs tanières, leurs masures, leurs châteaux, leurs maisons bourgeoises, leurs cités ouvrières, leurs H.LM. ; à pied, à dos de mulet, sur leurs bicyclettes, dans leurs automobiles.
C’est alors, alors seulement qu’ils me regarderont vraiment, et qu’un soupçon leur viendra, de mon importance dans leur paysage mental. Ils seront un peu las, d’ailleurs, de s’être mutuellement contemplés, toutes ces heures ; et m’admirer, Moi, les reposera agréablement de leur amour chiffonné par l’étreinte.
Les enfants tenteront des ricochets, pour retarder le moment du retour, ils plaideront une promenade en barque, ô si, ô si papa, jusqu’à l’île aux cerises, je serai sage ; les femmes désigneront le soleil, émues du rouge, du jaune, de l’or, des miroitements à la surface de mes eaux.
Car j’ai été, je suis, je serai, tous ces crépuscules, Sequana l’incandescente, la pourpre, la rose, déesse enjuponnée dans ses méandres comme une danseuse orientale exhibant son nombril. Et la vapeur du soir, mettant à mes épaules nues sa gaze cendreuse, me transformera encore, faisant rêver l’homme de voyages lointains, d’autres continents. Je serai un lac italien, un polder hollandais, un marécage de l’Amazone, une estampe japonaise, un souvenir d’Eden.
La femme tendra l’oreille, persuadée de surprendre la flûte de Pan, mon vieux complice ; et l’homme, tourné vers la puissance de mes falaises alignées, l’homme croira entendre le tonnerre de mes orgues calcaires.
Car je suis musique, aussi, chant des origines, première peau tendue sur le premier tambour, harpe et clavecin, triangle ironique distribuant les notes en gouttes de cristal ; je suis orchestre de chambre, opéra et symphonie.
Et je suis silence quand, le soleil enfin noyé dans ma splendeur, j’accueille l’empire de la nuit, les cercles du hibou, et les songes des fils du têtard.

Château-Gaillard

les Andelys vus de Château Gaillard

Mascaret

A l’égal des fourmis, des guêpes, ou des castors – dont, pourtant, ils se prétendent différents – les hommes ont toujours voulu aménager, construire, espérant améliorer leur grotte, leur cabane, leur rue, leur village, leur province, leur pays, leur planète. Et la femme, première coupable prétendent leurs religions, la femme les encourageait dans cette voie, craignant la pluie, le froid, et l’ours.
Il fallut le feu, le bois, la peau de l’ours. Et la pierre, la tuile, le mur, le toit. Pierre des maisons, des temples, des gradins de l’amphithéâtre, à Lillebonne, des abbayes, à Jumièges, Saint Wandrille. Pierre du Château-Gaillard, ce verrou (dont les ruines, démantelées, servirent, plus tard à la construction d’une chapelle jésuite, dans Rouen). Pierre des routes, des ponts, car l‘homme, aussi, en permanente contradiction, restait voyageur, nomade. Il lui fallait connaître le voisin, courir le danger, fuir la femme.
J’assistais aux tâtonnements, aux efforts vains, aux premiers succès de ces apprentis architectes qui, sur mon cours, mirent couronnes, colliers, ceintures, parures de hanches. Leur maladresse, leur technique encore vagissante, et mes caprices rendaient ces premiers édifices fragiles. J’ai englouti quelques maçons, quelques passeurs téméraires.
Avant Paris, leur mérite était médiocre, car je n’étais – je ne suis toujours – qu’une fluide jeune fille, nubile à peine, mince, évanescente, longiligne, qui n’a point de seins, de fesses. Je suis nymphe subalterne. Et quelque peu impatiente d’atteindre la majorité requise pour devenir déesse. Ce passage remarquable est consacré d’une capitale, Lutèce enfin nommée, Paris finalement retenu.
Je suis là dans un corset, dont tous les lacets des ponts, toutes les baleines des quais m’étouffent un peu. J’ai mes vapeurs, mes humeurs. Il me faudrait parfois des sels sous le nez, un éventail agité par un galant. Mais l’homme, ce ballot – osons le mot – a depuis trop longtemps cessé de voir en moi une créature féminine, et, trop occupé de ses activités dérisoires, il ne s’inquiète que de me trouver navigable.
De ce mot, peut-être, m’est venu tout le malheur. Mais j’anticipe.
Reprenons mon cours, comme dans la leçon de géographie, l’institutrice plantée devant la grande carte. Fleuve, affluents, principales villes traversées. Paris, donc, aïe, ouille, j’étouffe, vous disais-je… Que vienne Mantes, où s’aimèrent Flaubert et Louise Colet, que vienne l’île d’Ocelles, en face Jeufosse, où les Vikings établirent un camp, toute une année, vers la fin du neuvième siècle.
Que vienne le Vexin, et mieux, la Normandie, grasse, paisible, où, enfin en osmose, je peux m’étaler, débondée comme la mousse du cidre, alanguie comme une fille de Maupassant, obèse à la manière des baigneuses de Renoir. Quelques bijoux encore, ce Pont-de-l’Arche sur le baiser de l’Eure, et Brotonne et Tancarville après les cinq ponts de Rouen, mais, par pitié, plus de corsets, plus de baleines, plus de lacets.
Laissez-moi muser, musarder, oser des méandres, des marécages, des îles, que j’abandonnerai au fil des âges. Bressilac, ainsi, est apparue, disparue, trois fois, entre le XIV° et XVIII° siècle, faisant la nique aux abbés de Saint Wandrille qui s’en disputaient les terres avec les seigneurs de La Mailleraye. Bressilac, c’est Ys devant Villequier, et Léopoldine Hugo figure assez bien l’imprudente princesse.
Mais c’est encore une autre histoire ? J’en ai cent, j’en ai mille, que je vous conterai peut-être, en désordre, car l’ordre n’est qu’invention humaine. Et moi, Sequana, parvenue enfin aux verts pâturages, je suis désordre, je suis amour, ces deux synonymes.
Car toute ma vie, tout mon cours n’est que cette tension, cette attente de ma rencontre avec le grand foutre salé. Tension, attente dissimulée, je suis une rouée, qui semble paresser, aller d’un train de sénateur par les campagnes mouillées. Bonjour les villages, les bacs verts et rouges, désuets, qui rident mes eaux de leurs passages réguliers, bonjour La Bouille, et la maison d’Hector Malot, bonjour château d’Etelan, autre bijou rose et blanc, aux grand yeux de vitrail vert, qui me tourne le dos sur sa terrasse plantée de vignes et d’abricots, bonjour peupliers trembleurs, vagues de lin, de colza, taches d’azur et d’or. Bonjour les vaches, assurance de pérennité en même temps que trompe-l’œil car votre nombre, toujours semblable, n’est qu’illusoire : régulièrement on vous mène à l’abattoir, et on vous remplace, pour que le paysage ait l’air immobile comme Moi.
Immobile, oui, Moi, l’incessante coulée. Je suis ainsi, coquette jusqu’au mensonge, faussement plate, hypocritement quiète. Car, en vérité, je défaille, dès que ma narine flaire la mer.
Je défaille dès Bonsecours, dès Canteleu, car le vent du large porte jusqu’à ces hauteurs le parfum du sel, et de l’huître, le souvenir de l’Océan, ma mère, mon fiancé, le ventre d’où je viens et vers lequel je retourne. Je défaille de tout mon grand corps d’eau, de mon sexe ouvert en estuaire. Car le Dieu me prend encore, en caresses de marées, deux fois par jour, en grand troussage de mascaret, chaque Septembre.
Me prend : temps présent, conjugaison fautive, l’amour est à l’imparfait, les hommes ont mis leur ordre terrifiant.
De leurs ponts, je ne m’étais pas méfiée. Quelques ex-voto plus élaborés, avais-je cru. On ne croit jamais que ce que l’on souhaite.
Vint la première digue, dites des Hollandais, en 1620, à Rouen. J’aurais dû m’interroger. Pourquoi resserrait-on ma robe, relevait-on ma traîne ? Quelle religion nouvelle, quelle austérité récente imposait ce rétrécissement, cette avarice, ce refus de mes dépenses somptuaires ?
Rouen annexa aussi une de mes îles, face à son vieux palais, avant le pont de bateaux. Et de l’île de la Mouque, de l’île Brouilly, elle n’en fit qu’une.
Digues, quais. Quais, digues : on n’arrêta plus. Prétextant d’une guerre, même, la dernière, pour surélever ces fameux quais, m’abandonnant à un niveau inférieur. Le divorce est consommé entre les villes et moi. Entre les hommes et moi. Car ils ont supprimé le mascaret, ce phénomène unique. Jalousie, envie, dissimulées sous des raisons commerciales, économiques car aucun d’eux n’était capable d’engrosser sa femelle comme faisait de Moi le dieu marin. Il rassemblait ses forces à l’estuaire, et se lançait, d’une seule vague, sur mon ventre. Les hommes alors, ces fétus entêtés, n’avaient qu’à bien se tenir, car l’amour pouvait emporter leurs bateaux voyeurs, et les badauds des quais. Nous ne nous sommes pas gênés de le faire, quelques milliers d’années. C’était le sacrifice propitiatoire, l’obole à Charon, la dîme, la rançon, le salaire de l’extravagante curiosité des hommes.
Après le passage du dieu, ils rentraient chez eux, heureux, trempés, c’était un bien joli dimanche dont les enfants se rappelleraient longtemps. Regarde, regarde, le voilà, annonçait le père, un frisson dans la verge. Et la mère, serrant foulard et marmaille, se haussait sur la pointe de ses chaussures compensées, pour affronter des yeux cette vague capable d’emporter son enfant. Le moutard alors piaillait qu’il voulait voir, suppliait qu’on le prît dans les bras, sur les épaules, il piétinait la queue du chien, se faisait mordre, était distrait l’instant fatal. La vague était passée. Il n’avait rien vu, serré dans les jambes des adultes, bousculé par leur fuite éperdue. Mais on le consolait d’un chocolat chaud, au café du quai, où c’était l’heure du coup de feu.
Un chocolat où il soufflait des bulles violettes avec une paille jaune, mascaret de son imagination. Et la boisson passait la tasse, la soucoupe, emportait une mouche, glissait du marbre de la table à la moleskine de la banquette, tachant, au passage, l’habit du dimanche. La mère, énervée, frissonnante, craignant le rhume par ses pieds mouillés, giflait généralement le marmot. Le père payait les consommations, un peu plus qu’il n’était nécessaire à cause du rouge qui fleurissait les joues de la vendeuse harcelée ; et toute la famille rentrait, à bord de la vieille Panhard qui n’était pas chauffée. On ne me prêtait plus attention, la grande scène était jouée. Je ne figurais plus, sur mon lit de vase et d’herbes, qu’une amoureuse lascive, abandonnée au demi-sommeil qui suit la jouissance…


En visite à Croisset

« On ne sait pourquoi c’est un esprit agité et impétueux ; tout respire le calme et le bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même malgré ses frais rivages. »
Sand, femme qui n’a rien compris, ni de Moi, ni de l’autre, ce Flaubert dont elle est l’invitée à trois reprises. Sand, évidemment, née à Paris, que j’arrose, mais ayant choisi de vivre à Nohant, terre barbare qui ne me voit pas couler. Sand, pourtant, qui eut un soupçon, car, dans le même temps qu’elle affirme ne pas savoir (généralisant, d’ailleurs, par le passage du je subjectif, marque habituelle de la correspondance, à ce on, pronom indéfini qui glisse de l’individu particulier à l’humain générique, abstrait), elle écrit mais, l’adverbe de la contestation, grâce auquel elle m’introduit, Moi, la mère véritable, le père, la maîtresse unique.
Car Gustave, s’il figure, pour les registres de l’état civil l’enfant de Caroline Fleuriot et d’Achille Flaubert, et, aux regards indiscrets des biographes, l’amant d’Eulalie, de Louise, de Juliet et quelques autres, Gustave est surtout mon fils incestueux, mon amant jaloux, successeur du peintre préhistorique pleurant sur ma beauté, du Gaulois déposant des ex-voto dans mes sources, de l’enfant neustrien guettant sa mère vers mon estuaire. Il est encore le frère de Corneille, cet ennuyeux versificateur qui, laissant sa mule et la pompe de son verbe sur le chemin de halage, devenait, glissant sur mes eaux vers sa maison des champs, ce rameur inexpert, ce gondolier incertain qui osait, poussant sa rame, chanter les comptines de son enfance.
Bien sûr, l’écrivain de Croisset n’avoua pas être tout cela, car l’humanité, en quelques siècles, avait progressé dans le langage et donc le mensonge (ce qu’un étranger à mes rives, Pirandello, résumerait, plus tard, superbement : la parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée). L’humanité se croyait, petit à petit, très sournoisement, indépendante, séparée de la terre, des eaux, des bois, de la faune. Et Je ne représentais plus à ses yeux, qu’un décor familier, fossile d’une histoire ancienne, oubliée, niée. L’humanité commençait d’avoir la vue basse. Pourquoi Sand aurait-elle fait exception ?
Elle arrive à Rouen, par le train, le mardi 28 août 1866, venant de quitter la mer et Dumas fils à Saint-Valéry-en-Caux. Flaubert l’attend en gare, avec une voiture qu’il a louée. Il sourit, pensant à la promenade en fiacre de sa Bovary, qui lui valut de figurer sur le banc des accusés, dans ce palais de justice où, deux siècles auparavant, Corneille plaida si peu. Avec George, son troubadour, qui a 62 ans (17 de plus que lui), ce sera plus sage, ils ne tireront pas les rideaux.
Madame Sand veut d’ailleurs tout voir, de cette capitale normande qui lui est inconnue, et Gustave lui fait les honneurs de la cathédrale (danse de Salomé sur l’un des tympans, légende de saint Julien l’hospitalier dans le bleu des vitraux), de l’église saint Maclou et son ancien charnier des temps de peste (il ricane le bougre, tandis qu’elle frémit au spectacle des crânes et tibias sculptés sur les colombages), de l’église saint Patrice, dans l’ancien quartier des Irlandais. George se croit en plein moyen-âge dans les ruelles étroites, où le ciel est invisible entre les maisons à encorbellement. Elle glisse sur les pavés humides, mouille le bas de sa robe à la fange. Elle notera tout dans son agenda. Elle a la plume facile, la descendante – illégitime – des rois de Pologne, qui commet parfois vingt pages d’un roman entre le déjeuner et le dîner, quand l’autre besogneux souffre deux semaines sur une seule phrase dont il sera mécontent.
Vers trois heures, ils sont enfin devant Moi, sur ce chemin de halage me séparant de la grille (qui ne s’ouvrit jamais pour Louise Colet), du jardin, de la maison où les attend la bonne vieille (pas si bonne, d’ailleurs…).
Les dames se font des gracieusetés et Georges s’installe, satisfaite d’un confort qu’elle n’avait pas trouvé chez Dumas. Le dîner est servi à six heures, selon l’habitude, et en présence de Caroline Commanville, qui regrette un peu d’aller se coucher aussi tôt que sa grand-mère pour laisser les deux écrivains parler boutique dans le cabinet de travail de son oncle. Flaubert lit La tentation de saint Antoine à George ; ils bavardent jusqu’à deux heures, les fenêtres fermées sur les jardinières de capucines, malgré la saison : Madame Sand est enrhumée. Les chandelles sont finalement éteintes sans qu’il ait été question de Moi.
Je me venge le mercredi, avec la complicité du vent et de la pluie, mes alliés ordinaires. George est courageuse, qui reste à nous affronter sur le pont du vapeur, alors que les dames Flaubert et Vaas sont à l’abri dans le ventre du bateau, avec Gustave lui-même, si peu enclin aux intempéries. Promenade à La Bouille. Retour. Jardin dans l’après-midi. Elle s’extasie des arbres : tilleuls, hêtres, ifs, marronniers et, surtout, l’exotique tulipier, originaire d’Amérique ; elle plaint les pivoines que notre tempête a ébouriffées, se penche sur les fruits tombés du verger. Il y a en elle une vocation de confiturière.
Elle part le lendemain. Revient en novembre, toute une semaine.
Ils ont voyagé ensemble, cette fois, depuis Paris, m’accordant quelques regards par la portière du wagon. La ligne existe depuis près d’un quart de siècle, et J’avais été curieuse de sa construction (faite par des Anglais), distrayant les vaches de mes grasses prairies.
Comme J’ai l’esprit de contradiction, après avoir joué l’automne en été, je simule le printemps, ce onzième mois de l’année. La seconde nuit, il lit : Le château des cœurs à son invitée. Une fringale la prend, vers deux heures. Ils vont à la cuisine, avec des précautions de conspirateurs pour ne pas éveiller la vieille mère. Ils dévorent un reste de poulet froid, avec les doigts, sans s’asseoir, toujours égayés de leur appétit incongru. Leurs rires font vaciller la flamme des chandelles. C’est alors que George, les doigts gras du pilon qu’elle tient, regarde par la fenêtre et découvre ma splendeur nocturne. Je me suis habillé d’argent sous la lune pleine, comme la princesse du conte. On accorde un moment à ma beauté, sortant tirer de l’eau à la pompe du jardin. Les deux bavards se taisent, s’immobilisent, attentifs aux craquements des arbres, aux cris du hibou qui chasse, aux clapotis qu’éveillent les poissons sur mon ventre. Ils soupirent d’aise, se prêtent l’âme russe, mélancolique, de Tourgueniev, leur ami commun. Dans la campagne endormie, sous ces deux regards émerveillés, Je me sens redevenue déesse…
Ils sont morts, mes deux orants éphémères. Elle dix ans après ce moment suspendu, cette niche dans le temps. Lui en 1880. la maison a été rasée, le jardin détruit – où il enterra des lettres quand les Prussiens prirent Rouen en 1870 – la grille où les pauvres vinrent mendier pendant cette même occupation prussienne (qui le fit s’engager dans la garde nationale), la grille a disparu. Il ne reste que le pavillon, jadis enfoui sous la végétation, où rôde parfois son fantôme, discourant avec un perroquet empaillé. Nous sommes en deuil, lui et Moi, du tulipier si étranger à mes rives. Ses fleurs gisent, quelque part, dans ma mémoire d’eau, aussi éternelles que les deux ombres chinoises figées à m’adorer, une nuit de novembre, sous la lumière spectrale de Séléné.

gravure ancienne de la maison de Flaubert à Croisset, et tombe de Flaubert au Cimetière Monumental de Rouen

colonne carthaginoise dans le jardin du pavillon de Croisset
fauteuil du maître dans le même pavillon

...

Aujourd’hui

L’ouest, point cardinal, lit pourpre du soleil, l’ouest s’est fâché en ce début 1990 : mer grosse d’Ostende à Hastings, de Hastings à Cherbourg. Une nuit et un jour nous avons batifolé ensemble, les souffles des dieux, la Manche et Moi. De grandes vagues ont retourné les bateaux, cueilli les imprudents sur les jetées, assurant aux marins, aux promeneurs un beau linceul aquatique, dans une dernière étreinte mouillée, un ultime baiser salé ; et le vent a soulevé les arbres, abattu les poteaux, les clôtures, troussé les doigts pour mieux se gausser de la terreur des hommes. Ah, les pauvres fétus, soudain modestes… Dormiraient-ils, la seconde nuit, alors que le noroît ronflait dans les cheminées, secouait les portes à les ébranler ? Et que leur offrirait ce nouveau matin, un dimanche ?
Nous les avons étonnés : sourire bleu du ciel, soleil d’été au cœur de l’hiver, eaux paisibles, ne charriant plus que des branches mortes et des mouettes jouant aux canards. Le peintre a vu l’azur par la lucarne de son atelier. Il a mis son crayon dans la poche gauche de sa chemise, là où son cœur défaille pour Moi, il a pris son carnet de croquis à couverture noire – deuil éternel de ne pouvoir M’épouser - il a invité sa comparse la plumitive, et ils sont venus, une nouvelle fois, me faire leur cour. Iraient-ils vers l’amont ? Vers l’aval ? La question fut débattue côte du Cimetière Monumental. Tournant le dos au cher Flaubert, qui s’est dissous là, entre les racines griffues des marronniers, ils admiraient la ville, ses clochers dans la lumière, ses cheminées dans les fumées, et mes courbes étincelantes, ma ceinture de vermeil. Elle se souvint d’un mauvais poème commis dans sa jeunesse, qu’elle murmura dans l’oreille du peintre – celle qui était sourde, pour être bien certaine qu’il n’entendrait pas :
La dernière brume de l’hiver est d’or rose
Les tours de Rouen sont les forteresses de Tolède
Et la Seine le Tage souverain
Tout se mêle et s’emmêle
Se fond et se confond
Se noue et se dénoue
Tour meurt et tout demeure
Un autre printemps va naître
Qui m’apeure.

Ayant dit, elle décida de l’aval, où la lumière durerait plus longtemps, repoussant ses craintes de femmelette, sa terreur d’être mortelle. Ils longèrent mes quais, route de Canteleu, un moment ébaubis d’un gros navire rouillé que deux remorqueurs manœuvraient en une valse lente – demi-tour d’éléphant sur un tabouret de cirque – et c’est lui qui parlait, de son enfance dans un jardin proche, dont il montra les restes, précisant comme il s’attardait près de l’eau, après y avoir jeté l’herbe tondue : je regardais toute cette masse verte s’éparpiller, se diluer comme les couleurs d’une aquarelle. Et je courais sur le quai, ou j’enfourchais mon vélo, pour suivre ce dessin mouvant, cette peinture vivante dont j’étais le créateur. La voix de mon oncle nous poursuivait un moment, l’herbe et moi, son écho rebondissant sur l’eau : reviens, reviens, où vas-tu ?… J’étais loin, dans un avenir qui ne serait pas de jardinier. J’étais dans les pinceaux de mon futur. J’étais aujourd’hui…
Le gros navire avait accosté, pachyderme enfin immobile dont l’ocre s’était foncé avec la distance, et les deux remorqueurs avaient disparu, ouvrant et fermant mes eaux de leur sillage, ce long frisson sur ma soie.
Les deux fidèles reprirent la route. La plus longue, celle des enfants et des vagabonds, qui suit mes courbes. Ils se montraient prodigues de leur temps, certains de leur inutilité sociale, justifiés du seul amour qu’ils Me portaient. Leur voyage était plein de ponctuation : virgule d’un regard sur un château surpris entre ses murs avares, ses grilles et ses volets fermés ; point d’exclamation devant un rai inattendu de lumière, habillant de blanc crémeux la pierre d’une église ; guillemets d’un ordre, d’une prière – regarde, écoute, respire, touche ; le bois, l’oiseau, la sève, la fourrure d’un chaton de saule – points de suspension dans un chemin herbu, qu’ils avaient envie de fouler avec leurs pieds. Parenthèse enfin, d’un arrêt à la terrasse d’une auberge, où ils s’installent pour mieux me contempler. Car Je suis là, juste devant eux, coulant mes eaux entre cette auberge et la falaise de l’autre bord. Je suis là, telle Peau-d’âne, hésitant entre deux robes pour séduire le Prince : bleu du ciel sans mémoire, brun de la terre rancunière, que je charrie encore après la tempête. Je suis là, soufflant à leurs narines dilatées tous mes parfums de vase, de marée. Il a sorti son carnet, et il croque mes rives, d’un crayon hésitant, insatisfait, troublé peut-être. Ligne de crête, hachures d’une forêt, cercles noirs des entrées de cavernes, lignes brisées des éboulis. Il M’oublie, tout à la falaise préhistorique où vécut son ancêtre, et J’accentue mon débit, désireuse d’attirer son attention. Elle a vu. Mais elle se tait, respectueuse du dessin qui s’élabore. Elle se tait, occupée d’une tarte et d’un liquide blond, qui fume sur la table. Elle se tait et regarde ailleurs, elle aussi, séduite par un jardin abandonné à des volailles. Les poules grasses sont d’élégantes bourgeoises en robe de cocktail – volants mouchetés gris et noir, perles et jais du jabot aux pattes – occupées à piétiner leur buffet d’insectes, de vermisseaux ; et le coq redresse sa queue mordorée, comme un saint-cyrien fier de son casoar ; grimpé sur la branche basse d’un arbre nain, il s’époumone à saluer l’arrivée du bac, ce grand rival vert et rouge qui lui semble quelque monstrueux perroquet d’Amazonie. Le peintre a levé les yeux de sa page, pour regarder aussi le bateau plat qui vomit quelques voitures. Pestilence brève du carburant, parasitant l’odeur d’un feu de bois. On brûle du pommier, annonce-t-il à sa compagne. Le soleil de janvier a disparu derrière la ligne de crête, et un frisson leur vient, malgré la théière sur laquelle ils réchauffaient leurs mains. Si on rentrait ? Ils se lèvent, quittent l’après-midi bienheureux, non sans une dernière gourmandise visuelle : une chèvre aux yeux tendres les attend dans un pré triangulaire que ferme une grille rouillée, mangée de végétation. Vert nouveau de l’herbe, avec comme un souvenir de jaune, vert plus sombre du lierre, qui tend au noir de ses graines couronnant un mur d’ocre pâle ; blanc sali de la bête, et blanc éblouissant des tours de Jumièges, que baigne encore l’astre solaire, blanc virginal de ces deux jumelles de pierre, dressées telles des nonnes dans leurs plis immaculés, au bout de la route grise et droite qui va, sans repentirs, de l’eau à l’abbaye.

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