THEATRE

 

Pas spécialement original : mon goût du théâtre a commencé à l’école…

… dans le rôle d’un lapin
(au centre)

puis celui de Messagère du printemps
(en tutu)

Ce goût s’affirma aux lycées. Dans le premier (Evreux), je me piquais même d’écrire une pièce, pour la traditionnelle représentation précédant les vacances de Noël. Intitulée Le Retour du Croisé, elle présentait le moyen-âge sous un jour burlesque, dont mon enseignante d’histoire était, sans doute involontairement, responsable. Une châtelaine (dont je m’étais réservé le rôle) brodait à sa croisée, soupirant sur la longue absence de son croisé, parti depuis longtemps. Justement, en coulisses, gros bruit de ferraille : le héros est rentré et commence par chuter dans son armure en même temps que dans l’escalier de la tour. Libéré de cette ferraille il apparaît sur scène, où l’épouse lui présente leur petit dernier, qui n’a que 2 ans.
- Deux ans, ma mie, mais je suis parti depuis cinq !
- C’est que, mon seigneur, ma grossesse fut fort longue.

Le héros n’insiste pas plus, tout à l’impatience de montrer les reliques rapportées de Terre Sainte :
- Du foin de la Crèche où naquit Jésus, et des poils de la queue de l’âne.
Je n’ai aucun autre souvenir de cette pièce, car la direction de l’établissement, prévenue qu’un auteur maison officiait, souhaita faire une lecture préalable de cette pièce (que nous avions déjà commencé à répéter dans la joie, ah ce tintamarre de boîtes de conserves en coulisses, ah ce foin de la crèche et ces poils de la queue de l’âne, nous nous en étouffions de rire) et le verdict tomba : Le Retour du Croisé fut interdit de représentation car « brocarder ainsi le culte des reliques choquerait monsieur l’aumônier ». Le toit de la Crèche nous tombant dessus ne nous aurait pas plus assommées. Mes camarades cependant, leur déception passée, s’attaquèrent à un autre répertoire, d’auteurs probablement couchés dans les livres scolaires. Mais moi, je ne décolérais pas, argumentant par écrit la défense de mon œuvre :
1°) on avait cru à de plus improbables reliques : les morceaux de la croix, assez nombreux – aux dires de l’enseignante d’histoire – pour constituer une forêt, et, encore plus incroyable - lui semblait-il et à nous aussi – du lait de la Vierge !
2°) nous étions dans un lycée laïc, que prenait-on en compte la sensibilité d’un religieux ?
Sans doute les gènes de mes grands-pères s’échauffaient-ils ainsi en moi : l’un avait été Libre-Penseur, l’autre avait, nuitamment certes, repeint en rouge quelques calvaires de la plaine de Saint André ; je n’avais connu aucun des deux (et pas plus mes grands-mères, également mortes avant ma naissance), mais mon père avait assuré le relais anticlérical – en paroles si ce n’est en actes - dans ce village (Beaumont-le-Roger) où nous, enfants de la laïque, qui chantions encore la Marseillaise au 14 juillet, nous tenions en grand mépris les filles de l’école libre, qui brillaient tellement au catéchisme et dont les parents tenaient le haut du pavé ! Moi aussi, j’y avais cru à ces sornettes (car, tout de même, mes parents, commerçants, ne s’étaient pas singularisés au point de m’interdire le catéchisme), mais cela m’avait passé, à présent que j’étais dans ma quatorzième année.
Mes arguments ne portèrent pas. L’interdiction fut maintenue. Censurée dès ma première pièce, ce me semble, à présent que je suis dans ma soixantième année, un titre de gloire, mais ça ne m’apparut pas du tout ainsi en 1961. Sous l’offense, je décidais que non seulement je ne jouerais dans aucune autre pièce (ce qui, indubitablement, me priverait car j’y prenais grand plaisir), mais que j’irais me coucher dès l’après-dîner, sans assister à cette soirée théâtrale. Toute seule dans le grand dortoir, je pourrais fulminer à voix haute ou pleurer dans mon oreiller. Cela me fut également interdit. Je devais être de la troupe des moutons qui irait bêler de joie (comme ceux de la Crèche ?). Que pouvais-je donc faire pour qu’on prit conscience de ma juste fureur ? Je déchirais Le Retour du Croisé, malgré les (brèves) protestations de mes camarades, et, obstinément offensée, je n’applaudis pas une fois celles et ceux qui avaient la chance d’être sur scène. Je devais d’ailleurs répéter ce geste destructeur par la suite, sur d’autres manuscrits, mais sans qu’il soit nécessairement fait sous l’emprise de la colère : quand, à la relecture, je trouvais un texte trop mauvais. C’est sans doute dû à un dysfonctionnement de la métempsycose : je continue à faire disparaître mes excréments d’une patte vigoureuse, comme le chat que je fus dans une vie antérieure !
Au lycée de Vernon (où j’échouais quand celui d’Evreux ne voulut plus de moi) j’introduisis cette tradition de soirée théâtrale d’avant Noël, continuant dans la veine burlesque, mais sans qu’une ligne, qu’un mot, puisse m’être censuré : présentation de mode détournée, ballet classique parodié, pas besoin de texte, les pantomimes étaient suffisantes à faire jaillir les rires.
Arriva alors dans cette ville, un professionnel du théâtre – Hieronimus – qui donna des cours, dont… je ne pus être, car ils avaient lieu à l’extérieur du lycée, alors qu’interne, je n’avais pas l’autorisation d’en sortir. Hieronimus fut vénéré par ses élèves, dont Hervé Boudin, un camarade que je devais retrouver plus tard, et qui, étudiant à Rouen, suivit les cours du conservatoire, avec, entre autres, Alain Bézu, à présent directeur du Théâtre des Deux Rives.
Au lycée de Vernon, je repris aussi le rôle de Valentine (que j’avais déjà tenu à Evreux) dans La Paix chez soi de Courteline, ainsi que l’une des Précieuses Ridicules de Molière. Et la représentation unique (19 juin 1965, j’ai encore le programme dans mes archives) eut lieu hors les murs, à la salle des fêtes, où tous les parents d’élèves étaient présents. Tous sauf les miens, retenus par leur commerce.
En 1966, alors qu’Hervé avait baptisé la petite troupe issue de l’enseignement de Hieronimus Le Rideau prétexte, nous donnâmes une autre représentation, sur le thème de l’enfance, car le bénéfice de la soirée irait dans la caisse d’une campagne contre la faim (pour la même caisse, les externes avaient lavé des voitures sur la place du marché). Ce soir-là, sur un fond sonore de cigales, je dis, avec l’accent souhaité, quelques pages de La gloire de mon père – que le mien n’entendit pas, pour les mêmes raisons que l’année précédente.
On l’aura compris : j’étais décidément dans la veine comique. Pas toujours de mon plein gré, d’ailleurs, car j’aurais bien aimé jouer les héroïnes tragiques, mais être une petite personne d’un mètre quarante sept, gaie, et enrobée semblait un obstacle à nos metteurs en scène d’occasion.
Quelque trente ans plus tard, quand Hervé (aussi fidèle en amitié que moi-même) m’invita à faire partie de son association Didascalies, j’écrivis tout de même une brève tragédie. Car Didascalies ne rassemblait pas des comédiens, mais des hommes et des femmes désireux de s’exercer à l’écriture théâtrale. Nous nous réunissions une fois par mois, pour lire ce qui constituait nos devoirs : des textes devant répondre à certaines contraintes. Celle du second devoir avait été de terminer par cette phrase : laissez les portes ouvertes. J’écrivis donc :

La Vengeance de la Sibylle
(tragédie antique en quatre pages)

Personnages :
Attilius, général
Tecmessa, sibylle

La scène se passe dans le temple de la guerre

Attilius : « Etrange rendez-vous, Madame, que celui-ci, dans un temple fermé, que notre présence profane, et à cette heure de la nuit.
Tecmesa : Seule votre présence profane, car moi je puis franchir tous les seuils des lieux sacrés sans outrager les dieux, dont je suis la messagère terrestre. Quant à la nuit, elle est sur son déclin, bientôt nous verrons l’aube. N’entendez-vous pas les oiseaux déjà piailler d’impatience ?
A : Un soldat n’entend guère que le cliquetis des armes.
T : Certes, l’ennemi est sous nos remparts.
A : L’ennemi ? Vous m’outragez en soupçonnant ma troupe.
T : Allons, Attilius, ne feignez point une innocence que vous avez de longtemps perdue, et n’ajoutez le mensonge à la profanation.
A : Je ne profane que sur votre ordre.
T : Ma prière, tout au plus
A : Il est des prières qui sont des ordres, quand la bouche qui les prononce…
T : … Prenez garde aux mots qui passeront la votre. Ce lieu demeure sacré. Et ma personne même.
A : Votre fonction, Madame, qui ne s’exerce point la nuit.
T : Voici l’aube, vous dis-je. Et le cercle des jeunes filles va s’assembler devant le temple de la Concorde, pour célébrer la paix menacée.
A : Tout un cercle de jeunes filles, même couronnées de roses et de jasmin, ne sauraient avoir votre grâce.
T : Taisez-vous.
A : Et leur poitrine nubile, sous leurs voiles flottant, n’appelle pas le désir à l’égal de vos seins lourds, dont je devine ici les courbes.
T : Vous ne devinez rien, il fait trop sombre.
A : Vous parliez de la lumière de l’aube.
T : Encore un moment, Attilius.
A : Le temps presse, Tecmessa, ma troupe va s’éveiller. Et le soldat qui garde l’entrée de ma tente doit me trouver sur ma couche quand sonneront les trompes.
T : Et s’il ne vous trouve point ?
A : Ma troupe sera inquiète. Je ne répondrai plus d’elle.
T : Assuré d’être obéi : tel vous êtes, tel vous fûtes.
A : N’évoquons pas le passé, Tecmessa.
T : Il vous dérange à ce point ?
A : On m’a rapporté que vous aviez voulu mourir.
T : On a bien dit. J’ai voulu mourir. Vous étiez parti sans rien expliquer.
A : J’étais lié par mon serment à l’armée.
T : Serment qui vous déliait du notre, sans doute ?
A : Ne soyez pas cynique. Je vous ai connue si tendre.
T : C’est que j’étais une de ces jeunes filles nubiles, à la poitrine plate et aux cheveux dénoués, posant sur votre tête la couronne de roses et de jasmin.
A : Je me sentais un dieu.
T : Vous en étiez un pour moi.
A : Ne me brisez pas, Tecmessa.
T : C’est moi qui fus brisée.
A : N’insistez pas.
T : J’ai voulu mourir. J’ai le droit de parler.
A :Je vous l’accorde. Pourvu que j’obtienne ensuite votre pardon.
T : Nous verrons.
A : Les oiseaux se sont tus. L’aube est imminente.
T : Quand j’ai su la troupe partie, j’ai couru sur vos pas, telle une bacchante égarée, griffant mon visage, lacérant ma tunique. Mais la route était vide, gardant seulement dans sa poussière la trace des sabots de vos chevaux et l’ornière creusée par vos chars. J’ai baisé ces empreintes, et je me suis couverte du crottin de vos bêtes.
A : Tecmessa, je vous aimais…
T : J’ai marché longtemps, ayant quitté la route, m’enfonçant à l’intérieur de la forêt comme un sanglier blessé. J’ai retrouvé l’arbre sous lequel vous aviez voulu me prendre, et où je m’étais refusée.
A : Vous vous seriez donnée que je ne serais point parti.
T : Des champignons avaient poussé là, que j’ai dévorés. Et dans le sommeil où m’a plongée ce brouet, je vous ai vu mort, sous les remparts de notre ville, baignant dans votre sang pourpre.
A : Je tournais le dos à la cité.
T : Hier, mais aujourd’hui…
A : Qu’insinuez-vous ?
T : Je délivre le message divin
A : Allons ! Vous vous vengez en me menaçant !
T : C’est un chasseur qui me trouva et me rapporta, couchée en travers de son cheval, endormie ou évanouie peut-être, semblable en cette posture aux prisonnières que vous n’avez dû manquer de faire, toutes ces années.
A : On ne devient pas général sans victoires.
T : Et sans meurtres, sans viols.
A : C’est à vous que je pensais ;
T : En pénétrant des femmes qui n’étaient point consentantes ? Bel amour que le votre.
A : J’ai été maladroit, je le confesse.
T : Maladroit ! Le joli mot, pour décrire un si grand mal.
A : Pardonnez-moi. Je dois partir, vous dis-je. J’entends la rumeur du camp. Ma troupe s’ébroue.
T :Encore un moment

Elle dégrafe sa tunique , dénoue sa chevelure. Elle est nue. Il la prend en silence, tandis que la rumeur enfle et tourne en bruits de tueries

A : Entends-tu ?
T : J’entends.
A : Mais, qu’est-ce ?
T : C’est ta troupe, Attilius. Ta troupe sans chef, et que les hommes de notre cité massacrent.
A : Mais pourquoi ? Nous n’avons eu aucun geste, aucune parole hostile.
T : Tu viens de violer la sibylle dans le temple de la guerre… En partant, général, laissez les portes ouvertes. »

Février 1993

Brève précision pour ceux qui ne seraient pas familiers de l’antiquité gréco-romaine : le temple de la guerre était le seul à être, au contraire des nombreux autres, toujours fermé quand régnait la paix et ouvert en période de guerre.
J’avais donc écrit une tragédie classique, en respectant la règle des trois unités (de lieu, d’action, de temps). Mais écrivant cela j’étais persuadée de produire un pastiche. L’excès de drame, le prénom de la sibylle, détourné d’un médicament anxiolytique, le crottin de cheval dont elle se barbouille, les champignons hallucinogènes : tout cela me semblait suffisant pour prendre la mesure de la dérision…
Qu’elle ne fut donc pas ma surprise, lorsque, pendant une lecture publique (mai 1994, Petit-Quevilly, Théâtre Maxime Gorki – rebaptisé depuis théâtre de La Foudre) les deux comédiens interprétant Attilius et Tecmessa jouèrent dans le registre de la tragédie. Je fus déconcertée d’entendre un autre texte que celui de … ma voix intérieure. Cette interprétation ne m’a pas déplu, elle m’a fait m’interroger : qu’avais-je écrit, finalement ?
Cette même semaine de mai 1994 (où je vivais une tragédie bien réelle : l’hospitalisation définitive de ma mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, et que je ne pouvais plus garder chez moi), notre petite équipe de Didascaliens eut un grand bonheur : être enfermés tout un week-end dans le foyer de ce théâtre Maxime Gorki, pour un stage d’écriture théâtrale animé par Jean-Pierre Sarrazac (au centre sur la photo)

Pour un autre des exercices de notre association, nous devions écrire un texte dont le sujet/contrainte tenait en un seul mot : confident. J’écrivis un nouveau pastiche de tragédie :

Sur les remparts

Personnages
(par ordre d’entrée en scène) :

Senzaparole (le confident)
Valpurna (maîtresse du roi)
La Reine
Parapluie de la Reine (esclave noir)
Le Roi
Les Gémonies (sœurs jumelles)
Les 2 astrologues
La femme de ménage

Senzaparole est seul en scène. Il joue de la flûte de Pan. Entrée de Valpurna, échevelée.

Valpurna :
- Ah, Senzaparole, tu es là ! Je suis bien aise. Je voulais te parler, tandis que la Reine est sur les remparts. J’aime le Roi, tu le sais. Qui m’aime également. Cela se sait moins, les apparences sont contre lui. Il tient son rang. Elle tient sa fortune. Tout allait cependant pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Possible : tu as entendu ? Ce n’est pas tout à fait la même chose que le meilleur des mondes tout court. Ce possible est le fruit de l’expérience. Mais, suis-je bête, tu auras lu Voltaire et Sartre, il est inutile que je te résume leur philosophie, le temps m’est compté, la Reine s’ennuie rapidement sur les remparts, elle y craint les courants d’air, les traits d’arbalètes, l’odeur de la troupe et des latrines. Le Roi m’aime, disais-je, et me le prouve aussi souvent que possible, même si, par une prudence que tu comprendras, il pratique le coïtus interruptus. Il est passé maître dans cette technique, sauf les nuits de pleine lune. En conséquence de quoi nous ne nous aimons qu’en lune entamée. Mais nous avons commis une imprudence et je …
Entrée de la reine, suivie d’un esclave noir tenant un parapluie au-dessus de la royale tête
La reine :
- Quelle imprudence, Valpurna. Je vous entends parler de pleine lune. Vous savez pourtant que les astrologues royaux interdissent formellement d’évoquer cette période.
Valpurna, se jetant aux genoux de la reine :
- O ma Reine, pardonnez-moi, j’ai été distraite. J’ai étendu la lessive par une nuit de pleine lune et votre nappe rose des repas d’ambassadeurs n’y a pas résisté.
La Reine :
- Ce n’est que cela ? Va en paix. Mes tisserands m’en offriront une autre. D’ailleurs j’étais lasse de ce rose. Mais prends garde aux astrologues, qui n’auraient point mon indulgence s’ils apprenaient la chose.
Valpurna sort.
La Reine :
- Et toi aussi, Senzaparole, prends garde aux astrologues. Ton horoscope du jour, qu’ils m’ont confié sur les remparts est sans appel : que les natifs du signe de la langouste, particulièrement ceux de la quatrième nasse, se défient des confidences qu’ils recevront, elles pourraient nuire à leur carrière. J’espère donc que tu n’écouteras que moi. Je voulais te parler, tandis que mon royal époux est sur les remparts. J’aime ce Roi, tu le sais. Qui m’aime également. Cela se sait moins, les apparences sont contre lui puisque nul héritier n’est venu à ce jour réjouir notre union. Cette absence d’un fils met le royaume en péril. Et nos vies même, tu connais la loi qui nous régit. J’ai donc décidé de nous sauver, lui, moi, toi accessoirement qui nous dois ta fortune. Quand je songe à ton état antérieur, ce temps où tu mendiais dans le ruisseau, en jouant de cet instrument ! Quelle chance pour toi que j’ai eu l’oreille musicale. Passer de la fange au marbre, quel exemple pour les vagabonds, les S.D.F., les assistés des ASSEDIC. Mais revenons-en à mon idée. Le Roi ne m’ayant point engrossée, je suis allée à la banque du sperme… mais j’entends des pas… des pas claudiquant, ce sont les astrologues, je me sauve, ils ont failli me faire enrhumer sur les remparts ! (Se tournant vers son esclave) et toi, imbécile, ne vois-tu pas que nous sommes à l’abri, que la pluie ne traverse pas ce toit ? Ferme donc ce parapluie qui s’égoutte sur le marbre. Notre femme de ménage va encore te vouer aux Gémonies.
Elle sort. L’esclave ferme le parapluie. Ils écoutent un moment les pas s’éloigner.
L’esclave :
- Imbécile elle-même. Je savais bien qu’en laissant égoutter le parapluie elle se lasserait de ma présence. Elle n’a aucune autorité sur son personnel. En fait, cher Senzaparole, c’est moi qui lui ai soufflé de venir ici. Je la voyais si tourmentée sur les remparts. Je ne te cacherai pas que je voulais te voir. J’aime le Roi, tu le sais. Qui m’aime également. Cela se sait moins, les apparences sont contre lui. Mais je souffre, Senzaparole, car je crains ta rivalité. Je sais le Roi sensible à ta musique. Dis-moi, si vraiment, il n’ a souci que de ta flûte lorsque vous vous enfermez tous les deux, les nuits de pleine lune. Je veux la vérité, dussé-je en souffrir un peu plus et rejoindre ces dames dont me menace toujours la vieille folle. A propos, connais-tu ces Gémonies ? N’est-ce point cette troupe qui se produit régulièrement sur les remparts, les nuits de pleine lune, quand je suis occupé, en vain, à vouloir surprendre les confidences de mon roi sur ton air de flûte ?
Le roi entre
Le roi :
- Qui parle de musique ici, sans ma permission ? Ah, ce n’est que toi, Parapluie de la Reine. Va donc voir aux cuisines si j’y suis, je dois m’entretenir avec Senzaparole
L’esclave sort
Le roi :
- Où en étions-nous, Senzaparole, de ce petit air dont nous souhaitons réjouir le royaume, sur les remparts, au plein de la lune, contre l’avis des astrologues ? Mais … je te vois inquiet. Il est vrai que je ne t’ai rien dit de cette fête. C’est encore mon secret. Continue ta musique, tu en seras récompensé. Je t’écoute.
Senzaparole joue de nouveau l’air du début.
Le roi (baillant) :
- Décidément, j’ai faim. Le grand air des remparts, sans doute. Nous continuerons plus tard.
Il sort. Senzaparole continue de jouer. Entrée des Gémonies, sur la pointe des pieds. Elles regardent derrière elles, comme si elles craignaient d’être suivies. Senzaparole continue de jouer car ils ne les a pas vues.
Gémonie 1 :
- Est-il gracieux !
Gémonie 2 :
- Certes, ma sœur, mais tu connais nos accords.
Gémonie 1 :
- Nous sommes ici pour lui en parler… Senzaparole.
Senzaparole cesse de jouer les ayant entendues.
Gémonie 1 (embarrassée) :
- Senzaparole. Nous voudrions ton avis sur une petite pièce que le roi nous a commandée, pour une fête qu’il devrait donner sur les remparts, et dont nous avons jeté les grandes lignes sur ces tablettes.
Réapparition du roi.
Le roi :
- La reine souhaite son parapluie, pour s’abriter du lèchefrite, (voyant les Gémonies, qui ont précipitamment dissimulé leurs tablettes) Mais, les Gémonies, que faites-vous ici, sans ma permission ? Je vous croyais répétant dans l’échauguette ? Vous n’avez pas trahi le sujet de la pièce que je vous ai commandée, au moins ? Car c’est vous, alors, qui pourriez tâter du lèchefrite, voire de la broche.
Gémonie 1(effrayée) :
- Sire…
Gémonie 2 :
- Nous pensions uniquement à un bref intermède musical, pour le second tableau.
Le roi, réfléchisant :
- Celui qui se joue sur les remparts, avec les astrologues ?
Gémonie 2 :
- Non, avec la femme de ménage.
Le roi :
- La femme de ménage ? J’avais oublié ce personnage.
Gémonie 1 :
- La Reine semble y tenir
Le roi :
- Non point y tenir, mais la craindre.
Gémonie 2 :
- Point tant qu’elle craint les astrologues.
Le roi :
- Ces vieilles barbes !
Gémonie 1,effrayée :
- Sire ! Ils connaissent les astres, commandent à la lune.
Le roi :
- Qu’on ne me parle point de la lune. Valpurna, déjà…
Valpurna reparaît
Valpurna :
- Vous m’appeliez, sire ?
Le roi :
- Non point. Vous étiez là ?
Valpurna :
- Derrière la tapisserie.
Le roi :
- On m’espionne ? Dans mon propre palais ?
La reine reparaît, sa robe maculée de taches graisseuses
La reine (au roi) :
- Alors, ce parapluie ? Mais … (s’adressant aux 3 femmes) : Valpurna, les Gémonies, que faites-vous ici, dans le quartier des hommes ?
Gémonie 2 (à la reine) :
- Vous-même, Majesté…
La reine :
- Je suis la Reine.
Le roi :
- Elles ont ma permission.
La reine :
- Votre clémence vous perdra. Mêler hommes et femmes engendre de grands désordres vous le savez pourtant. Bientôt, si vous ne freinez votre naturel penchant, vous accorderez aux femmes de sortir sans leurs voiles, d’apprendre à lire, à écrire ; et bientôt elles réclameront de pouvoir divorcer, d’aller aux urnes. Votre royaume, tombant en quenouille deviendra une démocratie
Les deux astrologues surgissent de derrière un rideau.
Les deux astrologues (parlant en même temps, comme ils feront toujours) :
- Assez de gros mots, Madame, et assez de confidences, nous avons tout entendu. Et (désignant Senzaparole) cet homme doit mourir, il en sait trop.
Le roi (suspicieux) :
- Tout entendu ? Depuis le début ?
Les astrologues :
- Tout. Les confidences de Valpurna, de la reine, du Parapluie. Les votres, Sire.
Le roi (en apparté) :
- C’est bien embêtant.
Les astrologues :
- … des Gémonies, de la femme de ménage
La reine (effrayée) :
- La femme de ménage ?
Le roi (suspicieux) :
- Elle n’a point paru ici, que je sache.
Les astrologues :
- Elle balayait le chemin de ronde, juste avant que vous ne paraissiez sur les remparts. La mort, Sire, revenons à notre sujet, ne comptez pas nous égarer avec vos digressions. Livrez-nous cet homme.
Le roi :
- La digression est pourtant le meilleur de la littérature. Il libère l’auteur, qui, rivé à son œuvre comme le galérien à son banc, trouve soudain un échappatoire, comme une barque l’emportant vers de merveilleuses terres inconnues, loin de la cale obscure où, entravé, enchaîné, il devait pousser la lourde rame... Les digressifs devraient seuls mériter la postérité.
Tous les personnages présents, en chœur :
- L’auteur ? Quel auteur ?
La reine (froissée) :
- Quel qu’il soit, il ne m’a pas encore rendu ses hommages d’ arrivée, comme l’impose le protocole.
Le roi (agacé) :
- Etes-vous stupides, les uns et les autres ! Nul plumitif n’est arrivé en notre cour. J’énonçais une généralité, avec un terme générique, orné d’un symbole, espérant être mieux compris de vos intelligences réduites.
Les astrologues :
- Avec votre permission, Sire : symbole éculé, lieu commun, poncif.
Le roi :
- Les meilleurs n’en sont pas toujours exempts. Pour être auteur, même digressif, on n’en est pas moins homme.
Les astrologues :
- A propos d’homme, nous livrerez-vous enfin celui que nous réclamons ?
Le roi :
- Il ne parlera pas, même sous la torture.
Les astrologues (s’emparant de Senzaparole) :
- C’est ce que nous verrons.
Le roi (en apparté) :
- C’est tout vu, il est muet, et j’ai confisqué le chevalet de la question, fait vider toutes les baignoires.
Les astrologues s’emparent de Senzaparole et s’apprêtent à sortir avec lui. Mais l’esclave noir, reparaissant, s’interpose
L’esclave :
- J’avais oublié le royal parapluie. J’ai tout entendu. Vous ne toucherez pas à Senzaparole.
Il se précipite sur les astrologues, qu’il perce de son parapluie
Les astrologues (souffrant de leurs blessures mortelles) :
- Ah, ah, ah…
Gémonie 1 (effrayée) :
- Les astrologues, les astrologues ! Nous sommes perdues. Ma sœur, ma sœur, ne vois-tu rien venir sur les remparts ?
Les astrologues :
- Ah, ah, ah…
Gémonie 2 :
- Je ne vois rien du soleil qui poudroie, ni de l’herbe qui verdoie, car la femme de ménage soulève trop de poussière.
Les astrologues :
- Ah, ah, ah…
Le roi :
- Sont-ils douillets, ces deux-là… Qu’on appelle mon bourreau, qui leur clora définitivement le bec. Je ne supporte plus les cris depuis ma dernière otite.
Gémonie 1 (de plus en plus effrayée car les astrologues cessent de crier, enfin morts) :
- Nous allons être maudits de toutes les constellations qui régissent nos destins ! Et (désignant l’esclave noir) : tout est la faute de celui-ci.
Elle ôte le parapluie toujours planté dans le corps d’un astrologue et en trucide l’esclave.
Le roi (hurlant trop tard) :
- Non, pas lui ! Il m’aimait. Je le savais. Je l’aimais. Cela se savait moins.
Il se perce le cœur d’un poignard pendu à sa ceinture
La reine et Valpurna (ensemble) :
- Ah !
Elles se précipitent sur le cadavre du roi.
La reine :
- Il laisse un royaume orphelin.
Valpurna :
- Pas seulement un royaume
La reine (outrée) :
- Comment, oseriez-vous poser à la veuve, vous aussi ?
Valpurna :
- Je suis enceinte d’un royal foutre.
La reine :
- Ah, c’en est trop ! (ôtant le poignard du corps du roi et en frappant mortellement Valpurna au ventre), voici le salaire de ton outrecuidance.
Gémonie 2 (à la reine) :
- Tu viens de signer ton arrêt de mort, ô reine adultère.
La reine :
- Adultère, moi ?
Gémonie 2 :
- Ton banquier spermique est mon cousin. Il fut moins discret que Senzaparole. Et j’aimais Valpurna en secret
Elle poignarde la reine. Sa sœur, essayant de s’interposer, est également tuée.
Gémonie 2 (terrifiée d’avoir tué sa sœur) :
- Ma sœur, ma sœur, mon amour…
Elle se poignarde. Senzaparole sort de scène en même temps qu’il joue de la flûte et qu’entre la femme de ménage.
Femme de ménage :
- Z’ont core sali tout mon parterre pendant la répétition ! J’vas d’mander une augmentation au régisseur. C’est pas une vie de baigner dans la grenadine tous les soirs… Z’auraient pu préférer un auteur comique…

Mars 1994

Précédemment (décembre 1991) je m’étais essayée à une comédie musicale, intitulée Tifortou, dont Philippe Davenet devait écrire la musique. Comme pour mes scénarii de films (voir rubrique cinéma) ce texte demeura aussi inédit qu’injoué (tiens ! J’ai inventé un mot, que le correcteur d’orthographe de mon ordinateur souligne de rouge. Mais j’aime parfois à contrarier l’ordinateur…)

Plus tard (1999), je repassais sur scène, avec le G.R.A. (groupe de recherche adulte) de la compagnie Commédiamuse installée au théâtre La Rotonde de Petit Couronne. Je n’étais pas certaine que leur répertoire me conviendrait, mais j’avais été acceptée sans audition par le metteur en scène qui était ami-d’une-amie.
Effectivement… Me voici (au centre, en prostituée à la chevelure cocardière) dans la seule pièce où je m’illustrais : Les Paravents de Jean Genet
.

Des amis vinrent applaudir ma modeste prestation dans cette pièce difficile, dont ils ne comprirent goutte, car la recherche du G.R.A., qui avait surtout consisté en coupures, l’avait rendue un peu plus opaque.
Nous partîmes cependant nous exhiber de l’autre côté de la Manche, invités par le Medway Little theatre de Rochester (ville célèbre pour son festival Dickens). Je ne résiste pas à faire figurer ici leurs annonces.

J’avais acheté un beau ciré jaune pour affronter la traversée, que je n’imaginais pas autrement que romantiquement maritime et tempétueuse. Mais nous empruntâmes le tunnel sous la Manche. Nous avons évidemment joué en français, les parents d’élèves ayant traîné leurs chers petits. Nous fûmes applaudis et je supposais les Anglais polis. Ce fut ma seule expérience de ce pays. J’avais également emporté mon appareil photo, et je pus immortaliser un chat noir au pied du château normand, construit en 1088 par (ou pour ?) l’évêque Gundulph, moine de l’abbaye du Bec Hellouin (proche voisine de mon village natal), nommé par Guillaume le conquérant. Donjon de 1127, le plus haut d’Angleterre, tour d’angle détruite pendant un siège de 1215 : je ne vous épargne rien, mon goût pour les ruines et les conquêtes normandes (voir rubrique conférences) est bien connu. On notera que le ciré jaune me fut décidément inutile car ce week-end de janvier 2000 demeura fort lumineux

 

L’été suivant cette mémorable autant qu’éphémère expatriation, je commençais de concocter une pièce sur mesure pour notre G.R.A. Car il faut savoir, tout de même, que trouver dans le répertoire, un texte pour une troupe composée de dix femmes et un seul homme (de 87 ans) n’était pas chose aisée. Je comptais ouvrir notre réunion de rentrée par une lecture de cette Inauguration (dont l’action se déroulait dans une maison de retraite, sujet assez glauque pour museler ma verve comique). Mais notre tyrannique metteur en scène me refusa ce plaisir. Une nouvelle fois censurée, et pas du tout prête à participer à être de la prochaine distribution – une tragédie pourtant : Les Troyennes, dans leur version sartrienne – je tirais ma révérence. Je n’ai, depuis, intégré aucune autre troupe, mais j’ai encore été censurée, en 2001, lors d’un conseil municipal (voir Elections dans la rubrique correspondance). Il se pourrait qu’ayant tout mon temps disponible dès que je serai en retraite (le jour de mise en ligne de ce site) je songe à sévir de nouveau dans quelque autre troupe d’amateurs ou de professionnels, en tant qu’auteur ou comédienne, comme il plaira. Bien sûr il faudra éviter de me proposer des rôles de jeune fille anorexique ou d’ardente gitane danseuse de flamenco, car les rides, les kilos et mes articulations rouillées m’y rendraient peu crédible… Mais pour l’écriture, avis aux populations, je peux être comique ou tragique, conforme à cette photo (dont j’accompagnais la première de mes nouvelles qui fut publiée). C’était un auto-portrait en forme d’avertissement aux amateurs de mes romans burlesques : dans mes textes courts, on rirait beaucoup moins…

Je sévis aussi au théâtre du Havre (le 1er avril 2000), invitée par Yoland Simon dans le cadre du festival Terres d’auteurs, mais pour une simple lecture d’un texte demandé à plusieurs écrivains normands, qui devaient faire leur copie en répondant à cette question : que vous évoque la Normandie ? Ma réponse fut un souvenir d’enfance (Le lait, plus tard inclus dans Marchands d’Oublies - voir rubrique autobiographie). Celle de Joseph Danan concerna le … rond-point des vaches, qui suscita un enthousiasme immédiat dès que nos belles normandes y furent plantées (et replantées car il arriva que des admirateurs nocturnes les enlevassent, sans jamais proposer de les rendre contre rançon).

Je fus également invitée (en mai 2001) à une prestation privée chez mes amis Chantal Baudoin et Gérard Gros, dans leur fort jolie maison campagnarde. J’avais carte blanche quant à mon programme, et je choisis, comme au Havre, d’évoquer des souvenirs d’enfance. Je n’avais pas lésiné sur le décor (en partie comestible) évoquant la pâtisserie de mes parents. Dans le berceau de mes poupées, on remarquera mes chers ours Popof et Michou, que je fis dialoguer dans une classe de Fleury-sur-Andelle (voir Conversation dans les textes de la rubrique ateliers d’écriture)

Le mois suivant, pour fêter la sortie de mon 5° roman (La Nuit d’Etelan, voir rubrique bibliographie), je pus, dans un loft rouennais se prêtant à la théâtralisation, présenter à un public d’amis une pièce d’une heure, pour laquelle j’avais les coudées franches puisque j’en étais l’auteur et y tenais le rôle principal : moi-même, de ma naissance à ce présent. On n’aurait pu être plus mégalomaniaque ! Ce fut surtout de très joyeuses heures passées à répéter avec mes complices. Représentation unique (pour le moment !) qu’Annie-Claude Ferrando, dans le public, photographia :


Hervé Boudin à Simone Arese :
Ton passé…
Car tu as un passé toi aussi

(Paul Géraldy)


Ne pensons plus à tout cela.
Range-moi ces photographies.

(du même)


La dernière fée lors de mon baptême,
prédisant mon avenir :
Elle aura la taille du Poucet
et le pied de Cendrillon…


Mes jeunes années,
avec l’ours Michou dans son propre rôle
et Véronique Bénéteau
dans celui de la bonne


Intermède musical,
assuré par Rossini :
Le Duo des chats
(dans le rôle du mien, à droite :
Véronique Bénéteau)


Plus sérieux :
mon entrée à l’école maternelle


L’ère des surprises parties :
Véronique Bénéteau,
Jacques Bénéteau
(avec sur la tête un balai O cédar
en guise de chevelure soixante-huitarde)


La Marquise de Sévigné elle-même
(Véronique Bénéteau)


Catherine de Médicis
arrivant du château d’Etelan

Un coup d’talon sur l’édredon
(confession d’écrivain)

Avertissement de l’auteur : ce texte est, pour l’essentiel, un monologue autobiographique. Mais d’une autobiographie faussée, enrichie d’une particularité fantaisiste, née de l’idée que les écrivains (voire : les artistes en général) ont quelque chose en plus par rapport à ceux qui n’écrivent pas (ce quelque chose en plus étant donc valable pour les peintres, les musiciens, les comédiens, etc.). Il fut écrit en 2001, pour une représentation unique, d’une occasion festive (parution de mon 5° roman) entre amis. J’y jouais mon propre rôle, et ceux de mes amis qui n’étaient pas dans le public étaient sur scène dans les autres rôles. Je me défends par avance des défauts de ce texte (défauts que pointeront les professionnels) en les citant: il est trop littéraire, usant plus d’une langue écrite que d’une langue parlée; j’ai abusé de mon omnipotence d’auteur, non seulement en m’attribuant le rôle capital, mais en m’attribuant également ceux du metteur en scène, du décorateur, de l’éclairagiste et du costumier dans les diverses didascalies. Mea culpa auprès de tous ces professionnels (qui peuvent me joindre si, malgré ces défauts, mon texte les intéressait assez pour songer à une mise en scène. Ce texte étant inédit, c’est moi qui en possède les droits d’adaptation – comme pour tous mes romans publiés depuis qu’ils ont disparu des maisons d’édition).

Personnages

S. : femme née en 1947 (de petite taille)
Parents de S. (au baptême de S.)
Six fées ( id.)
Institutrice de S. (années 54/56)
Monique (la bonne, dans l’enfance de S.)
Chat de S. et chat du voisinage (dans l’enfance de S.)
Groupe d’adolescents des deux sexes (années 62/67)
Madame de Sévigné
(les rôles des fées et des chats pourraient être confiés à des enfants ; et les photos décrites, qui existent, être projetées en fond de scène).

Off : Musique d’orgue de Barbarie
Le rideau s’ouvre sur un salon (canapé avec coussins, plaid, et table basse, fauteuil, bureau, bibliothèque, quelques jouets anciens, dont un berceau), donnant sur un coin cuisine à l’américaine. Vêtue d’un élégant déshabillé, S. circule du bureau au canapé, de lettres déposées sur le premier, à des photos éparpillées sur une table basse devant le second, tandis qu’une voix off (masculine) dit le poème de Paul Géraldy :
Ton passé !…
Car tu as un Passé, toi aussi !
Un grand passé, plein de bonheurs et plein de peines…
Dire que cette tête est pleine
de vieilles joies, de vieux soucis
d’ombres immenses ou petites,
de mille visions où je ne suis pour rien !
Redis-les moi toutes ces choses cent fois dites.
Tes souvenirs, je ne les sais pas encore bien.
Ah ! derrière tes yeux, cette nuit, ce mystère !
Ainsi c’est vrai qu’il fut un temps où quelque part
tu gambadais dans la lumière
avec de longs cheveux épars,
comme sur ces photographies !
Raconte-moi. C’est vrai ? C’est vrai ?
Tu fus pareille à ce portrait
où tu n’es même pas jolie ?
Explique. En ce temps-là, qu’est-ce que tu faisais ?
Qu’est-ce que tu pensais ? Qu’est-ce que tu disais ?
Que se passait-il dans ta vie ?
Ce grand jardin a existé, qu’on aperçoit ?
De quel côté était la grille ?
Es-tu sûre que ce soit toi
cette affreuse petite fille ?
Ce chapeau démodé, ce chapeau d’autrefois
fut ton chapeau ? Tu es bien sûre ?
Et toutes ces vieilles figures (…)
Ne pensons plus à tout cela.
Range-moi ces photographies.

S. :
- De ces photos qui semblent si petites à présent, rectangulaires, aux bords dentés, en noir et blanc, et que le temps à incurvées, légèrement jaunies (se saisissant d’une photo), j’y vois ma mère, dans un pré, avec des adultes, des enfants. Sa robe de crêpe moule joliment ses seins, et son large chapeau de feutre sombre, crânement relevé, accentue la pâleur de son visage. Elle ne sourit pas, ses paupières baissées dérobent son regard (retournant la photo) elle a écrit, d’une plume ferme trempée dans l’encre violette : je pense à toi et j’aurais meilleure figure si tu étais dans mes bras. Les bras de mon père, prisonnier en Allemagne, et qui avait réclamé cette image (reposant la photo parmi les autres), comme son propre père avant lui, lorsqu’il était au Chemin des dames (prenant une autre photo) une image de l’épouse et de l’enfant. Celle-ci porte un trou minuscule. Où donc mon grand-père avait-il pu la punaiser, dans sa tranchée ? Il ne devait pas revoir cette si jolie femme en corsage de dentelle, posant près d’une chaise second empire, devant une toile peinte : elle mourut de tuberculose, avant sa trentième année (reposant la seconde photographie, se saisissant d’une troisième) et la mère de ma mère, qui sourit, là, un enfant sur les genoux, entre son mari, sa belle-sœur, ses parents ; la mère de ma mère, qui semble sortie d’un tableau impressionniste, est morte trop tôt également, de sclérose en plaques. Elle ne pouvait plus soupirer, au seuil de son jardin, sous la glycine exubérante, telle Sido : mais où sont les enfants ? (Reposant la photo, commençant à rassembler les autres) je n’ai connu aucun aïeul. Vide étrange… Ne pensons plus à tout cela. Range-moi ces photographies. (Rangeant) Mon père fut libéré le 25 mai 1945, par les Américains. Il eut du mal à reconnaître Beaumont-le-Roger, le village dont il avait été absent cinq années. Il manquait la moitié de la rue Saint Nicolas, celle des numéros impairs, où il avait cuit ses gâteaux. Il recommença, côté pair (rouvrant la boîte aux photos, en cherchant une, la trouvant) dans l’ancienne boutique d’un peintre. L’atelier devint le laboratoire, surveillé par un nid de guêpes appréciant la reconversion. Le pâtissier dut trouver des œufs, de la farine, du sucre, plus que n’autorisaient les tickets de rationnement. On n’avait pas idée d’exercer un métier aussi futile après une guerre, dans une Normandie ravagée par les bombardements ! Il fut surveillé, dénoncé. Il reçut un papier bleu, lui enjoignant de fermer son commerce pendant deux mois. A la lecture du billet, il devint carmin, et tel une bombe (l’expression est de ma mère, qui s’y connaissait), sans ôter son grand tablier, signe d’un trouble extrême (se dirigeant vers le coin cuisine, y décrochant un tablier identique, le mettant). La rue le vit passer, véloce, remontant vers l’est et l’office de l’huissier, un qui ne s’était pas battu, qui n’avait pas donné cinq ans de sa vie, ah, il allait l’entendre, ce planqué, ce faux jeton, cette canaille, j’en oublie sûrement (toujours en cuisine, fouillant des tiroirs, ouvrant le réfrigérateur), ma mère n’avait pas suivi pour me rapporter. Allait-il assommer l’auteur du billet bleu ? La pâtissière vérifia que le rouleau était resté sur la farine incriminée (se saisissant du rouleau pour le passer sur la pâte d’une tarte), et elle attendit le retour du furieux (disposant la pâte dans un moule) son cœur battant plus fort qu’à l’accoutumée. Il n’y eut pas de blessé (disposant des fruits dans sur la pâte) mais la loi fut appliquée ; et détournée. Les gâteaux, fabriqués de nuit (mettant la tarte dans un four) étaient portés, avant l’aube, au bar Régulus, où régnait La Princesse, une belle femme à lourd chignon sur la nuque, perles aux oreilles, lèvres peintes et qui, nonobstant cette décorative façade, possédait une autorité sans faille derrière son zinc. Le zinc qui cacha les gâteaux. (ôtant le tablier) Réceptionnant la marchandise illicite par l’entrée de service, Daniel Leprince, l’époux de La Princesse, s’informait à voix basse : alors, toujours rien ? Rien, c’était moi (retombant sur le canapé). Le pâtissier s’était tellement appliqué sur la pâtissière qu’on n’avait aucune idée de la date où j’allais paraître. Ni de l’endroit : viendrais-je dans un chou du potager, avec un petit robinet entre les jambes ? Ou dans une rose du jardin, parée d’une jolie fente sans fermeture éclair ? La sage-femme avait menacé ma mère au ventre si peu renflé d’une troisième hypothèse : vous allez faire une crevette. Tous s’étaient un peu trompés : je fus une fille, surgie d’un gâteau, telle la fève dans la galette d’Epiphanie, ou la bague glissée par Peau-d’âne à destination du Prince. Mon père, qui s’était tenu près de ma mère, descendit une nouvelle fois dans la rue, vers l’ouest, pour porter à Régulus la nouvelle qu’il était parrain (se relevant du canapé, repartant en cuisine). Entre la pâtisserie et le bar, il ouvrit toutes les portes – côté pair comme côté impair : on avait reconstruit – en criant : j’ai une fille ! j’ai une fille. La Princesse suspendit son geste de servir un 3° Picon à un pochard matineux, déclarant : on ferme (se saisissant d’un verre). Le parrain tira de sa cave les bouteilles de champagne réservées pour l’occasion (prenant une bouteille de champagne dans le réfrigérateur), et le pâtissier retourna chez lui (retournant vers le canapé) sous cette escorte d’une princesse blonde et d’un héroïque consul romain chargé de bulles. La rue, qui avait précédemment hué l’huissier et les gendarmes, applaudissait l’heureux père (ouvrant la bouteille). Les bouchons sautèrent auprès de ma mère (versant le champagne dans le verre) et j’eus droit à quelques gouttes pour porter bonheur (buvant). On s’esclaffa de me voir passer ma langue sur mes lèvres, en précoce connaisseuse (vidant le verre, retournant en cuisine, y sortant la tarte du four, l’apportant sur la table basse devant le canapé). Deux semaines plus tard, les cloches de Saint Nicolas sonnèrent à toute volée, pour les communions et mon baptême – ces cloches qu’Henri IV, le roi à l’oreille musicale, avait souhaité emporter en Paris sa grand ville et que le curé du temps nous avait conservées en répliquant : Sire, il faudrait aussi emporter nos collines, pour l’écho – Du haut du clocher, Régulus, l’automate en fer du dix-neuvième siècle, surveillait le village, et plus spécialement la terrasse du bar portant son nom. La Princesse officiait toujours derrière son zinc, ses serveuses d’occasion roulant des hanches entre les tables, portant haut des plateaux chargés de verre (se resservant du champagne). Le prince, de sa fine écriture de comptable, inscrivait le nom des convives sur les menus fraîchement imprimés du dîner à venir (se dirigeant vers le meuble où sont les lettres, y ouvrant des tiroirs, y trouvant ce qu’elle cherche). Le pâtissier se brûlait en collant les choux de la pièce montée. (Retournée près de la table basse, y découpant une part de tarte, la mangeant en se brûlant) on prit des photos (se léchant les doigts) sur le parvis de l’église (retournant vers la boîte aux photos, mais renonçant à l’ouvrir, se rasseyant) dans la cour de la pâtisserie, en divers groupes, qui me font penser à ces alliances provisoires, mouvantes, incomplètes du jeu des sept familles. Le second coup de feu passé, après les vêpres, on put songer au festin chez Régulus (prenant le menu sur le bureau)

Bouchées à la Montglas
Suprêmes de Turbot à l’Amiral
Tournedos sauce Béarnaise
Poulets rôtis
Salade Belle Hélène
Fromages
Savarins Macédoine de Fruits
Mascotte au Kirsch
Petits fours assortis
Sacristains aux Amandes
Glaces : vanille, fraise, café.

Pas moins de 5 desserts !…Quant aux liquides, évidemment choisis par le consul romain, ils me mettent des frémissements aux papilles :

Montbazillac 1943
Sauternes, cru du Haire 1942
Château l’Evangille, Pomerol 1944
Château Montrose 1933
Clos de Vougeot 1934
Champagne Heidsieck 1937

Yvonne, une des serveuses du matin, passait les plats, en commençant par ma mère, certainement heureuse de lui avoir cédé cet emploi qu’elle occupa un temps pendant la guerre, avant qu’un des quarante bombardements n’eût raison de la belle verrière sous laquelle s’épanouissaient plantes tropicales et clients assoiffés. Sur la dernière coupe, les fées mes marraines se décidèrent à toucher mon front de leur baguette.

(Entrée de cinq fées, dans des robes somptueuses, lumière sur elles, pénombre sur la scène)
Première fée (donnant de sa baguette sur le berceau) :

- Elle aura la taille de Poucet et le pied de Cendrillon
Deuxième fée (même geste):
- Le chat botté sera son compère
Troisième fée (même geste) :
- Elle aura la parole facile et le rire généreux
Quatrième fée (même geste) :
- Elle écrira des contes nous célébrant, car elle aimera les livres
S. :
- La cinquième, qui avait des aigreurs d’estomac pour n’avoir bu que de l’eau, glaça tout le monde
Cinquième fée (même geste) :
- Elle sera souvent piquée des flèches de Cupidon et mourra de rencontrer un ours à la barbe bleue.

S. :
- On frissonna, et ma mère cherchait un mouchoir pour ses larmes, mon père son rouleau pour assommer la convive lamentable, quand une dernière fée, cachée derrière le bar (apparition de la dernière fée, surgissant du coin-cuisine, beaucoup plus petite que les autres et dont l’élégance est en désordre, la bouche barbouillée de chocolat) et qui n’avait pas encore usé de sa baguette, rectifia :

Dernière fée (même geste que les autres) :
- Elle ne mourra point de croiser cet ours malgracieux, elle dormira seulement un long moment.

S. :
- On applaudit, ma mère rangea son mouchoir, mon père son rouleau, un gramophone fut posé sur le zinc, Yvonne élevée au grade de disquaire. Et ma mère put enfin valser entre les bras de mon père, étourdie de joie, de champagne, sous la nouvelle verrière laissant apparaître le ciel étoilé…

(Un couple entre côté scène, dansant sur une musique de valse, lumière-poursuite sur eux, pénombre sur scène, la valse continue, s’achève au moment où le couple rejoint les coulisses côté jardin)

S. (lumière revenue, la révélant dans une autre tenue, enfantine, un cartable sous le bras) :
- Elle aimera les livres, avait annoncé la magicienne. Très vite en effet, je vécus entre leurs pages, confondant la réalité avec ce qui s’y racontait. J’eus pour excuse, je vous rappelle d’être la filleule de Régulus, dont l’épouse n’était autre que Madame Leprince de Beaumont, auteur de La belle et la bête, une Normande, comme madame d’Aulnoy. Serais-je la troisième conteuse de ce vert pays, ainsi qu’il avait été prédit ? Ou m’illustrerais-je dans un autre genre ? (S’asseyant au bureau, sortant cahier, stylo…) je faillis mettre mes pas dans ceux de Colette, le jour où l’institutrice donna pour dictée un texte d’elle
L’institutrice (éclairage violent sur elle, pénombre sur le reste de la scène) :
- La maison était grande, coiffée d’un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, à se blottir en contrebas tout autour d’une cour fermée
S. (toujours dans la pénombre) :
- Exactement comme chez moi, plan parfait d’une villa romaine, que je retrouverai bien plus tard, en visitant Pompéi, avec ma mère ;
L’institutrice :
- La façade principale, sur la rue de l’Hospice, était une façade à perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, quatre marches d’un côté, six de l’autre.
S. :
- L’institutrice nous fit relever la beauté de ce verbe – boiter – insolite d’être appliqué à un perron (Noir sur l’institutrice, qui disparaît en coulisses, scène de nouveau claire). J’y pensais sur la route du retour, m’exaltant à mesure que j’approchais de ma rue, ma maison. Ma rue en pente, ma maison qui boitait aussi – 3 marches pour entrer dans le magasin, alors que le couloir, derrière la porte cochère, était de plain-pied – Quand j’arrivais, ma décision était prise : je serai écrivain. J’ouvris le tiroir (même geste) où mon père rangeait de grands cahiers réservés à la comptabilité, j’en pris un neuf (même geste, s’asseyant), et je commençais à rédiger (silence, le temps d’écrire quelques lignes). Mais je sentis rapidement le besoin d’aller aux informations, pour évoquer Sido et le capitaine Colette – pardon : ma mère et mon père – dans leur propre enfance. J’attendais évidemment des compliments pour ma si précoce vocation. Je n’eus que des reproches, pour avoir gâché un de ces coûteux livres de comptes, dont les pages étaient sévèrement numérotées. Et mes parents ne voulurent pas évoquer leurs jeunes années, endeuillées par la mort de leurs mères. Bref : on faillit tuer dans l’œuf ma vocation de mémorialiste familiale. Je retournais aux contes, aux univers de fantaisie (levée, s’étant dirigée vers une bibliothèque, prenant un album puis un autre, l’ouvrant) C’est avec Peter Pan que je me découvris un talent que n’avaient point révélé les fées. Puisqu’on coupait mes ailes de mémorialiste, j’allais voler. Voler vraiment, comme mon héros. Un jeudi, jour sans école, je décidais d’occuper ma grasse matinée à une première tentative. (Montant debout sur le canapé, mettant les bras à l’horizontal) je ne pensais pas réussir dès cet essai, car j’étais encore modeste. On élevait les enfants dans les leurres de l’avenir, à cette époque, leur disant, pour décourager toute entreprise, refuser toute permission : quand tu seras grand. Le résultat d’une telle éducation est que je n’ai jamais grandi, effrayée par tout ce que j’aurais à faire dans l’âge adulte, que je ne pouvais essayer dans ma prime jeunesse. Cet effroi me dissuada de demander à la bonne – substitut provisoire des parents – l’autorisation de voler (se jetant brutalement assise sur le canapé comme s’il s’agissait d’un lit, plaid sur les jambes, ours calé dans un bras). La bonne (apparaissant, en tablier, avec des gants à vaisselle, chargé d’un plateau) qui me porta le plateau de mon petit déjeuner.
(La bonne pose le plateau sur les genoux de S., attache une grande serviette autour de son cou, et, s’asseyant sur le lit, feuillette le Journal de Mickey, qu’elle a tiré de sa poche, jusqu’à ce que (off.) la mère de S. l’appelle :)
- Monique, Monique, vaisselle !
(La bonne se relève brusquement, abandonnant l’illustré, lissant son tablier, courant en coulisses ; elle croise un chat (comédien déguisé, marchand à quatre pattes) qui arrive)
S. :
- Le chat suivait la bonne, car c’était aussi son rite du jeudi que de partager ma grasse matinée. (S. partage croissants et brioches avec le chat) Ordinairement repu après le partage du plateau, il dormait (le chat s’installe en rond sur le canapé), tandis que j’épuisais les pages de mon hebdomadaire en silence (gestes et silence à l’appui). Mais ce matin-là, il digéra mal. Au lieu de lire paisiblement (rejetant le plaid, se dressant à nouveau sur la canapé, bras à l’horizontale), je m’exerçais en effet à voler, à grands coups de talons et sauts divers à l’appui (gestes) ; le chat (qui fera tout ce qu’indique le texte, lumière sur lui, pénombre progressive sur la scène), d’abord étonné puis perplexe quitta l’édredon agité pour le fauteuil immobile. Et vaguement intéressé par le jeu nouveau, il garda les yeux ouverts, sous prétexte d’une toilette superflue. Je m’essoufflais une demi-heure sans résultats, et l’animal, lassé, n’ayant plus un poil en désordre, menaçait de se rendormir pour fuir ce spectacle peu varié, quand je décollais enfin (le noir doit être devenu total, sauf sur le chat)… Mes pieds étaient à trente centimètres de l’édredon malmené, et je me déplaçais sans appui, mes talons joints au-dessus du vide, mes deux bras écartés comme les ailes de la fée Clochette. Les pupilles du chat se dilatèrent, car jamais il n’avait contemplé si gros moineau. Il sembla vouloir m’attraper, et, pour calmer cette ardeur soudaine, qui m’exposait à être griffée ou mordue, je lui criais : Regarde, Carabas, je vole, je vole… Il ne faisait que ça, regarder, absolument sidéré d’entendre le gros moineau piailler avec ma voix. C’était pour lui un mystère inexplicable, et, vexé de voir son intelligence prise en défaut, il quitta ma chambre, pour aller conter cette incongruité dans les gouttières du voisinage (pénombre sur la scène, jeux de lumières poursuites sur le chat et un second chat le rejoignant. Duo des chats de Rossini chanté par les deux comédiens, ou mimé en play-back. Noir.)
S. :
- Le chat m’ayant abandonnée, je me résignais à l’atterrissage. Lequel fut, par manque d’entraînement, assez rude pour mes chevilles (bruit de ressorts de canapé, retour de la lumière sur scène, S. écroulée sur la canapé). Mon excitation était si forte que je ne pus lire. Mais (se relevant, boitant vers le bureau) je sentis le besoin, impérieux, d’écrire les sensations que j’avais éprouvées lors de cette étrange expérience – on pourra déjà se demander : n’a-t-elle volé que pour écrire, ou n’a-t-elle écrit que parce qu’elle volait ? – (Faisant les gestes indiqués) Je pris un crayon bien taillé, une gomme neuve, un cahier vierge – un cahier d’écolière, je ne me risquais plus à emprunter un livre de comptabilité - et je relatais mon succès aérien, omettant de signaler la vexante défection de mon premier public. Je crois avoir tiré la langue d’application, et sucé la mine de mon crayon car ma mère, me surprenant à cette tâche vers midi – elle montait toujours subrepticement l’escalier – demanda ( la mère, off.) :
- Qu’est-ce que tu as fait, tout ce temps ? T’as mangé quoi, pour avoir les lèvres noires ? Pourquoi tu n’es pas encore habillée ? Il est près de midi. As-tu fait ta toilette ?
S. :
- Je fermais trop vite (geste) le cahier pour qu’elle crût au mensonge que je n’hésitais pas à proférer : Je révise ma leçon de calcul. Ce n’était qu’un demi-mensonge , car j’étais bel et bien en train de calculer le nombre d’années me séparant de l’âge adulte, où je pourrais révéler au monde que j’étais Peter Pan. Mais c’était aussi mon premier mensonge – comme quoi la volonté de dissimuler vient aux écrivains dès leurs premières lignes – et ma mère, soupçonneuse à juste titre, allait s’emparer du cahier, quand mon père l’appela au rez-de-chaussée
(voix du père, off) :
- Thérèse, Thérèse, magasin !
S. :
- La nécessité commerciale la détourna du geste sacrilège… (se levant du canapé, marchant vite, en désordre) Je volais chaque jeudi et pendant les vacances, m’interdisant ce plaisir les jours d’école ou de messe. Voler était sûrement un péché. Et comme en plus d’être écrivain, j’aspirais à devenir carmélite ou bedeau, je demeurais prudente. Ma chambre me parut bientôt étroite, et j’étais souvent étourdie de voler en rond. Mais je n’osais passer la fenêtre, à l’égal des enfants Darling, car je craignais, survolant notre cour, que mes parents, la bonne, le commis, la laveuse, le livreur des pains de glace, quelque voyageur de commerce ne me vissent. Il ne faisait pas de doute que ma mère m’aurait alors ordonné d’atterrir immédiatement pour me conduire chez le médecin. Le moindre de mes rhumes lui était un cauchemar, et une enfant volante lui eût fatalement paru une enfant malade (s’immobilisant). Ma mère entretenait cette idée que j’étais une enfant fragile, car j’avais eu de régulières syncopes les premiers mois de mon existence, dès qu’on avait le verbe haut, qu’on claquait une porte. Et on claquait toujours les portes, on parlait fort, on s’agitait, au rez-de-chaussée. Ma mère se trompait, quant à ma fragilité, car, en quasi 50 ans de vol, s’il m’est arrivé d’avaler nombre de moucherons, à l’égal des martinets ayant construit des nids sous notre toit, je n’ai jamais attrapé un seul microbe ... L’unique souci qu’on pouvait se faire est que je mangeais peu ; et mon appétit diminua encore du jour où je volais, car l’énervement me nouait l’estomac, les vols en rond me donnaient la nausée. J’étais au supplice de ne pouvoir expliquer pourquoi je n’avais pas faim, et, faute de me confier à ma mère vénérée (se dirigeant vers le bureau) je m’ouvrais de mes difficultés à de plus discrets alliés : mes journaux intimes (noir absolu sur scène)
S. (dans une tenue d’adolescente années 60, de nouveau assise sur le canapé) :
- On aura compris que j’étais entrée dans cette calamiteuse période de l’adolescence, où je commis également de non moins calamiteux poèmes, qu’on me laissa déclamer tout mon saoul, pourvu que ce fut dans ma chambre ou vers le bas de notre cour, assez loin en tout cas du magasin où régnait ma mère dans ses austères blouses blanches immaculées, et du laboratoire où suait mon père, embarrassé de ses tabliers bleus maculés de crème. Le chat, dont je persistais à vouloir faire mon public, goûta assez peu cette période grandiloquente, et, décidément humiliée, je descendis encore plus bas dans notre cour, jusqu’à la source qui naissait sous la maison. Cette source avait été empierrée, à une époque très ancienne, et ornée d’un lavoir, surmonté d’un toit en tôle très contemporain. La conjonction de cette bouche d’ombre vomissant une eau pure, extrêmement froide, sur des dalles protégées d’une surface en métal ondulé suscitait un phénomène acoustique aimable qui, renvoyant ma voix, me permettait de croire que, faute d’être écoutée des humains et des chats, j’étais entendue des dieux. N’était-ce pas, d’ailleurs, une trace divine que de savoir voler, dans une famille qui avait pieds et pattes sur terre ? J’avais déserté Colette pour Anna de Noailles (se levant, se drapant du plaid) :
Déesse un jour, quand Mai rosira les corolles,
J’irai m’agenouiller près de vos acropoles.
L’azur sera puissant, limpide, radieux ;
Ah ! faites-moi mourir sur la terre des dieux !
On mettra dans ma blanche et lumineuse tombe
Des argiles pétris en forme de colombe,
Un miroir enroulé de jonquilles en fleur,
Et l’image d’Eros qui régna sur mon cœur,
Alors, accueillez-moi, déesse exacte et juste
Dans vos regards sans fin, dans votre empire auguste
Que je sois, dans la paume heureuse de vos mains,
Une Victoire ailée avec des yeux humains ;
Que je voie, au matin, quand les flots bleus s’éveillent,
Des chèvres s’élancer sur les roches vermeilles,
Que le fenouil soyeux, que les menthes des prés
Me donnent leur parfum de miel doux et poivré,
Et que j’erre sans peur, sans reproches, sans rides,
Dans l’immortel azur où sont les Homérides…

(abandonnant le plaid, s’asseyant au bureau) :
Enfin je m’attaquais au roman. Autobiographique, pour me faire la plume, et prudent puisque j’y dissimulais mon talent aviaire. Erreur essentielle, car, ôtée cette faculté de voler, je ressemblais à n’importe quelle jeune fille de mon âge. En pire. L’habitude du secret, et le malaise qui en résultait me rendaient passablement gourde. (se lève, écarte la chaise du bureau, s’y rassoit, très « coincée ») Il eut été simple, pourtant de susciter l’admiration des autres en me mettant à voler, au cours d’une de ces surprises-parties où je m’ennuyais tant, vissée à mon siège, abandonnée dans l’obscurité (noir sur S., lumière violente sur quelques adolescents qui entrent et feront les gestes indiqués, sur le slow When a man de Percy Sledge) alors que toute une humanité se frottait, s’embrassait maladroitement, mouillait ses aisselles, buvait du Coca-Cola, et toussait des cigarettes blondes, dans l’impatience de vieillir.
(Les danseurs sortent quand la musique s’arrête, retour de la lumière)
S. (debout, robe longue élégante, style cantatrice) :
- L’amour, demanderez-vous, l’amour, va-t-elle enfin en parler ? Car l’amour donne des ailes, c’est bien connu. (chantant (play-back cantatrice) La Habanera de Carmen) :
L’amour est un oiseau rebelle,
que nul ne peut apprivoiser.
Et c’est bien en vain qu’on l’appelle
S’il lui convient de refuser.
Rien n’y fait ; menace ou prière.
L’un parle bien l’autre se tait ;
Et c’est l’autre que je préfère,
Il n’a rien dit, mais il me plaît…

L’amour… Si j’entame ce chapitre, nous serons encore là demain matin. Je m’y suis mise fort tard. Initialement loin du regard maternel, pendant les vacances, dans le Jura, les Dombes, la Grèce. La Grèce enfin ! Je cherchais des dieux, des anges, tout un peuple ailé. Je ne rencontrais que des hommes… J’en revins donc à partir en maternelle compagnie, dans ma 27° année. Et ce fut ma mère, qui me trouva un fiancé, en Italie, dans l’hôtel où nous étions descendues pour être au plus près de Pompéï. Rentrée en France je pus me livrer à mon vice de la correspondance, devenu mon mode préféré bien avant d’avoir découvert la Marquise de Sévigné
(Entrée de la Marquise de Sévigné, lumière sur elle) :
Ah ! Plût à Dieu que j’eusse des plumes taillées de votre main (je ne sors pas de furie, j’en écrase tous les jours cinq ou six) et qu’avec cette plume si bien taillée, que je n’ai point, je pusse vous remercier dignement de la plus jolie étrenne du monde que vous m’avez envoyée ! Elle fait plaisir à lire, elle plaît à l’imagination, elle est nouvelle. Jamais on n’a si bien fait de la prose ; nous en sommes tous demeurés d’accord. Nous y avons trouvé même de la poésie, car vous savez mieux que moi que le style figuré est une poésie (…)
Je vous ai écrit de tous les lieux où je l’ai pu, partie de La Seileraye le lendemain que je vous eus écrit, qui fut un mercredi ; Madame de Lavardin me mit en carrosse, et M. d’Harouys m’accabla de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi. J’y fus accueillie par Mlle du Plessis plus affreuse, plus folle et plus impertinente que jamais. Son goût pour moi me déshonore. Je lui dis des rudesses abominables, mais j’ai le malheur qu’elle tourne tout en raillerie (…)
J’ai trouvé nos bois d’une beauté et d’une tristesse extraordinaires. Tous ces arbres, que vous avez vus si petits, sont devenus grands, droits et beaux en perfection. Ils sont élagués et font une ombre agréable ; ils ont quarante à cinquante pieds de hauteur. La bonté du terrain y a contribué plus que leur âge. Il y a un petit air d’amour maternel dans ce détail ; songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme dit Molière à Monsieur de Montbazon « pas plus hauts que cela ». C’est ici une solitude faite exprès pour rêver ; vous en feriez bien votre profit, et je n’en use pas mal. Si les pensées n’y sont pas tout à fait noires, du moins elles en sont approchantes. Je pense à vous à tout moment ; je vous regrette, je vous souhaite. Votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup ? Cela me met ces vers dans la tête :
« Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
l’objet infortuné d’un si tendre amour ? »
Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement pour envisager sans désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas.

(Noir sur la Marquise, qui rentre en coulisses). S. (même tenue qu’en ouverture) :
- J’avais commencé très tôt cet art du courrier, qu’a tué le téléphone. En colonies de vacances, où je relatais quotidiennement mes aventures à mes parents, au lycée, où je préparais les mêmes aux carnets de notes qui les décevraient. Plus tard je m’en pris aux amies dont la vie m’avait séparée. Quand je devins amoureuse, cela tourna à la calamité, à la persécution, au harcèlement. Plus d’une idylle coula, noyée dans l’encre. L’Italien résista. Pire : m’épousa. Enfin je pus voler. En avion. J’avais gagné – oui : gagné – un voyage de noces en Sicile, en racontant comment j’avais rencontré L’homme de ma vie. C’était le titre du concours d’un catalogue de robes de mariées. Et ce fut mon premier texte publié, en 1974. Le mariage eut un gros inconvénient : il mit fin à la correspondance. Qu’allais-je faire de tout mon papier à lettres, ma collection de stylos, mes bouteilles d’encre, dans cette nouvelle vie où le facteur ne m’intéressait plus ? Je fis un roman, dont l’héroïne était une factrice. Un roman qui fut publié, en 1980, par André Balland. Pour un coup d’essai ce fut un coup de maître, trois éditions successives en témoignèrent. André Balland me réclama une suite, l’obtint en me refusant d’autres manuscrits. Après les nouvelles aventures de la factrice, il me publia un troisième roman. Puis il fatigua, m’annonça sans ménagement la fin de notre commerce. Je fus stupéfaite. Et, ne trouvant aucun argument pour défendre tous les inédits qui emplissaient mes tiroirs, je proposais : allons dans la cour. Dans la cour, s’étonna-t-il ? Oui, je vous montrerai en quoi je suis un auteur unique. Il consentit (se levant) car la cour nous approchait de la porte, qu’il voulait me voir repasser. C’était une vieille cour pavée, d’un ancien hôtel particulier, comme celui où vécut Madame de Sévigné, sur l’autre rive. Je m’y étais souvent tordue les chevilles sur les escarpins destinés à donner l’illusion que j’atteignais le mètre cinquante. J’écartais les bras (geste) assurant mon éditeur que j’allais m’envoler. André s’énerva : Vous vous moquez de moi, adieu ! Je tentais de me justifier : le manque d’entraînement, les pâtes, l’huile d’olive, les pizze, l’étroitesse de la cour, même un corbeau ne saurait en décoller, alors moi, qui ai plus d’envergure… Envergure, envergure… un auteur qui finira au pilon ! Ce fut sa dernière phrase. Il retourna dans son bureau. Je rentrais chez moi (pénombre progressive), sans avoir rien prouvé, en m’étant couverte de ridicule. Ma vie commençait à boiter, comme la maison natale que je n’avais pas quittée sans déchirement. Mon mari semblait frappé de mélancolie. Mon père mourut (noir absolu), et ma mère prit ce chemin de le suivre, très lentement, par la voie tortueuse, déchirante, de la maladie d’Alzheimer. Et la prédiction de la fée aux troubles digestifs se concrétisa : je croisais l’ours à la barbe bleue. Je l’aimais et, probablement, cela me sauva un temps du désespoir (chantant faux, sans musique)
L’amour est enfant de Bohême.
Il n’a jamais connu de loi.
Si tu ne m’aimes pas, je t’aime ;
Si je t’aime prends garde à toi !
Prends garde à toi !

Je continuais d’écrire (retour de la lumière), d’être publiée Des nouvelles. Un 4° roman burlesque, un autre historique. J’eus ce plaisir de voir ma factrice incarnée au cinéma, dans la mise en scène d’un scénariste assistant de Mikhalkov, ce qui me renvoya à la délicieuse période russe de mon adolescence, quand j’avais découvert Pouchkine, Tchekhov, Gorki, où j’étais montée sur scène au lycée, où je côtoyais, dans la boutique de mes parents, une descendante de Tolstoï, qui commandait un gâteau spécial pour la Pâques orthodoxe. Mais je ne volais plus. A qui en aurais-je fait l’aveu, le cadeau ? J’oubliais même que je possédais ce talent particulier. (Retournant vers le canapé) Ma mémoire avait des trous, comme celle de ma mère. Je regardais les oiseaux bêtement (feuilletant un magazine de la table basse). Jusqu’au jour où je découvris dans un magazine la photo d’un homme volant avec des oies, tel le personnage de Selma Lagerlof. Un homme dont mon éditeur aurait sûrement reconnu l’envergure, puisque, par ces vols, il songeait à détourner les migrations des zones de chasse. Troublée, subjuguée (retournant m’asseoir au bureau), mes souvenirs aériens me revenant, je lui écrivis une lettre, un conte. J’avais enfin trouvé un parent ! Les miens étaient morts, jusqu’à la troisième génération de chats. Nous eûmes le projet d’un télé-film, pour gagner des adeptes à la défense des oiseaux migrateurs. Notre projet se heurta, comme souvent, à des problèmes économiques. Je n’eus même pas le temps d’une envolée sur son ULM ! Les pages que j’avais écrites, pleines de battements d’ailes, allèrent se poser, avec d’autres manuscrits, dans l’armoire de mariage d’Esther, mon arrière-grand-mère. Le seul meuble familial dont ma mère avait, très tardivement, hérité, et moi après elle. L’armoire de la mémoire, des secrets, des aveux, des chagrins (se relevant). J’évoquais parfois l’homme-oiseau aux amis, incrédules. Et je tirai même de l’oubli les pages écrites à son intention, pour les montrer à des enseignants m’ayant priée à un atelier d’écriture. Une classe difficile, m’avaient-ils prévenue. C’était un matin de printemps (lumière de saison), un vent léger soufflait sur le vaste panorama du Marais Vernier, ce lieu de notre rendez-vous. J’eus la tentation de me lancer dans le vide, pour rejoindre un petit rapace qui jouait sur l’air. Au fond du paysage, après tous ces méandres paresseux du grand fleuve veillé par les vaches débonnaires, le pont de Tancarville me tendait ses arches : viens,, me disait-il, viens, émule de Peter Pan, sœur des Bernaches nonnettes et du Faucon crécerelle, viens danser sous mon tablier, frôler les cheminées des bateaux, piquer un poisson audacieux, et disparaître dans la lumière de l’estuaire. Je répondis au pont que je ne pouvais pas, que les élèves comptaient sur ma présence – pensez donc : un écrivain vivant et non pas un de ces morts couchés dans les livres de leur cartable – J’étais censée délivrer leurs mots prisonniers, ces mots qui ne savaient pas voler de leurs âmes hésitantes jusqu’aux pages blanches de leurs cahiers. Le pont n’insista pas, comme il sied à un monument bien élevé, mais le faucon me cria : à plus tard, à plus tard… Plus tard vint fort tôt, car à peine une heure s’écoula que je fus reprise par l’envie de voler. Des chevaux de Camargue, des vaches d’Ecosse plantaient un décor de liberté, de retour à l’Eden perdu, autour de nous, petits Indiens enfouis dans la roselière comme dans la sécurité d’un nid. Une cigogne puis un héron dessinèrent de larges cercles au-dessus de nos têtes curieuses Viens, viens, me disaient-ils à leur tour. Si les enfants te voient voler, ils délivreront les mots prisonniers… Les noms, les verbes, et même les adjectifs prendront leur essor sur les ailes du Pays Imaginaire… Le Pays Imaginaire ! l’Ile de Peter Pan ! Le royaume des garçons perdus, de la princesse Lis Tigré et du crocodile ayant avalé un réveil ! Comment aurais-je résisté plus longtemps ? (s’avançant en bord de scène) J’étais déjà sur un rondin à demi enfoui dans la tourbe (semblant en position instable). Un élève avait préparé son appareil photo, sans se douter de l’événement extraordinaire qu’il allait fixer sur la pellicule. Le moment, le public me parurent admirablement propices (écartant les bras) D’un coup de talon (geste) je serais au ciel… d’un coup de talon (s’écroulant) je fus le nez dans la boue (levant le poing) c’est la faute au rondin. Patience, mes amis (se relevant difficilement) je recommencerai. Et si, telle Wendy devenue sage – ou vieille, ce qui est la même chose – je ne peux plus voler, l’un des Enfants Perdus me remplacera. (Debout, écartant les bras) c’est très facile, je vous assure : un coup d’ talon dans l’édredon, un chat tigré sur l’oreiller… (sur l’air de La Habanera de Carmen)
Un coup d’ talon
Dans l’édredon,
Un chat tigré
Sur l’oreiller
L’envol l’envol
Est assuré
L’envol l’envol
Est assuré
Noir final sur la musique d’orgue de Barbarie du début

Cette rubrique ne proposait jusqu’à présent que mes propres textes, émaillés d’aventures diverses. J’inaugure aujourd’hui de … parler des autres, avec un compte-rendu d’une pièce écrite et jouée par le théâtre de La Pie Rouge que je vis hier. Mais ce n’est pas de ce jour que j’ai découvert cette troupe, car j’ai souvent été de leurs spectateurs depuis que je vis leur mémorable Plein feu sur Jeanne d’Arc, (on y trouvera une allusion dans mon texte Fêtes Jeanne d’Arc, de mai … 1979, à la rubrique : Rouen)

Potlach, le massacre des Troyennes

Le postulat de départ est simple : un de ces petits cirques familiaux sur le déclin a totalement périclité, au point que les fauves sont morts, le cheval a été mangé, les accessoires égarés, vendus, perdus au jeu, et que les humains qui le peuplent encore se demandent comment survivre. Deux tendances s’affrontent : la mère veut opter pour un changement radical, en proposant du théâtre. Et pas n’importe quel théâtre : rien moins que « Les Troyennes » d’Euripide. Le père, les deux fils et la fille veulent remplacer les numéros défunts par leurs parodies – quoique l’un des fils rêve aussi de désertion pure et simple : pourquoi n’ouvrirait-il pas une Supérette ? Bref : offrir une nouvelle-ancienne forme de spectacle ? S’entêter à faire naufrage (ce qui a sa noblesse, genre : la garde meurt mais ne se rend pas ) : ? Entrer de plain-pied dans le siècle en se sédentarisant derrière une caisse enregistreuse (ce qui serait passer des nourritures de l’esprit aux nourritures pour l’estomac, de l’art aux lois du marché ?) Graves questions existentielles, dont les débats pourraient être d’un ennui mortel. Mais on est avec la troupe de La Pie rouge, qui nous a, de longue date, habitués à traiter avec un humour ravageur tous les mythes, tous les travers de notre société, tous les problèmes d’actualité, auxquels elle s’est attaquée. La Pie rouge sait que, contrairement à ce qu’affirme un vieux proverbe, le ridicule ne tue pas, mais suscite l’émotion. Chez eux le rire n’est pas une arme qui terrasse, mais une main tendue : les mendiants emplis d’amour sont à nos portes. Le cercle de la piste est devenu un carré fortifié, où se dresse une tente servant d’abri aux Troyennes (voire aux impitoyables dieux antiques qui ont tissé le malheur de ces femmes dont les hommes, les enfants ont été massacrés, et qui partiront en esclavage chez leurs vainqueurs), le reste de la famille étant repoussé dans une espèce de no man’s land où ils feront semblant (ce jeu si cher aux enfants : on dirait qu’on serait…). Semblant d’avoir encore un lion, un cheval, d’être une écuyère gracieuse et légère, et de cultiver le numéro raté comme une mode. Nous assistons donc à trois spectacles en un seul : une querelle de famille, une tragédie antique, le déclin d’un cirque. Le passage de l’un à l’autre est extrêmement fluide, ne suscitant aucune prise de tête, aucun inconfort mental. La mère d’ailleurs incarne la mère (Hécube, reine de Troie), et le père est père de la mise en scène. Soutenus par ces deux piliers - piliers fondateurs de la troupe - les comédiennes et comédiens (dont l’aînée est largement octogénaire et les plus jeunes ont dix ans, enfants d’une école de quartier associés à l’aventure) nous offrent deux heures d’un spectacle merveilleux, tout en trompe-l’œil, où des humains terrassés peuvent figurer des dieux et des héros, et les guenilles passer pour des atours royaux. Euripide n’en sort pas … massacré , et nous avons bien entendu, sous l’élégance de la bouffonnerie, ce cri déchirant : pitié, pitié pour les derniers saltimbanques

Avril 2008


photo Simon Hauville


Voyage de noces


J’étais en compagnie de quelques amis, à ce nouveau spectacle de la Pie Rouge, et nous fûmes tous séduits par ces tranches de vie, ces diseurs de lieux communs (élevés au rang des beaux-arts quand c’est Guy Faucon qui les récrit !). La noce en question s’est mal terminée, par une bagarre générale due à un taux d’alcoolémie élevé : le marié est à l’hôpital, ayant pris sur la tête les cadeaux tombés de la desserte où ils étaient exposés ! Mais le récit n’est pas chronologique, et les comédiens interprètent différents personnages, à différents moments de leur vie, en différents lieux (chez eux, au café, dans un cabinet médical, dans la rue, etc). C’est une gageure assez habituelle pour ces comédiens, gageure dont ils triomphent, comme toujours. Car ils ont une agilité, une plasticité exceptionnelles, particulièrement Sylvie Habault, la reine du transformisme. Mais ce serait une injustice de ne citer qu’elle, car Claudine Duval sait lui tenir la dragée haute, particulièrement quand elle incarne la mariée, enfouie dans un invraisemblable voile comme une chrysalide ayant raté la sortie de son cocon : on ne lui voit quasiment qu’un œil, on entend surtout ses pleurs, elle est comme un pastiche de Yolande Moreau dans le rôle de Séraphine. Mais Séraphine nous tirait des larmes de tristesse, la mariée créée par Claudine Duval nous tire des pleurs de rire : personne n’écoute vraiment ses plaintes dans ce café, où elle tente de se remonter le moral en sifflant des petits verres de calva. C’est le moment d’anthologie du spectacle, le bouquet final d’un feu d’artifice, où s’illustre également la famille Duboc, sur trois générations : père, fils, et petite-fille (prometteuse dans son 1er rôle, la jolie Emma, qui n’a pas encore 13 ans). Le tout est joyeusement souligné par Philippe Davenet, au clavier, qui s’est aussi révélé comédien depuis quelques années. Révélation foudroyante : un jour il a joué, et on s’est aperçu qu’il était comédien, depuis toujours probablement, sans avoir appris ! Quelques enfants accompagnent cette joyeuse troupe, car La Pie rouge a toujours montré de la tendresse envers eux, et plus particulièrement avec Rachel, dont la présence sur scène impose le respect, confirme que le handicap de la trisomie n’empêche ni l’art ni la joie.
Bref : en ces temps moroses, ce Voyage de noces est la meilleure des antidotes !

Mai 2009

2010

J’ai personnellement sévi, en écrivant une suite aux Méfaits du tabac d’Anton Tchékhov (que j’ai intitulée Les Méfaits du mariage), à la demande de mon camarade de … lycée (années 65/66 !) Hervé Boudin, qui souhaitait que nous allions présenter ces deux textes (regroupés sous le titre Méfaits divers)… où nous pourrions !


Ce fut, intialement, au Liban, sur invitation de Robert Horn (directeur culturel du centre culturel français de Tripoli), puis au château d’Etelan et au théâtre du Robec de Darnétal. Pour connaître les détails, il suffit d’aller à la rubrique Liban, et, dans la rubrique actualité 2010, aux dates suivantes : 16 avril , 30 septembre, 17-25 décembre

2011

Autre proposition, du pianiste Germain Bésus : un concert-lecture, où il jouerait Chopin et où je lirai quelques pages de George Sand.

On vous adore…

… ou : un concert-lecture très original. A première vue l’association de Germain Bésus, pianiste de renommée internationale, et de Simone Arese, écrivain plutôt espiègle, peut sembler, selon l’expression populaire (dont La Fontaine aurait pu faire une fable), le mariage d’une carpe et d’un lapin. Mais leur trio fonctionne parfaitement, le premier illustrant Chopin avec sa grâce coutumière, la seconde nous livrant quelques pages de George Sand. J’ai écrit : trio. Car ces deux-là sont trois, l’autre partenaire – celui qui donnera surtout de la voix – étant non pas un piano mais le piano introuvable : un Ignace Pleyel de 1857, réplique de l’ultime instrument de Chopin, dans son dernier appartement parisien de la place Vendôme. La mécanique en est anglaise, sans double échappement, ce qui rend les œuvres rapides particulièrement difficiles à exécuter ; Chopin ne les a donc jamais jouées dans les mouvements métronimiques indiqués. Mais nous entrons, avec ces précisions, dans le domaine, parfois intimidant, des musicologues avertis. Que le public se rassure, en retenant surtout que ce Petit patron (aimable nom de ce Pleyel) lui permettra d’entendre le son-même qu’entendait Chopin, celui qu’il emporta au Paradis des musiciens, car on avait, à sa demande, approché son piano de son lit d’agonie, pour que sa fidèle amie Delphine Potocka enchante son dernier souffle d’une musique céleste.

Comme pour nos Méfaits divers Claude Duty eut la gentillesse de nous faire une affiche.


Cette première à Bois-Guillaume devrait être suivie d’autres représentations.